Affaire Matzneff: l’élu Christophe Girard convoqué comme témoin par la police

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L’adjoint PS à la mairie de Paris, Christophe Girard, a été convoqué comme témoin, pour une audition mercredi 4 mars, dans le cadre de l’enquête ouverte pour « viols commis sur mineurs » de moins de 15 ans à l’encontre de l’écrivain Gabriel Matzneff.

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L’adjoint PS à la mairie de Paris, Christophe Girard, a été convoqué comme témoin, pour une audition mercredi 4 mars, dans le cadre de l’enquête ouverte pour « viols commis sur mineurs » de moins de quinze ans à l’encontre de l’écrivain Gabriel Matzneff, selon nos informations.

L'élu devait être entendu à 15 heures dans les locaux de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), chargé des investigations, à Nanterre. Contacté par Mediapart, l’élu n’a pas répondu pour l'instant.

Cette enquête judiciaire a été déclenchée par la publication, le 2 janvier, du livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset), qui décrivait l’emprise qu’exerçait sur elle Gabriel Matzneff, avec qui elle a eu des relations sexuelles dès l’âge de quatorze ans, au milieu des années 1980.

Les enquêteurs sont à la recherche d'éventuelles victimes pour lesquelles les faits ne seraient pas prescrits, et de témoins capables de faire progresser l’enquête. Ils ont diffusé, le 11 février, un appel à témoins sur les réseaux sociaux, et se penchent aussi sur les complicités ou les appuis financiers dont aurait pu bénéficier l’écrivain.

Comme Mediapart l’a révélé, les policiers de l’OCRVP ont mené une série de perquisitions mi-février et ont mis la main sur le coffre-fort de Matzneff, qui se trouvait dans une banque, en France.

Selon nos informations, ce coffre, très fourni, contenait notamment des écrits et des carnets inédits de Gabriel Matzneff. Les éléments sont en cours d'exploitation.

Les enquêteurs s’interrogent également sur l’implication de son éditeur et compagnon de voyage aux Philippines, Christian Giudicelli, 78 ans. Cet intime de Matzneff, membre du comité de lecture de Gallimard, a été entendu mi-février comme suspect, sous le régime de l'audition libre – et non comme témoin comme l’ont annoncé des informations de presse.

Durant son audition, Christian Giudicelli n’a pas nié les relations sexuelles avec des garçons mineurs aux Philippines, mais ces faits étant prescrits, il est ressorti sans aucune charge contre lui à ce stade. Contacté à plusieurs reprises par Mediapart en février, l’éditeur n’avait pas donné suite. L'écrivain Philippe Sollers a lui été auditionné comme témoin.

Gabriel Matzneff, en février 2019, à la librairie «Les Cahiers de Colette» à Paris (IVe), avec à sa gauche Guillaume de Sardes et à sa droite Christophe Girard (Matzneff a en main le roman historique «Perdre la paix. Keynes 1919» publié en 2015 par Christophe Girard chez l'éditeur suisse Hélice Hélas). © DR Gabriel Matzneff, en février 2019, à la librairie «Les Cahiers de Colette» à Paris (IVe), avec à sa gauche Guillaume de Sardes et à sa droite Christophe Girard (Matzneff a en main le roman historique «Perdre la paix. Keynes 1919» publié en 2015 par Christophe Girard chez l'éditeur suisse Hélice Hélas). © DR
Christophe Girard, adjoint à la culture d’Anne Hidalgo et candidat aux municipales dans le XVIIIe arrondissement, doit également être auditionné comme témoin. L'élu a côtoyé l’écrivain dès les années 1980, lorsqu’il était le proche collaborateur du couturier Yves Saint Laurent.

En mars 1987, Gabriel Matzneff et Vanessa Springora s’étaient installés à l’hôtel Taranne, près du jardin du Luxembourg, pour « échapper aux visites de la Brigade des mineurs (qu’il appelle des “persécutions”) », écrit Springora dans Le Consentement. Et pour se tenir à l’écart du père de la jeune fille et de l’entourage de sa mère – notamment sa meilleure amie.

Dans La Prunelle de mes yeux (1993), tome du journal dédié aux années 1986-1987 et à Vanessa Springora, Matzneff écrit que la note de son hôtel était prise en charge par la Fondation Yves-Saint-Laurent.

« Le collaborateur d’Yves Saint Laurent, ce charmant Christophe Girard que j'ai vu l’autre jour, m’a appelé ce matin pour m’annoncer que leur Fondation (cela mérite une majuscule !) allait désormais prendre en charge ma note d’hôtel », écrit-il.

D’après son récit, Christophe Girard lui aurait dit : « Ainsi vous ne serez pas obligé de regagner votre grenier inconfortable. Restez au Taranne aussi longtemps que vous voudrez, poursuivez votre convalescence paisiblement [suite à une opération des yeux – ndlr], ne vous faites aucun souci. » 

Face aux remerciements appuyés de Matzneff, Girard aurait répondu, toujours d’après l'écrivain : « Ne nous remerciez pas, c’est peu de chose à comparaison du bonheur que nous donnent vos livres. » 

Gabriel Matzneff a confirmé au New York Times que les factures de l’hôtel étaient réglées par Yves Saint Laurent, par l’entremise de Christophe Girard (qui fut, de 1978 à 1999, secrétaire général puis directeur général adjoint de la société Yves-Saint-Laurent). 

L’écrivain se rappelle de Christophe Girard lui disant : « Nous nous occupons de tout, les repas, tout. » « Et ça a duré je crois, deux ans, à peu près », a-t-il précisé. « Pour nous, c’est une goutte d’eau, ce n’est rien, nous vous aimons beaucoup », lui aurait dit Christophe Girard, toujours d’après Matzneff.

Questionné en janvier par Mediapart, l'élu avait expliqué que « lorsqu'[il] étai[t] secrétaire général de la Fondation Yves-Saint-Laurent, Pierre Bergé, qui avait ses œuvres, [lui] a demandé, dans les années 1990, de veiller à ce que Gabriel Matzneff puisse vivre à l’hôtel, dont la note était réglée par la fondation, entre le moment où il a vendu son petit appartement près du Luxembourg et le moment où la Ville de Paris lui a affecté un studio dans un autre quartier du Ve arrondissement ».

Une version que Christophe Girard a maintenue dans un communiqué, le 12 février. « Dans le cadre de mes fonctions et au titre du soutien que la société apportait à de nombreux artistes en difficulté momentanée (Marguerite Duras, Tsilla Chelton, Hervé Guibert, Patrick Thevenon, Rudolph Noureev…), l’écrivain Gabriel Matzneff a bénéficié, selon les instructions de M. Bergé, d'un soutien pour le règlement de frais d’hébergement, à la suite d’une opération chirurgicale des yeux. »

Pourtant, contrairement à ce que déclare Christophe Girard, Gabriel Matzneff possédait toujours son appartement parisien – qu'il surnomme son « grenier » –, lorsque ses factures d’hôtel ont été prises en charge.

À la date du mardi 23 juin 1987, Matzneff écrit : « Mardi 23. Tôt le matin, je vais de l’hôtel Taranne à mon grenier. Avoir deux logis ne doit pas me faire oublier les billets d’avion pour Nice (qui se trouvent rue X). » Au Parisien, le 13 février, l’adjoint au maire a affirmé qu’il ne « savait pas » que l'écrivain « cherchait à échapper à la brigade des mineurs ».

Des années plus tard, en 2002, c’est encore par l’entremise de Christophe Girard – devenu adjoint à la culture du maire de Paris – que l’écrivain aurait obtenu, d’après le New York Times, une allocation annuelle à vie du Centre national du livre (CNL).

Dans son communiqué, l'élu répond qu'il ne peut « ni infirmer ni confirmer » l’information, n’en ayant « pas le souvenir ». « Cela est tout à fait possible », indique-t-il, relativisant : « Il est fréquent que les auteurs en difficulté financière sollicitent des lettres de recommandation. »

Une telle allocation est un privilège rarement attribué. « À l’époque, il avait déposé un dossier pour demander une bourse d’écriture. Mais les écrivains retraités n’y avaient pas droitCette demande lui a donc été refusée, a expliqué à L’Opinion l’actuel directeur du CNL, Vincent Monadé. Il a alors remué ciel et terre pour faire pression sur le CNL, du président du CNL, Jean-Sébastien Dupuis, au ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon, en passant par Christophe Girard et d’autres, des personnalités importantes, membres de l’Académie française ou prix Goncourt, qui sont intervenus en sa faveur. Au final, la pression a été telle qu’il a obtenu cette allocation annuelle pour les auteurs. »

Dans son communiqué, Christophe Girard indique avoir été « bouleversé » par le livre de Vanessa Springora. « C'est grâce au courage de femmes comme [elles] qu’une prise de conscience générale nous permet de dessiner et de construire collectivement une nouvelle société », conclut-il. Vanessa Springora, avec son ouvrage, « ouvre la voie à ceux qui n'ont pas encore osé aborder de front une telle épreuve si douloureuse », avait-il aussi expliqué à Mediapart.

Des déclarations qui sonnent étrangement, à la lecture des journaux de Matzneff, dans lequel l'écrivain évoque régulièrement Christophe Girard. C’est à lui que Gabriel Matzneff dédie son livre La Prunelle de mes yeux, consacré à Vanessa Springora. C’est avec lui encore que Matzneff « prend un verre » chez Lipp, le 17 juin 1987. 

C'est avec Girard qu’il a une « chaleureuse, réconfortante conversation », après que ce dernier eut été « informé de [ses] actuelles difficultés ». « Yves Saint Laurent semble résolu, en cette période cruciale, à être mon mécène. C'est tant inattendu que j'en demeure ébaubi », ajoute alors l'auteur.

La dédicace à Christophe Girard de « La prunelle de mes yeux », le tome du journal de Gabriel Matzneff consacré à Vanessa Springora. © DR La dédicace à Christophe Girard de « La prunelle de mes yeux », le tome du journal de Gabriel Matzneff consacré à Vanessa Springora. © DR

L’adjoint à la culture de la mairie de Paris est aussi souvent cité dans les Carnets noirs 2007-2009 de Gabriel Matzneff (lire l'article d'Antoine Perraud). L’écrivain y consigne, par exemple, avoir assisté à une réunion électorale sur son invitation. Questionné par Mediapart, Christophe Girard avait éludé : « Oh ! Vous savez, il venait en s’invitant lui-même. » 

L'élu a reçu, en service de presse et dédicacés, tous les livres publiés par l'écrivain depuis près de trente ans. Il affirme ne pas avoir pris le temps de les lire, à l'exception de La Prunelle de mes yeux, « partiellement ». « Il me l’a dédicacé pour me remercier du soutien. J’ai trouvé ça gentil », a-t-il expliqué au Parisien.

Christophe Girard dit n’être intervenu que pour sortir l’écrivain de la précarité. « On ne l’a pas soutenu parce qu’il était pédophile, mais parce que c’était un écrivain en difficulté », s’est-il défendu dans le quotidien.

Il qualifie l’auteur de simple « relation amicale » : « J’ai dû dîner trois ou quatre fois avec lui en trente ans. Il dit que je suis l’un de ses meilleurs amis. C’est un peu excessif. »

« Si, aujourd’hui, Gabriel Matzneff m’appelle, je le prendrai au téléphone, mais je ne l’aiderai pas », poursuit l’élu, soulignant que la pédocriminalité « [le] dégoûte ». « Mais je suis aussi d’une génération qui considère qu’il faut séparer l’œuvre de l’auteur. Je disais ça aussi pour Polanski»

Dans ses déclarations à Mediapart, Christophe Girard a pris ses distances avec l’écrivain : « Nous n’étions pas dans le même couloir, nous n’avions pas le même imaginaire ni les mêmes fantasmes ou désirs, Matzneff et moi. »

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Mediapart, par la voix d’Antoine Perraud, avait déjà interviewé Christophe Girard en janvier dernier (lire l'article). À nouveau contacté par nos soins mercredi 4 mars, Christophe Girard n’a pour l’instant pas répondu.