Logement Enquête

À Marseille, trois ans après les effondrements, le nombre d’immeubles en péril continue de grossir

Marsactu a compilé les quelque 1 500 arrêtés municipaux pris pour des immeubles dangereux depuis le 5 novembre 2018. Cet état des lieux inédit met en lumière l’empilement des périls à Marseille. De nouveaux bâtiments s’ajoutent alors que les précédents connaissent de longs délais de réalisation des travaux.

Julien Vinzent (Marsactu)

5 novembre 2021 à 16h23

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Qui a dit que la crise de l’habitat indigne était terminée à Marseille ? Certainement pas l’adjoint au maire délégué au logement, qui a actualisé les compteurs lors d’une conférence de presse la semaine dernière : depuis les effondrements de la rue d’Aubagne le 5 novembre 2018, environ 800 immeubles ont été frappés d’arrêtés de péril et le rythme se maintient à une trentaine de nouveaux arrêtés par mois.

Mais ce que Patrick Amico n’a alors pas précisé, c’est quelle part de ces bâtiments avait fait l’objet de travaux suffisants de remise en sécurité. Selon nos calculs, cela concerne tout juste un quart des immeubles ciblés, tandis qu’environ 600 adresses restent interdites d’accès. Si le travail de relogement des pouvoirs publics et la débrouille de certains occupants ont fait baisser drastiquement le nombre de personnes hébergées à l’hôtel ou en appart-hôtel (environ 140 ménages aujourd’hui), leurs logements d’origine sont donc bien souvent encore inhabitables.

Posé sur une carte, cela donne des quartiers encore criblés, où les portes anti-squat font partie du quotidien des habitants, tel le Panier, où 18 immeubles restent en péril.

Ce bilan, réalisé par Marsactu à partir des 1 500 arrêtés publiés sur le site de la ville, est soumis à des marges d’erreur et des limites (voir la méthodologie en Boîte noire). Il permet cependant d’offrir une vision inédite de la dynamique de ces trois ans de crise. En mettant en regard le rythme des évacuations et celui des levées de danger (péril, périmètres de sécurité, etc.), on comprend mieux cette accumulation.

Relancé par Marsactu, Patrick Amico confirme les ordres de grandeur mais assure que le service concerné est en ordre de marche. « Le process est bien établi, il fonctionne. Sur 2018-2020, il y a eu 160 mains levées, en 2021 nous en sommes déjà à 58 pour 220 nouveaux périls », explique-t-il.

L’examen des immeubles de la première vague, près de trois ans après, interroge pourtant sur la capacité de la ville d’obtenir des avancées de la part des propriétaires. Il est vrai que certaines procédures aboutissent rapidement. Et parfois radicalement : pour le 15 rue de la Fare, frappé d’un arrêté de péril imminent le 17 novembre 2018, la ville a rapidement pris la décision de démolir et cette ruine a été abattue au mois de janvier 2019. Pour le 24 rue Vacon à Noailles, l’accès à l’immeuble a été autorisé 11 jours après l’arrêté de péril.

« Tout dépend des travaux qui doivent être effectués. Si c’est moins urgent mais d’une ampleur plus importante, cela peut prendre plusieurs mois, commente Patrick Amico. Il n’y a pas de délai standard, mais nous avons l’habitude de dire qu’il faut en moyenne un an entre les études, l’intervention des hommes de l’art, les négociations des devis, les travaux puis notre visite de contrôle. »

Dans l’ensemble, c’est à peu près le délai que nous observons dans notre compilation des arrêtés. Mais pour plus de la moitié des périls pris dans le courant du mois de novembre 2018, il semble ne s’être toujours rien passé. C’est le cas d’un immeuble de quatre étages du quartier Belsunce ayant fait l’objet d’un arrêté de péril imminent le 23 novembre 2018. Ou bien encore du 1 rue de la Palud à Noailles, du 109 rue Kléber dans le 3e arrondissement et du 1 rue Lafon dans le 6e.

Dans l’arrêté de péril, un délai est pourtant fixé au propriétaire, souvent plus court. Selon l’élu, « la ville peut accepter un report quand on a la certitude que les propriétaires ont la volonté de faire, mais si ce n’est pas le cas, nous n’hésitons pas à signaler au procureur et à procéder aux travaux d’office. »

Comment expliquer alors ces situations qui paraissent figées si l’on se base sur les arrêtés ? Dans un premier temps, Patrick Amico livre une explication surprenante : certains vieux dossiers ne seraient « pas complètement bouclés administrativement », mais les travaux auraient bien été réalisés. Ce retard de traitement s’expliquerait par la conjonction de la masse initiale à traiter, l’attaque informatique de mars 2020 et un changement de logiciel. En tout cas, « nous nous sommes assurés que ces immeubles ne présentent plus de danger », atteste-t-il.

Nous priorisons. Ce n’est pas un hasard si nous avons mené des travaux d’office rue Curiol car cela bloquait la réintégration de plusieurs immeubles

Patrick Amico, adjoint au logement

Si nous avons pu constater ce genre de glissement de dates, ce n’est pas le cas de certains périls anciens levés récemment. Par exemple l’accès au 2 rue Durand/24 rue Chateaubriand dans le 7e arrondissement a été autorisé après plus de deux ans. Le péril imminent n’a été traité qu’un an plus tard, puis les travaux définitifs ont été réalisés une année après. La réponse de Patrick Amico est la même : la priorité de la ville est « la sécurité des occupants et du public ». Autrement dit la mise en sécurité urgente – auparavant nommée « péril imminent ».

Quant à la persistance de périls « simples » durant de longs mois, « la ville ne peut pas se substituer à tous les propriétaires indignes », rétorque l’élu. De fait, au moins pour cette phase de démarrage des premiers millions d’euros dépensés après des années d’absence de mise en œuvre de ces pouvoirs du maire, la collectivité « priorise ». Dans les critères, la mauvaise volonté évidente des propriétaires figure évidemment, mais aussi « la notion d’urgence, la zone, dans le cas où une opération d’ensemble peut être menée, le nombre d’occupants… Ce n’est pas un hasard si nous avons mené des travaux d’office rue Curiol car cela bloquait la réintégration de plusieurs immeubles. »

S’ajoutait dans cette rue voisine de la Plaine le blocage de voies de circulation, de même que rue d’Aubagne et, dans le viseur actuellement, la rue Barsotti (3e). Les travaux d’office ne sont finalement pas un couperet aussi implacable que l’annonçait la ville.

Julien Vinzent (Marsactu)


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