Les idéopôles s’affirment entre Macron et Mélenchon

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Dans les métropoles gagnantes de la mondialisation, les votes divergent de ceux du reste du pays. Le FN y est plus que jamais sous-représenté, et la gauche y progresse ou résiste plus qu’ailleurs. Macron y apparaît comme un médiateur entre les élites du marché et celles du savoir. 

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À l’issue du premier tour de l’élection présidentielle, la géographie des votes exprimés a fait l’objet de nombreux commentaires. L’outil cartographique, parfois trompeur par les évidences visuelles qu’il suggère, a été utilisé pour mettre en évidence une fracture entre métropoles et périphéries, ou entre les départements situés de part et d’autre d’une ligne Le Havre-Marseille. D’autres observateurs ont nuancé ces oppositions binaires, en soulignant notamment que les moyennes des suffrages en faveur d’Emmanuel Macron étaient en fait très proches, depuis les grandes aires urbaines jusqu’aux zones rurales.

Afin de compléter ces analyses générales, l’étude de territoires plus spécifiques peut se révéler éclairante. C’est le cas avec le vote des « idéopôles », à la fois pointes avancées et points d’ancrage de la mondialisation. Parmi les villes de plus de 100 000 habitants, il s’agit de celles qui accueillent le plus d’étudiants, de salariés diplômés et exerçant des « fonctions métropolitaines », mais aussi de centres de décisions, d’infrastructures de transport et de lieux culturels [1]. Observer le comportement électoral en leur sein est une façon d’approcher, à partir de résultats réels, les nouvelles divisions sociopolitiques générées par la mondialisation.

Concentrant plus qu’ailleurs les groupes sociaux pour lesquels ce processus économique et culturel est une source d’opportunités, les idéopôles abritent aussi de fortes inégalités de richesse et de destin, dont témoignent leurs quartiers populaires où les étrangers et Français d’origine étrangère sont surreprésentés par rapport à l’ensemble du pays. Les idéopôles apparaissent ainsi comme les territoires gagnants de l’économie postfordiste, qui suscite la concentration des connaissances et des capacités de production au sein d’un archipel métropolitain transnational. S’agissant de ceux qui y résident, on dira plutôt qu’ils se distinguent par un rapport positif à la mobilité, que celle-ci soit concrète ou symbolique.

En tout état de cause, les idéopôles se situent au cœur des dynamiques contemporaines du capitalisme. Passons en revue le niveau des forces politiques qui s’y affrontent.

La sous-représentation de plus en plus marquée du Front national

Sans surprise, le Front national (FN) a réalisé un score particulièrement faible dans les idéopôles (10,6 %), y compris par rapport aux autres grandes villes (15,6 %). Cela s’inscrit dans une dynamique très défavorable au parti dans ces territoires, et ceci depuis plus de vingt ans. En 1988, le vote Le Pen y était pourtant surreprésenté de 15 %. Entretemps, l’assise géographique et sociale du FN s’est élargie aux milieux populaires, avec l’identification du phénomène de l’« ouvriéro-lepénisme ». Parallèlement, la métropolisation du territoire français, elle-même entraînée par l’insertion de la France dans les grands courants de la mondialisation, a battu son plein.

Dès lors, le FN a progressé plus lentement dans ces villes que dans le reste du pays, et y a reculé plus massivement, par exemple lors de l’échec de Jean-Marie Le Pen en 2007. Cette année, le vote pour sa fille a même légèrement régressé par rapport à 2012, alors qu’elle augmentait son score de 3,4 points dans la France entière. Dans l’archipel des idéopôles, le niveau de vote frontiste est devenu inférieur de moitié à ce qu’il est au niveau national.

Sans être aussi prononcée, la sous-représentation des souverainistes de droite y est également très nette. Dupont-Aignan et Asselineau recueillent une part de suffrages inférieure de 37 % à celle qu’ils ont obtenue dans le pays. Dans les autres grandes villes, la candidate du FN et ceux du souverainisme de droite sont tous les trois sous-représentés de la même façon, mais « seulement » à hauteur de 25 %.

Ce comportement électoral des idéopôles est parfaitement cohérent avec la stratégie frontiste visant les perdants de la mondialisation, dont la sociologie de ces villes constitue le négatif. Rétif à une offre étroitement souverainiste, plus hostile encore à une offre identitaire, l’archipel des idéopôles se situe clairement en décalage par rapport au reste du pays. La résistance singulière de la gauche, comme nous allons le voir, renforce l’idée d’une fracture entre deux communautés de destin, celle des métropoles triomphantes, et celle d’une « France périphérique » négligée.

La réalité est bien sûr beaucoup plus contrastée. Comme l’a souligné le géographe Éric Charmes, à l’occasion d’une discussion nuancée des thèses de Christophe Guilluy, « il y a une vie hors des métropoles et cette vie peut être heureuse ». De la même façon, les idéopôles ne sont pas tous identiques malgré les caractéristiques spatiales et sociologiques qu’ils partagent. Ils ne sont pas non plus des entités homogènes. La répartition des votes entre les principaux adversaires de Marine Le Pen est à cet égard instructive.

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[1] D’après un indice forgé avec mon collègue Mathieu Vieira, neuf idéopôles peuvent être identifiés : Paris, Lyon, Toulouse, Montpellier, Strasbourg, Grenoble, Nantes, Lille et Aix-en-Provence. Les villes de Bordeaux et Rennes peuvent être considérées comme des idéopôles secondaires.

Fabien Escalona, docteur en science politique et spécialiste de la social-démocratie, collabore régulièrement à Mediapart. À l'occasion de l'élection présidentielle, il nous a rejoints pour mettre en perspective l'actualité de la campagne et les thèmes qui animeront le débat public.