Pitié-Salpêtrière: le collectif des 34 interpellés livre sa version

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Réunis dans un collectif baptisé « des 34 de la Pitié », une partie des interpellé·e·s de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière a livré samedi sa version des faits des événements du 1er Mai, lors d’une conférence de presse. Ils disent avoir été victimes d'« abus de pouvoir » et de « violences psychologiques » lors de leur trente heures de garde à vue.

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Au tour des 34 interpellé·e·s de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière de livrer leur version des faits. Alors que la version du ministre de l'intérieur – qui avait fustigé une « attaque » de l'hôpital par des manifestants avant de revenir sur ses propos – a été contredite par les faits, une grande partie des interpellés, réunis dans un collectif baptisé « des 34 de la Pitié », ont dénoncé samedi des « abus de pouvoir » et des « violences policières ». « La manifestation déclarée et autorisée s’est transformée en cauchemar traumatisant », ont-ils déclaré, en précisant s’exprimer non pas « au nom des 34, mais au nom d'une majorité ».

À l'occasion d'une conférence de presse organisée dans un local prêté par la CGT, et accompagnés de l’avocat Arié Alimi, une dizaine d'entre eux ont lu, tour à tour, un texte commun, revenant notamment sur les faits qui ont précédé leur interpellation. Rappelant qu'ils étaient en train de « manifester sur le parcours autorisé d’une manifestation déclarée et autorisée », mercredi 1er mai, ils affirment avoir subi un assaut de CRS, au milieu d’épaisses fumées de lacrymogènes : « Un cordon de CRS est venu couper le cortège et stopper l’avancée de la partie du cortège dans laquelle nous étions. Le cortège s’est retrouvé encerclé par devant et par derrière par des CRS. Nous avons subi une pluie de lacrymogènes et de LBD dans un incroyable mouvement de foule, tout le monde était visé, y compris des personnes âgées et des enfants. »

Le collectif des « 34 de la Pitié » souligne que c’est pour fuir les « ultraviolences policières » – « coups de matraque », « canon à eau », « LBD », « nuage de lacrymogènes » – , et dans « la panique », qu’ils se sont réfugiés derrière la grille qui était ouverte selon eux. « Pour respirer, car nous étions terrifiés », insistent-ils, et « sans réaliser pour certains que nous pénétrions dans l'enceinte d'un bâtiment public ».

« Certains d'entre nous se sont fait soigner par des street médics, tandis que les infirmiers et médecins de l'hôpital nous distribuaient du sérum physiologique pour apaiser les effets des gaz lacrymogènes. Les CRS nous ont brusquement et sans aucune raison chargé du côté de la grille, tandis qu’à l'autre bout de l’allée, les voltigeurs sont arrivés, les deux groupes ont sorti leurs matraques en nous menaçant », poursuit le collectif dans son récit. Tout s’est passé très rapidement. Nous avions peur. Nous nous faisions charger des deux côtés, sans sommation, la seule issue possible semblait être l’escalier de l'hôpital. Nous avons couru et nous sommes montés sur l’escalier, nous demandions le droit d’asile. »

Sur la vidéo prise par un membre du personnel de l’hôpital (ci-dessous), on voit plusieurs manifestants tenter d’ouvrir la porte du service de réanimation pour y entrer, avant d’en être dissuadés par le personnel qui leur explique : « C’est la réanimation ici, il y a des malades. »

Vidéo Salpetrière - Nejeh Ben Farhat © Mediapart

« À aucun moment nous ne savions qu’il s'agissait du service de réanimation. Ce n’était indiqué nulle part », ont insisté les interpellés. Nous ne sommes jamais rentrés dans le bâtiment, ce n’était ni une attaque ni une intrusion violente. (...) Nous n’avons à aucun moment fait preuve de violence. » Un témoignage qui confirme les enquêtes de plusieurs médias, dont celle de Mediapart.

Samedi 4 mai, lors de la conférence de presse, à Paris. © Mediapart / MT. Samedi 4 mai, lors de la conférence de presse, à Paris. © Mediapart / MT.

Selon leur récit, ils sont ensuite descendus de l’escalier à la demande des CRS, « sans discuter, sans résistance et pacifiquement »« Ils nous ont rassemblés sur l’herbe, certains allongés, face contre terre, nous nous sommes fait fouiller, un par un, certaines femmes ayant été fouillées par des hommes. (...) Certains étaient menottés, d'autres non. (...) Nos pièces d'identité ont été ramassées sans que nous sachions ce qui nous était reproché. (...) Nous ne comprenions pas la situation », ont-ils expliqué.

Arrivé au dépôt du Quai des Orfèvres, leurs feuilles d'interpellations leur ont été distribuées avec différents motifs : « intrusion », couplé pour certains à « rassemblement en vue de violences » ou « violences » ou « dégradations ». « Tout le monde était choqué, nous ne comprenions pas d'où sortaient ces accusations », assure le collectif.

Ils affirment que certains ont « subi des violences dès l'arrivée » : « Fouilles abusives en public, port des menottes injustifié, dégradation des biens personnels ». Ils ont ensuite relaté les conditions difficiles de leurs « 28 à 30 heures » de garde à vue, émaillées selon eux d'« une pression morale violente et inadmissible ». « Trois femmes ont été isolées dans une cellule de dégrisement d'environ huit mètres carrés avec caméra pendant trente heures. D'autres étaient en cellules partagées mais ne disposaient que de deux matelas pour quatre, ou n'ont pas pu manger de repas avant le lendemain 13 h. Certains ont eu leurs lunettes de vue retenues lors de la fouille et ont dû signer des papiers sans savoir à quoi ils s'engageaient. Ils nous ont mis dans des cellules surchauffées ou glaciales, à même le sol. Certains n'ont pas eu accès à leurs médicaments pendant la durée entière de la garde à vue, ont demandé un médecin qu'ils n'ont jamais eu », ont-ils énuméré.

Ils dénoncent également des « violences psychologiques » : « Il s'agissait de nous faire croire tout et n'importe quoi quant à l'issue de notre garde à vue, entre une sortie au bout de deux heures et un déférement au dépôt pour passer au tribunal de grande instance, qui peut se suivre d'une comparution immédiate. (...) Dans la nuit, de nouveaux chefs d'accusation sont apparus sur les feuilles d'interpellation de certains : bande armée et utilisation d'objets explosifs. Tout cela n'avait aucun sens. Nous n'avons pas tous pu voir nos avocats avant de réaliser nos dépositions. (...) Certains d'entre nous ont été appelés en pleine nuit pour leur déposition », affirment-ils. Pour certains, les questions étaient posées de façon à nous inculper, tandis que d'autres se faisaient amadouer pour témoigner. Certains se sont fait insulter et humilier lors de ces dépositions, étant menacés d'être renouvelés de garde à vue pour 24 heures et de finir au dépôt le vendredi soir. (...) Tout était mis en place pour nous forcer à témoigner malgré notre droit de garder le silence. »

Ils estiment avoir été « victimes d'un engrenage politique dont [ils n'étaient] pas responsables », voyant leur garde à vue prolongée à 16 h jeudi 2 mai, pour les besoins de l'enquête, dans un contexte de forte médiatisation. Ils ont finalement été libérés à partir de 20 h, « sous le choc » après « 30 heures d'incompréhension, d'injustice et de peur », soulignent-ils.

Ils ont indiqué être encore visés par une enquête préliminaire. « Nous ne sommes pas libres d'un point de vue juridique », ont-ils conclu, après avoir notamment remercié les « travailleurs et travailleuses de l’hôpital de la Salpêtrière qui ont fait émerger la vérité ».

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*Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.