Cette histoire était restée dans l’ombre pendant onze longues années, en dépit de notre enquête journalistique, en dépit des investigations du Parlement européen, puis de l’instruction judiciaire, et enfin de plusieurs mois d’audience devant le tribunal correctionnel.
Et puis, le 13 novembre 2024, le réquisitoire est tombé. Un mot a été prononcé : « inéligibilité ». Et tous les projecteurs se sont braqués dans la même direction. Soudainement, tout un monde a enfin pris la mesure de l’affaire des assistant·es du Front national, devenu Rassemblement national.
Oui, un détournement de fonds publics est un délit grave qui peut susciter de lourdes peines. Pourtant, cette affaire dite des assistant·es, qui met en cause le parti et pas moins de vingt-sept de ses membres, est longtemps passée sous les radars médiatiques. Particulièrement quand Mediapart l’a révélée, à l’été 2013.
À l’époque, Ludovic Lamant vient de s’installer à Bruxelles comme correspondant du journal après de longs débats internes sur l’utilité d’un tel poste. C’est la première fois que la rédaction ouvre un bureau à l’étranger.
Agrandissement : Illustration 1
La décision est avant tout guidée par la crise des dettes souveraines et les menaces qui pèsent sur l’euro, mais Ludovic Lamant va aussi très rapidement s’intéresser à un autre sujet. « Quand on débarque à Bruxelles, on peut être aspiré par toutes les institutions, les réunions de ministres, les points presse des vingt-sept commissaires, le suivi des représentations nationales, les innombrables briefings techniques, voire le suivi à distance de la Cour de justice de l’Union européenne (UE) à Luxembourg. Le Parlement européen est plus facile à couvrir et pourtant on y trouve encore très peu de journalistes, par rapport à l’importance des enjeux européens qui s’y posent. J’ai vite été repéré et identifié par des gens qui étaient choqués par la façon dont le Front national se servait des fonds européens. »
Le journaliste met quelques mois à récupérer un document important dont on lui parle : un courrier dans lequel le Parlement européen demande à Marine Le Pen, alors eurodéputée, de s’expliquer sur l’embauche comme assistants des co-numéros deux de son parti : Louis Aliot et Florian Philippot. Tous deux, pourtant happés comme directeurs de campagne par les élections présidentielle et législatives françaises de 2012, sont grassement payés par Bruxelles : Louis Aliot, qui est aussi à l’époque le compagnon de Marine Le Pen, touche plus de 5 000 euros brut par mois pour un temps partiel.
Ludovic Lamant va alors faire équipe avec Marine Turchi, qui suit le parti à Paris. Et un premier article est publié à l’été 2013. « Mais il est titré : “Marine Le Pen en plein conflit d’intérêts au Parlement européen”, et c’était un aspect réducteur de l’affaire », regrette aujourd’hui Marine Turchi. La problématique n’est alors pas encore parfaitement posée, même si la première phrase de l’article laisse assez bien augurer de la suite des événements : « Au Front national, les liens politiques, financiers et familiaux s’entremêlent, à la lisière de la légalité. »
Le Pen et Aliot attaquent Mediapart en justice
Mediapart publie le contrat montrant que Marine Le Pen salarie depuis l’été 2011 comme assistant au Parlement européen son compagnon et numéro deux du parti, auquel elle verse plus de 5 000 euros brut par mois, pour un temps partiel.
À l’époque, nous ignorons que ce contrat fait partie d’un système bien plus vaste. L’enquête insiste avant tout sur le fait qu’un article du règlement européen interdit « les contrats permettant l’emploi ou l’utilisation des services des conjoints des députés ou de leurs partenaires stables non matrimoniaux ».
Bien qu’ils aient exposé leur couple dans Paris Match comme dans de nombreux médias, et bien qu’ils aient acheté une maison ensemble, Le Pen et Aliot vont nier toute relation formelle entre eux.
Ils attaquent Mediapart en diffamation. La justice nous donnera raison, comme dans tous les procès que nous a intentés l’extrême droite politique depuis la création du journal.
Un an plus tard, les deux journalistes, qui ont poursuivi leur enquête, décident d’éplucher toutes les listes d’assistant·es parlementaires à Strasbourg : ils découvrent alors une machinerie au Front national qui semble servir à rémunérer des cadres et des petites mains du parti. Mais aussi d’autres cas ailleurs (Parti de gauche, PS, UMP…), sans que cela soit aussi massif qu’au FN.
Ce n’est pas Blanquer à Ibiza ou les homards de Rugy
Mediapart, à présent bien identifié par des sources, va sortir de nouveaux scoops (champagne et grands crus financés par les fonds européens pour Jean-Marie Le Pen, détournement par Marine Le Pen et son père d’autres enveloppes budgétaires, etc.).
L’affaire des assistant·es, cependant, ne décolle pas. Au fait que les affaires de corruption passionnent rarement les médias, s’ajoutent des problématiques spécifiques : Ludovic Lamant connaît les arcanes européens, le système des enveloppes, l’usage qui peut ou non en être fait. Les correspondants politiques, eux, se passionnent rarement pour les affaires. Et les cellules d’investigation françaises connaissent très mal le fonctionnement européen, qui leur paraît lointain et obscur. « À l’époque, il n’y avait pas autant de médias spécialisés sur ces questions comme aujourd’hui, et moins d’ONG travaillant spécifiquement sur ces problématiques », analyse Ludovic Lamant.
Sans compter que l’affaire n’est pas clinquante, pas symbolique. « Ce n’est pas Blanquer à Ibiza ou les homards de Rugy, qui interpellent immédiatement le grand public », complète Marine Turchi.
Les abus bruxellois, autrement graves, sautent en effet moins aux yeux. « Alors que les fonds européens, c’est l’argent du contribuable », insiste-t-elle. « Cet argent devait servir à créer un espace public européen de premier plan, à nourrir la réflexion des élus, à ce qu’ils puissent s’entourer des meilleurs spécialistes sur des questions techniques, très fréquentes à l’échelle européenne, comme l’énergie ou l’environnement, explique Ludovic Lamant. Pas à financer indirectement des grands raouts politiques et des campagnes nationales. »
Mais la confusion est totale et « renforcée par les propos d’un Jean-Luc Mélenchon, qui, à l’époque, justifie son absentéisme à Bruxelles par le fait qu’il parle de l’Europe depuis la France. Cet argument est très proche de celui de Marine Le Pen, qui entend pouvoir exercer son mandat européen et utiliser l’argent y afférent comme elle l’entend ».
L’affaire commence à faire du bruit en 2015 quand la justice s’en empare. Des journalistes de différents médias vont avoir dans les années qui suivent accès au dossier judiciaire, et écrire dessus. « Mais d’un assistant à l’autre, c’est très répétitif, estime Marine Turchi. Et la défense de Marine Le Pen est toujours la même, très politique, sur un supposé complot. Elle ne rentre pas dans le détail, cela n’aide pas à renouveler le traitement. »
Le procès a quand même moins capté l’attention que le livre de Jordan Bardella
Onze ans après notre premier article, un procès s’est donc tenu, suivi par Michel Deléan. « Le procès du MoDem, qui posait les mêmes questions avec moins d’ampleur, a permis aux journalistes de s’intéresser à ces sujets. Il y avait donc du monde, surtout les jours où Marine Le Pen comparaissait, et pas mal de presse étrangère. »
Marine Le Pen, elle, a multiplié les points presse en « on » ou en « off » pour imposer son récit. « Ça a beaucoup occupé les journalistes, notamment la télévision, qui a besoin d’images, décrypte Michel Deléan. Mais le procès a quand même moins capté l’attention que le livre de Jordan Bardella, opportunément publié au même moment, dans un lancement soigneusement orchestré. »
Et quand Bardella a été invité dans les médias, bien rares ont été les questions sur le procès, alors qu’il est aujourd’hui le patron du parti mis en cause. Ce manque d’intérêt journalistique depuis onze ans fait forcément l’affaire du RN, dont les dirigeant·es ne cessent de dire aux chroniqueurs et chroniqueuses politiques et judiciaires : « Les Français s’en foutent. » Mais comment pourrait-il en être autrement vu le peu de pédagogie fait sur le sujet ?
Quand la condamnation est tombée en première instance, les dirigeant·es ont eu beau jeu de s’offusquer : la peine a semblé bien lourde au regard d’une affaire qui n’a jamais fait la une.
Il est vrai que les autres affaires européennes du RN n’ont pas été davantage médiatisées. « En avril 2025, notre pigiste Cédric Vallet a révélé qu’un porte-parole de Marine Le Pen lors de la campagne présidentielle de 2022 avait lui aussi été payé par le Parlement européen. En juillet, le Parquet européen a ouvert une enquête sur des soupçons d’irrégularités du groupe du RN à Strasbourg concernant plus de 4 millions d’euros de crédits de fonctionnement. Qui a entendu parler de ces affaires ? », se désole Marine Turchi.