Paradis fiscaux: les médias de Drahi en service minimum

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La nouvelle holding de tête immatriculée à Guernesey

Fort de ces indications sur la société Altice International, si l'on va ensuite consulter le site du registre du commerce du Luxembourg, il n’est guère difficile de vérifier comment Patrick Drahi la contrôle. On y découvre que par un acte enregistré le 6 août 2015 (il peut être consulté ici), ladite société Altice International est contrôlée par une autre structure, dénommée Altice Luxembourg SA. Sur le même site du registre du commerce, on peut ensuite remonter à l’échelon supérieur : par un acte enregistré le 5 octobre 2015 (il peut être consulté ici), il apparaît que cette société Altice Luxembourg SA a « pour actionnaire unique » Altice NV, une société anonyme de droit néerlandais.

La suite de l’énigme, c’est dans un mémorandum en date du 26 juin 2015 et publié sur le site même d’Altice (à télécharger là), que l’on parvient à la percer : on y apprend que la structure Altice NV est détenue à 58 % par une société dénommée Next Alt SARL, contrôlée par Patrick Drahi et immatriculée au Luxembourg.

Et pour finir, il suffit de retourner sur le site du registre du commerce du Luxembourg pour connaître le fin mot de l’histoire, passablement fastidieuse mais très éclairante : on peut y consulter un acte en date du 11 février 2015 (à lire ici) faisant apparaître que cette société Next Alt SARL est en fait la propriété d’une holding dénommée Next Limited Partnership Inc. immatriculée à l’adresse suivante : « 11, New Street, Saint Peter Port, à ... Guernesey ! »

CQFD ! Désormais, c’est donc bel et bien cette coquille financière de Guernesey, qui contrôle Altice IV SA, laquelle contrôle Altice Media Group, laquelle contrôle Altice Media France, laquelle contrôle… L’Express, Libération et bientôt NextRadioTV, avec ses titres BFM, BFM Business et RMC.

Pour couronner le tout, il faut encore avoir à l’esprit que Patrick Drahi est domicilié fiscal en Suisse et profite, comme d’autres grandes fortunes, du très avantageux « forfait fiscal » de Zermatt.

Au regard de tous ces faits établis, comment les médias tombés dans l’escarcelle de Patrick Drahi ont-ils réagi quand son nom est apparu dans l’affaire « Panama papers » ? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aucun n’a fait du zèle pour essayer d’informer leurs lecteurs ou téléspectateurs.

Dans son édito vidéo quotidien, sur le site de L’Express, son directeur, Christophe Barbier, a surtout insisté sur le fait que l’affaire lui semblait passablement obscure. Tout est dans le titre de l’éditorial : « Beaucoup de confusions dans le Panama papers ». Sous-entendu : méfiez-vous de ces informations, elles sont à manier avec des pincettes. Ben voyons !


Beaucoup de confusions dans le Panama papers... par LEXPRESS L'édito de Christophe Barbier
Et le patron de la rédaction du magazine disserte longuement sur ce thème, minimisant l’affaire et expliquant que l’on ne sait pas bien s’il s’agit de fraude ou d’optimisation fiscale. Bref, Christophe Barbier ne dit rien qui puisse fâcher son actionnaire. Il ne cite pas même son nom.

Même circonspection dans Libération de ce mardi 5 avril. Aucune information n’est donnée sur Patrick Drahi. Tout juste son démenti est-il cité : « L’homme d’affaires Patrick Drahi (principal actionnaire de Libération) a démenti avoir utilisé une société panaméenne à des fins d’évasion fiscale. Le groupe Altice, qu’il possède, reconnaît avoir eu recours à une société enregistrée au Panama mais “dans des conditions parfaitement légales” et “sans aucune incidence fiscale”. » Et c’est tout.

Dans son éditorial du quotidien, Laurent Joffrin insiste, lui aussi, davantage sur le démenti que… sur l’information. « La liste des personnes concernées est impressionnante, de Vladimir Poutine à Michel Platini, en passant par le roi du Maroc, le président ukrainien ou encore le footballeur Lionel Messi et l’homme d’affaires Patrick Drahi, qui tous deux rejettent toute accusation de fraude. » Tout juste mentionne-t-il en note que le journal a Patrick Drahi pour actionnaire.

Quant à BFM-TV, c’est même mieux que cela : la chaîne a pris la défense de son futur propriétaire. Ce sont nos confrères d’Arrêt sur Images (à lire ici) : « Comment parler de son patron, sur une chaîne de télévision, alors que son nom apparaît dans ce qui pourrait être un nouveau scandale d'évasion fiscale mondial ? BFMTV a trouvé la solution : en contre-attaquant ! Sur le plateau de l'émission BFMStory, l'animateur Olivier Truchot a ainsi pris la défense de Drahi (sans préciser qu'il s'agissait de son patron) face au journaliste du Monde, Jérémie Baruch. “Vous avez vu la réaction des gens qui ont été cités ? Ils se défendent c'est normal. Patrick Drahi, par exemple, qui reconnaît avoir une société, mais rien d'illégal. Lionel Messi qui dit avoir eu une société, mais pas de fonds. Et puis d'autres. Est-ce que finalement c'est la bonne méthode de jeter en pâture des noms de personnalités, sans qu'elles aient vraiment la possibilité de se défendre ? Elles se défendent après, mais le mal est fait en quelque sorte.” »

Nos confrères d’Arrêt sur Images, qui présentent une vidéo de cet échange, ajoutent : « Pour être complets, le nom de Drahi a été cité à plusieurs reprises dans les tranches horaires suivantes. Et même... sa qualité d'actionnaire de BFMTV. Ouf ! »

Mais tout de même ! Patrick Drahi a de quoi être content : les médias qu’il possède ne semblent guère curieux à son endroit. C’est toujours le grand danger quand des puissances d’argent mettent la main sur la presse. En certains cas, comme celui de Vincent Bolloré, cela peut conduire à des censures pures et simples. En d’autres cas, cela peut générer de l’autocensure…

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