En Guadeloupe, après deux mois de grève, la mobilisation enseignante persiste

Par Amandine Ascensio

Depuis le mois de décembre, une majorité d’enseignants est en grève et campe devant les établissements scolaires de l’île, pour la plupart fermés. Le conflit s’enlise dans des revendications nationales mais aussi locales. 

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Guadeloupe, correspondance.– Cadenassées. Comme chaque matin depuis bientôt deux semaines, les élèves, leurs parents et le personnel enseignant des écoles et collèges de Guadeloupe se retrouvent devant les portes de leur établissement. Ouvrira ? Ouvrira pas ? La question se pose tous les jours. « Ce sont les dames de la cantine et de l’accueil périscolaire qui arrivent en premier, et qui informent la directrice de l’école, raconte Laura, enseignante à l’école primaire de Belair à Capesterre-Belle-Eau, l’une des 32 communes de Guadeloupe. La directrice fait remonter l’information à l’inspecteur d’académie mais aussi à la mairie, qui envoie ou non des agents municipaux pour sectionner le cadenas et ouvrir l’école. »

Laura a fait grève une fois, le 5 décembre, lors de la mobilisation nationale contre la réforme des retraites. « Depuis, l’école a été bloquée le 9 janvier, puis le 21, puis le 24… et depuis c’est tous les jours. » Parfois, dans d’autres établissements, ce n’est pas un cadenas qui verrouille l’entrée, mais de la colle, insérée dans la serrure du portail. Les enseignants du primaire sont censés rester devant la porte jusqu’à ce que la mairie vienne ouvrir. « Mais le temps que les agents municipaux arrivent, il est souvent déjà plus de 9 heures du matin, et les élèves dont les parents travaillent dès 7 heures sont souvent repartis, explique Laura. Donc même si l’école rouvre, les élèves ne sont pas là. »

Devant le collège Maurice-Satineau de Baie-Mahault, les professeurs se réunissent tous les matins dès 6 h 30 pour tenir un piquet de grève. © Amandine Ascencio Devant le collège Maurice-Satineau de Baie-Mahault, les professeurs se réunissent tous les matins dès 6 h 30 pour tenir un piquet de grève. © Amandine Ascencio

Le phénomène touche également les établissements du secondaire de la Guadeloupe, jusqu’à bloquer parfois 90 % des établissements, selon les syndicats. Tous les jours, le leader de la FSU Eddy Ségur diffuse sur WhatsApp la longue litanie des établissements, écoles primaires et maternelles, collèges et lycées, bloqués sur toute l’île.

Au début de la mobilisation, la réforme des retraites concentrait les mécontentements des enseignants, au rythme des mouvements en France hexagonale. Mais petit à petit, la colère s’est recentrée autour d’une salve de revendications très locales. « Nous demandons l’annulation des 72 suppressions de postes programmées dans le second degré à la rentrée 2019, la refonte de la carte scolaire notamment de l’éducation prioritaire, mais aussi la présence de toutes les spécialités dans tous les lycées » dans le cadre de la réforme du baccalauréat, indique Eddy Ségur dans un communiqué du 24 janvier dernier. Établissement par établissement, d’autres réclamations s’ajoutent.

C’est le cas à Petit-Bourg, une commune centrale de l’île. Le collège Félix-Éboué accueille un gros millier d’élèves chaque jour. « Sauf que cela fait cinq ans qu’on alerte sur nos galères dans des locaux insalubres », souligne Éric (son prénom a été changé à sa demande), un professeur du collège. Les locaux de Félix-Éboué, comme ailleurs, sont bouclés par un cadenas.

Impossible d’y pénétrer, mais il montre des photos de murs fissurés et moisis, à la peinture décrépie, subissant les assauts d’infiltrations d’eau, des fils électriques à l’air libre et des installations rouillées. L'enseignant détaille : « À la suite d’un rapport en 2015, le département dont nous dépendons a fini par faire des travaux de mise en conformité aux normes sismiques. » Montant total de l’opération : 5 millions d’euros, dont 135 000 abondés par le département, le reste étant pourvu par les fonds européens et celui de prévention des risques naturels, selon le panneau d’affichage devant le collège. « Sauf que des bâtiments n’ont pas été réhabilités, reprend Éric. Pour la vie quotidienne, l’eau qui s’évacue dans les classes, ce n’est pas possible. Même si en Guadeloupe les bâtiments des écoles ne se portent pas très bien, nos collègues nous disent qu’on gagne le prix des locaux les plus pourris. Un inspecteur hygiène et sécurité a même fait fermer une salle où l’eau coulait sur les installations électriques. »

Même combat à Lamentin, autre commune de l’île. Au collège Appel du 18-Juin, le personnel éducatif s’émeut de travailler dans des locaux en mauvais état mais déplore surtout des suppressions de postes. « On nous dit que la population de la Guadeloupe baisse [selon l’Insee, le territoire a perdu plus de 5 000 habitants depuis 2010 – ndlr] et que cela justifie des postes en moins. Mais nous avons de vraies spécificités, avec des classes adaptées ou des mesures de soutien scolaire, et nous ne pouvons pas perdre de postes, indique le Collectif du personnel du collège. D’autant que Lamentin est une des rares communes dont la population augmente : 1,2 % de plus cette année. La conséquence ? Nos classes sont en sureffectif. »

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