La nouvelle stratégie économique du gouvernement: moins d’impôt pour moins de croissance

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Bercy annonce une baisse plus forte que prévu de la pression fiscale, mais révise fortement à la baisse ses objectifs de croissance. Un aveu d’échec. 

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La stratégie économique du gouvernement pour l’après-crise des gilets jaunes commence à se clarifier. Une semaine avant sa présentation officielle, les deux locataires de Bercy, Gérald Darmanin, ministre de l’action et des comptes publics, et Bruno Le Maire, ministre de l’économie et des finances, ont présenté aux Échos la trajectoire budgétaire du gouvernement.

L’élément central de cette trajectoire est l’abandon du retour à l’équilibre budgétaire à la fin du quinquennat, en 2022. Désormais, le déficit devrait s’établir, selon les plans du gouvernement, à 1,2 % du PIB. En réalité, l’option de l’équilibre avait déjà été abandonnée lors du dernier projet de loi de finances, mais l’objectif de déficit avait été fixé à 0,3 % du PIB.

Bercy donne donc l’impression de lâcher un peu la pression sur les déficits. Mais ce n’est en réalité qu’une impression, il subit et devra serrer la vis.

Gérald Darmanin, ministre de l'action et des comptes publics, et Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances. © Reuters Gérald Darmanin, ministre de l'action et des comptes publics, et Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances. © Reuters
Car parallèlement, il charge la barque du côté des recettes, qui vont être mises à rude épreuve durant les trois prochaines années. D’abord, la croissance a été violemment révisée à la baisse pour le reste du quinquennat. Officiellement, l’exécutif prévoyait jusqu’ici 1,7 % de croissance de 2019 à 2022. Cet objectif était déjà étrange puisque le gouvernement prévoyait, dans le même temps, des mesures de renforcement structurel de l’économie ainsi que des mesures fiscales de soutien à la conjoncture.

Mais désormais, Gérald Darmanin a annoncé que la trajectoire budgétaire serait calculée sur une croissance de 1,4 % pour chaque année de la période. La révision est sévère : de près d’un cinquième par an. Le ministre tente de minimiser la correction en se cachant derrière l’actuel ralentissement économique. Mais on a alors du mal à comprendre pourquoi le ralentissement se poursuivrait jusqu’en 2022, sans que la politique menée par le gouvernement ne parvienne à redresser la barre in fine. Le ministre de l’action et des comptes publics prétend que ces prévisions sont « résolument prudentes et sincères », ce qui, au reste, n’est pas tout à fait la même chose. Si elles sont trop prudentes, elles sont insincères, et si elles sont sincères, alors elles ne sont pas prudentes.

En fait, ce discours ne tient pas : en 2017, Gérald Darmanin jurait la même sincérité et la même prudence sur les objectifs de croissance d’alors. Que s’est-il passé depuis ? Le ralentissement mondial actuel ne peut pas expliquer une révision aussi durable, sauf à considérer que la politique du gouvernement ne parviendrait pas à le compenser, même après quatre années… Cette révision ne peut être attribuée qu’à un échec politique qui prouve que la politique du gouvernement est incapable de relever notablement la croissance à long terme.

De ce point de vue, les explications apportées par Bruno Le Maire aux Échos sont des sommets de langue de bois. Ce dernier prétend en effet que, en 2019, la croissance française sera supérieure à celle « de la plupart de nos partenaires européens, ce qui constitue une rupture avec la décennie précédente ». Mais il oublie de préciser que cette supériorité se produit en phase de ralentissement, ce qui n’est pas exceptionnel, mais habituel pour l’économie française : cela s’est même vérifié à chaque crise mondiale depuis 1982 (avec un décalage en 1991, lié à la réunification allemande) et s’explique aisément par l’ampleur en France des stabilisateurs automatiques (les transferts sociaux entre autres) et par une plus faible dépendance vis-à-vis des marchés mondiaux. Mais il ne faut pas l’oublier : c’est une surperformance « relative », dans un contexte de baisse générale.

Bruno Le Maire ne peut donc pas attribuer cette résistance à la politique gouvernementale. C’est ce qu’il fait, pourtant, en prétendant que la raison de cette bonne performance est « l’allègement de la fiscalité du capital » qui permettrait « de garder un niveau élevé d’investissement des entreprises ». Voici une explication étonnante. La croissance de l’investissement des sociétés non financières devrait certes se réduire modérément, selon les prévisions de la Banque de France, mais ce n’est pas là l’élément clé de la meilleure performance française. Celle-ci tient principalement au rebond de la consommation, qui lui-même s’explique en partie par l’effet des « mesures gilets jaunes » estimées par l’Insee à 0,3 point de PIB. Sans ces mesures, la croissance française serait équivalente à celle attendue pour l’Allemagne. Autrement dit, cette surperformance n’existerait pas. Quant à faire le lien direct entre la fiscalité du capital et l’investissement, c’est fort hasardeux dans la mesure où les taux bas assurent aux entreprises françaises un financement abondant dont elles font largement usage (du reste, la Banque de France vient de mettre en garde contre l’endettement des entreprises).

Bref, malgré les réformes (ou peut-être en partie à cause d’elles), la croissance sera décevante jusqu’en 2022, à peine supérieure de 0,15 point de PIB à la croissance potentielle estimée par la Banque de France. Pourtant, le gouvernement – et c’est la deuxième raison de la hausse du déficit prévu en 2022 – ne lésine pas sur les baisses d’impôts pour stimuler la croissance. Dans Les Échos, les deux locataires de Bercy préviennent qu’ils entendent abaisser la pression fiscale plus rapidement que prévu initialement : le taux de prélèvements obligatoires devrait se réduire de 1,4 point de PIB, contre 1 point auparavant. Cela passera notamment par la suppression totale de la taxe d'habitation.

Mais alors, quelque chose ne colle pas dans cette politique. Contrairement à ce que l’on entend souvent, ce ne sont pas les mesures « gilets jaunes » qui vont peser sur le déficit : elles vont en effet quasiment s’autofinancer en soutenant la consommation et c’est, d’ailleurs, pourquoi Bercy revoit à la baisse sa perspective de déficit pour cette année, aux alentours de 3 % du PIB contre les 3,2 % initialement prévus. Non, si la situation budgétaire se dégrade, c’est parce que la politique de baisse des impôts du gouvernement, financée par une compression de la croissance des dépenses publiques (sa progression en volume, hors inflation, est limitée et serait pratiquement divisée par deux sur le quinquennat), est un échec patent.

La vérité, c’est que la baisse des impôts présentée par le gouvernement comme l’alpha et l’oméga de toute politique économique ne permet pas de dynamiser suffisamment la croissance pour qu’elle rapporte davantage à l’État que ce qu’elle coûte. Ceci est logique : les études empiriques ont montré que les baisses d'impôts étaient efficaces quand elles concernaient les plus modestes. Or le gouvernement va réduire ses recettes de près de 9 milliards d'euros pour supprimer la taxe d'habitation, ce qui profitera aux classes moyennes supérieures qui épargnent davantage, comme l'a confirmé sur son blog Pierre Madec, économiste à l'OFCE. Si le gouvernement ne peut boucler son équation budgétaire, c’est donc qu’il fait des choix inefficaces sur le plan économique. Les baisses d’impôts ne dynamisent pas la croissance, le gouvernement met donc le frein aux dépenses pour réduire le déficit et pèse ainsi sur la croissance. Un cercle vicieux qui illustre l’inanité de cette politique.

Mais il est possible que ses objectifs soient ailleurs. La baisse accrue des impôts, qui ne prend pas encore en compte les mesures que le président de la République annoncera à la mi-avril, n’a pas vocation à renforcer l’économie nationale, mais plutôt à faire passer la pilule des prochaines réformes structurelles : fonction publique, assurance maladie et, Bruno Le Maire, l’a confirmé, retraites. De fait, il s’agirait donc de donner du pouvoir d’achat pour que les classes moyennes acceptent ces réformes.

Le pari est classique et connu. C’était déjà celui fait durant la campagne et le début du quinquennat. Mais il est risqué et soumis à plusieurs aléas : d’abord que la croissance tienne son rythme, même s’il est faible, car tout décalage à la baisse se traduira par une nouvelle preuve d’échec du gouvernement et un besoin de serrer davantage la vis budgétaire (Bruxelles risque d’exiger le respect de la trajectoire budgétaire structurelle, délaissée par le gouvernement). Or la croissance française reste fragile. L’indice Markit des directeurs d’achats, qui donne un indicateur avancé de l’activité, pointe depuis quelques mois un risque de contraction et, en tout cas, aucune surperformance de la France, bien au contraire. Et comme les mesures choisies par le gouvernement n’ont aucun impact macroéconomique positif notable pour le moment mais s’accompagnent de mesures récessives sur les dépenses publiques, le risque est réel.

L’autre aléa majeur est que les classes moyennes ne subissent pas l’impact de la compression des dépenses publiques. De ce point de vue, rien ne peut être sûr, alors que le mouvement des gilets jaunes a aussi montré que la demande de services publics de qualité restait forte et que les réformes de l’assurance-chômage et des retraites pourraient toucher directement les classes moyennes et les cadres. La voie sera, en tout cas, étroite. Car il est possible que le rejet politique de l’actuel gouvernement soit le rejet de ses politiques structurelles, davantage qu’un simple besoin de pouvoir d’achat.

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