Doux: «Il faut quand même que les gens sachent»

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Finistère, Morbihan, de notre envoyée spéciale

Sandrine n’est même plus en colère, elle est « juste triste ». Appuyée sur sa voiture à l’entrée du site de Père Dodu de Quimper (Finistère), elle regarde ses « collègues du matin » quitter l’usine en silence. Dans le groupe Doux, rares sont les salariés qui acceptent de témoigner. La jeune femme a un peu hésité, puis s'est finalement arrêtée : « Il faut quand même que les gens sachent ce qu’il se passe là-dedans… », dit-elle, un sourire forcé aux lèvres.

Quinze ans que Sandrine travaille ici. Quinze ans qu’elle pointe chaque matin à 5 h 30 en se disant qu’elle reverra la lumière du jour 7 heures plus tard. Quinze ans qu’elle trie des saucisses, filme des barquettes et empile des cartons pour 1 200 euros par mois, prime d’ancienneté comprise. Quinze ans d’une vie rythmée par le cliquetis de la pointeuse et le bruit assourdissant des machines.

L'usine Père Dodu à Quimper © Ellen Salvi L'usine Père Dodu à Quimper © Ellen Salvi

Le dépôt de bilan de son entreprise, Sandrine l’a appris en allumant sa télévision, le matin du 1er juin. « Un choc » dont elle ne se remet toujours pas. « Depuis quatre semaines, c’est l’angoisse, on ne sait pas à quelle sauce on va être mangé, dit-elle. Tout le monde est sous pression à l’intérieur. On a peur. » « Les gens sont tendus », confirme Jean-Marc qui vient d'arrêter sa moto à quelques mètres de là.

À 47 ans, l’homme a vingt ans d’usine Père Dodu « dans les pattes » : « C’est nous qui faisons tout ici et pourtant, on nous dit rien, poursuit-il. On nous parle jamais, c’est pas maintenant que ça va changer. On est les premiers concernés et les derniers avertis. Les directeurs veulent montrer qu'ils tiennent les rênes. Pour eux, on n’est pas grand-chose, ils nous disent même pas bonjour quand ils nous croisent. »

Le site quimpérois de Père Dodu, marque rachetée par Charles Doux en 1991, compte 240 salariés. Le plupart d'entre eux y sont entrés par intérim pour « quelque temps ». Vingt ans plus tard, ils y sont encore. « On se dit toujours que ça ne va pas durer, affirme Sandrine. Et puis, on vous propose un CDI, et puis vous avez des prêts, et puis le temps passe... »

Celui que tous considéraient jusqu'à peu comme le géant indestructible de la volaille française emploie 3 400 personnes et travaille avec près de 800 éleveurs, répartis un peu partout sur le territoire, principalement en Bretagne. Depuis l’annonce surprise du dépôt de bilan du groupe, c’est toute une région qui épluche chaque matin les quotidiens pour glaner quelques infos sur le devenir de ce poumon économique et social. Quant aux salariés, ils ne peuvent que constater, impuissants, la lente dégradation de leur entreprise. Avec un seul mot à la bouche : gâchis.

Marie, chez Père Dodu depuis 36 ans © Ellen Salvi Marie, chez Père Dodu depuis 36 ans © Ellen Salvi
« On tourne au ralenti, témoigne Marie, qui travaille sur le site de Soprat, basé à La Vraie-Croix (Morbihan). On a plein de boulot, mais on n’a pas la marchandise pour le faire. Les fournisseurs qui n'ont pas été payés ne livrent plus. Depuis février, il manque toujours quelque chose : des cartons, des barquettes… Du coup, on est au chômage technique, enfin façon de parler… » Façon de parler en effet car, faute de travail, les salariés de Doux ont été contraints de poser des congés payés. « Résultat, si demain l’entreprise revient sur les rails, les gens n’auront plus de congés, ils vont y perdre leur santé », note Jean-Luc Guillart, délégué syndical central CFDT adjoint.

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Ce reportage a été réalisé du jeudi 28 au samedi 30 juin entre le Finistère et le Morbihan. Sauf mention contraire, toutes les personnes citées ont été rencontrées à cette occasion ou jointes par téléphone. Seules Chantal et Sandrine du site Père Dodu, à Quimper, ont souhaité témoigner de façon anonyme « pour ne par avoir des problèmes en plus ». Leur prénom a donc été modifié.