De Grenoble à Lyon, un voyage dans trois univers politiques

Par Fabien Escalona

La ligne de train Grenoble-Lyon, le chercheur en science politique Fabien Escalona la prend très souvent. De Grenoble la « rouge-verte » à Lyon la socialiste version Collomb, en passant par les « terres froides » du Nord-Isère où le FN progresse, il raconte la campagne dans la région Auvergne-Rhône-Alpes.

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La campagne des régionales aura été hantée par les attentats. Pourtant, ces élections ont en réalité peu à voir avec la question de la sécurité : ce n'est pas une compétence régionale. En Auvergne-Rhône-Alpes, l'enjeu des transports – une des principales compétences régionales – a en revanche constitué un élément fondamental du débat.

Pour évoquer cette campagne fantôme des régionales, j'ai choisi de parler de la ligne de TER que je prends régulièrement entre Lyon (où j'habite) et Grenoble (où se trouve mon centre de recherche). C'est une des plus empruntées de la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes, la deuxième la plus riche du pays derrière l’Île-de-France. Cette ligne relie les deux villes-centres de cette collectivité, qui appartiennent à l’archipel français des « idéopôles » (ces métropoles particulièrement bien intégrées aux flux de la mondialisation).

La ligne Lyon-Grenoble est très décriée. La prendre, c'est expérimenter les désagréments que certains usagers dénoncent depuis longtemps. Je me souviendrai longtemps d’un trajet qui, un jour, a duré quatre heures, au lieu de l'heure et demie habituelle. Ce jour-là, j'étais heureusement avec un collègue : une fois épuisés les sujets d'actualité et les potins de politistes, nous avons pu échanger nos anecdotes de trajets difficiles. Entre Grenoble et Lyon, ces deux grandes villes où la gauche est surreprésentée par rapport à son niveau national, le train traverse les terres plus rurales et plus droitières du Nord-Isère. Prendre cette ligne, c'est traverser des univers politiques qui n'ont rien à voir.

À Grenoble, la gauche reste forte

Commençons à Grenoble, le chef-lieu de l'Isère, remporté aux élections municipales de mars 2014 par le “Rassemblement”, une liste incluant citoyens, écologistes et Parti de gauche, menée par l'écologiste Éric Piolle (Europe Écologie-Les Verts). Pour ces régionales, ce dernier soutient sans surprise une liste au nom et aux contours semblables, dont le chef de file est Jean-Charles Kohlhaas, élu EE-LV au conseil régional où il préside justement la commission transports.

De g. à droite: M. Billard (PG), Y. Jadot (EELV), J.-C. Kohlhaas (EELV) et C. Morel Darleux (PG) © Parti de gauche De g. à droite: M. Billard (PG), Y. Jadot (EELV), J.-C. Kohlhaas (EELV) et C. Morel Darleux (PG) © Parti de gauche

La porte-parole Corinne Morel Darleux (Parti de gauche, PG), par ailleurs ambassadrice active de la doctrine écosocialiste, refuse néanmoins de faire de Grenoble un « modèle ». Elle préfère en parler comme d’un « point d’appui », ce qui paraît sage : la dynamique citoyenne y était beaucoup plus enracinée et structurée que dans l'ensemble de la région, et sa sociologie est devenue particulièrement favorable à la gauche en général, en particulier à une gauche alternative.

Comme aux municipales, la même méthode de « mise sur la table » des divergences de fond (comme le rapport à la République ou à l’Union européenne) a été employée pour s’assurer que cette liste composite n’exploserait pas en plein vol. Dans le cas de la région, le rapprochement a été favorisé bien avant l’exemple grenoblois par des votes communs en dissidence par rapport à l’exécutif – suivi, lui, par les élus communistes, qui se présentent de façon autonome. L’intégration des citoyens non encartés a aussi fait l’objet d’un véritable effort, ce qui constitue une des rares originalités de cette campagne.

Après un rassemblement ouvert d’environ 200 personnes à Voiron au mois de septembre (pour l’essentiel déjà engagées dans la vie militante ou associative), une assemblée représentative de campagne a été mise en place. Vingt-six citoyens sans attache partisane ont été cooptés en son sein, aux côtés de vingt-six candidats encartés et de six membres du comité ayant rédigé le projet de la liste. Pour beaucoup, il s’agit d’une formation politique et citoyenne in vivo, avec une vraie influence à la clé : un peu sur le programme, et surtout sur l’attitude à avoir entre les deux tours, puisque c'est l’assemblée qui sera décisionnaire. Selon Solenne Boutin, une représentante de ces citoyens non encartés, leur présence sert même de « ciment » à la liste, soutenue par au moins cinq organisations politiques.

Les résultats du “Rassemblement 2015” à Grenoble seront bien sûr scrutés de près. Aux départementales de mars dernier, les victoires des binômes du Rassemblement pour l’Isère dans deux cantons sur quatre de la ville avaient plutôt conforté le maire Éric Piolle, sans pour autant annoncer une nouvelle hégémonie rouge-verte. Il faut dire que l’équipe municipale est confrontée à une situation délicate, subissant une baisse drastique des dotations de l’État (- 20 millions sur 4 ans) sans pouvoir recourir à la fiscalité et à l’endettement, déjà très élevés. Tout en parvenant à avancer certains dossiers (suppression des panneaux publicitaires dans l’espace public, généralisation de la circulation à 30 km/h, difficile refondation de la démocratie participative), le maire est obligé d’inventer une « nouvelle intervention publique » qui apparaît floue et suscite déjà des contestations, notamment dans le milieu culturel. Le 25 novembre, la ville a d’ailleurs décidé une journée sans services publics pour prendre les habitants à témoin et nationaliser les combats de l'équipe municipale.

Dans tous les cas, le niveau de la gauche à Grenoble ne sera sans doute guère représentatif de celui de la région. À cet égard, l’observation des scrutins intermédiaires tenus depuis 2012 dans les principaux points d’arrêts du TER jusqu’à Lyon est intéressante. Grenoble est sans surprise la plus à gauche des communes, celle-ci dépassant constamment les 50 %. Mais il est surtout frappant d’y constater la quasi-absence de recul de la gauche depuis l’élection présidentielle, comme à Lyon : pour ce camp politique, les deux idéopôles apparaissent comme des « môles de résistance ».

Total gauche (% des suffrages exprimés) aux 1ers tours des élections depuis 2012 Total gauche (% des suffrages exprimés) aux 1ers tours des élections depuis 2012

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Fabien Escalona est enseignant à Sciences-Po Grenoble, collaborateur scientifique au Cevipol (Université libre de Bruxelles). Il est spécialiste de la social-démocratie en Europe. Il est notamment l'auteur de The Palgrave Handbook of Social Democracy in the European Union, publié (en anglais) en 2013. Il a déjà publié sur Mediapart plusieurs analyses, sur Syriza et Podemos, la recomposition du paysage politique en France, la crise démocratique au prisme des récents travaux en sciences sociales, et la crise grecque de l'été dernier.

Graphiques:

  • Légendes: P (présidentielle 2012), M (municipales 2014), E (européennes 2014), D (départementales 2015).
  • Pour les municipales de 2014 à Lyon, les scores sont ceux de la moyenne des arrondissements. Pour les départementales de 2015 à Grenoble, le score est la moyenne des cantons. Pour les municipales de 2014, le FN ne présentait pas de liste à La Tour-du-Pin et à La Verpillière. En 2015, le changement de statut territorial de Lyon y a entraîné l’absence d’élections départementales.