La France insoumise face à l’énigme Ruffin

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L’élu de la Somme, qui publie un livre et sort un film, se défend d’avoir de grandes ambitions politiques. Mais, dans la guerre de succession qui s’ouvre au sein du mouvement, certains accusent le très populaire député « insoumis » de jouer sa partition en solo.

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« Si j’étais président, tu me dirais quoi ? » C'est le petit jeu (de rôle) auquel aime à se prêter François Ruffin quand il croise un « gilet jaune ». Dans son dernier film, J’veux du soleil ! (qui sort en salle le 3 avril), le député de La France insoumise pose la question à trois reprises, sourire en coin et œil qui frise. Une fois, il s’assoit même de l’autre côté du bureau du maire d’une petite commune rurale. Avec l’air faussement contrit d’un chef de l’État, il se met dans la peau d’Emmanuel Macron pour défendre la suppression de l’ISF. Le trublion de Fakir en président de la République : comique ou visionnaire ?

François Ruffin et un gilet jaune pas tout à fait comme les autres (image extraite de «J'veux du soleil !»). © Jour2Fête François Ruffin et un gilet jaune pas tout à fait comme les autres (image extraite de «J'veux du soleil !»). © Jour2Fête

Pendant une semaine, celui qui se désigne lui-même comme un « député-reporter » de La France insoumise (LFI) a fait sa tournée des ronds-points. À l’arrivée, 80 minutes de plongée à la Michael Moore dans la France des déclassés. Et une question en suspens : quel destin pour François Ruffin ?

Entre la sortie de J’veux du soleil ! et la publication de Ce pays que tu ne connais pas (éd. Les Arènes) où l’insoumis se met en scène dans un face-à-face avec Macron, c’est une nouvelle séquence qui s’ouvre à lui. Après l’invisibilité de l’hiver – il avait du pain sur la planche –, le voici donc revenu sur le devant de la scène médiatique en ce printemps précoce. De quoi réjouir ses soutiens, de plus en plus nombreux à LFI. Et inquiéter les autres, qui redoutent que le député ne soit en train de franchir, déjà, la ligne de départ, direction 2022.

En attendant cette très hypothétique hypothèse, l’élu de la Somme a mille choses à faire. Et d’abord, la promo de son long métrage. Depuis le 15 février, il court les avant-premières dans toute la France où l’accueil est, dit-on, « triomphal ».

Dernière en date, celle de Marseille, ce samedi 2 mars, au théâtre Toursky, qui fait aussi office de salle de cinéma indépendante. Là encore, beaucoup du monde est venu, parfois de loin, aux deux projections de la journée. Parmi les 1 900 spectateurs, des militants insoumis ou communistes, des gilets jaunes, des sympathisants de gauche orphelins d’une offre politique, des déçus de Mélenchon – mais pas de son programme de la présidentielle –, ou simplement, des fans de Merci Patron !, le premier film césarisé de Ruffin.

Dans la salle obscure, on suit la caméra bienveillante de Gilles Perret (également réalisateur de La Sociale et de L’Insoumis) avec qui le député-reporter a battu la campagne au volant de sa Citroën Berlingo. But de l’opération : montrer au grand public le « pas vu à la télé » : des gilets jaunes fraternels et ouverts. Mais aussi, faire entendre les histoires de vie douloureuses. Celles qui ont conduit la petite classe moyenne paupérisée à investir, un beau matin, ces « non-lieux » que sont les giratoires et les péages. Grillades, cabanes, œuvres d’art… On trouve de tout sur les ronds-points de Mâcon, Montpellier, Loriol ou Saint-Julien-du-Serre : même le grand amour ou un boulot.

Les spectateurs marseillais rient, applaudissent, huent Emmanuel Macron et les « éditocrates » qui apparaissent sur l’écran. La gorge se serre quand Douce France (chantée par Charles Trenet ou Rachid Taha) se superpose aux images de violence policière. Le cœur palpite à l’écoute de tous ces combattants ordinaires de la précarité. De l’émotion pure. Et dure. « Et tant mieux, parce que dans “émotion”, il y a le mot “mouvement”, rappelle François Ruffin. Si notre film peut stimuler l’action, c’est qu’il est réussi. »

Sagement assis au huitième rang, Jean-Luc Mélenchon a sa tête des bons jours. Il est venu en spectateur – quasiment – comme les autres. À côté de Sébastien Delogu, figure insoumise en vue dans la cité phocéenne, le député de Marseille opine du chef quand François Ruffin, monté sur l’estrade après le générique de fin, tance cette gauche qui regarde de haut les gilets jaunes et appelle, « comme Lénine », la « classe intermédiaire » à se mobiliser. Pas un meeting, mais presque…

Quelques heures plus tôt, Ruffin est arrivé, tout timide, sous les flashs. Il a croisé l’ancien candidat à la présidentielle devant le Toursky. Serrage de mains, photos sourires. Ruffin a eu un petit mot pour son « président préféré » – pas Macron, Mélenchon ! Le président du groupe parlementaire lui a rendu la pareille, confiant à la presse tout le bien qu’il pense de son camarade du Nord.

François Ruffin et Gilles Perret, en plein tournage. © Jour2Fête François Ruffin et Gilles Perret, en plein tournage. © Jour2Fête

Pourtant, au sein de LFI, c’est peu dire qu’on regarde avec circonspection l’échappée médiatique du député picard. Et si François Ruffin s’imposait « naturellement » comme le candidat des gilets jaunes, partant, de La France insoumise ? Le contexte est propice : depuis les perquisitions dans les locaux du mouvement, Jean-Luc Mélenchon est affaibli. Sa capacité à rassembler derrière lui est atteinte. Quant à la campagne européenne, elle peine, pour l’heure, à décoller.

Alors, les langues commencent à se délier. Comme si la parution du livre du député de la Somme avait fait sauter le tabou de la succession, certains des anciens soutiens de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle ne font plus de manières : « Qui peut croire que Jean-Luc Mélenchon serait le candidat de l’alternative en 2022 ? Ruffin, démarqué de La France insoumise tout y étant inclus, peut avoir une forte capacité de rassemblement », écrit le journaliste Hervé Kempf, le 20 février, sur le site Reporterre. La sociologue Monique Pinçon-Charlot, ex-candidate aux législatives, enchaîne, dans une interview filmée par le mensuel Regards : « Il est absolument nécessaire [que Jean-Luc Mélenchon passe la main]. » Une place à prendre ?

François Ruffin se défend de ces desseins, et continue de fuir comme la peste les journalistes politiques. « Franchement, parler de 2022, je ne comprends pas cette lubie », soupire-t-on dans son entourage. « François, il ne fait jamais de plans sur la comète. De toute façon, il est trop angoissé pour ça. Là, il veut emmerder Macron, c'est tout », certifie Leïla Chaibi, troisième sur la liste LFI aux élections européennes. L’ancienne du NPA, qui connaît bien le créateur de Fakir pour avoir vécu avec lui le lancement – et les désillusions – de Nuit debout, détaille : « Son fonctionnement, c’est : il se donne un objectif, en général pas trop élevé pour ne pas être déçu, et puis ensuite, il passe à la prochaine étape. Mais il n’a jamais les yeux plus gros que le ventre. »

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