Les dérives sexuelles du «psy de l’Eglise», Monseigneur Anatrella

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere Et Mathieu Périsse

Dix ans après de premiers signalements et une plainte au parquet de Paris, de nouveaux témoins accusent Monseigneur Tony Anatrella, prêtre, conseiller au Vatican et psychanalyste, d’abus sexuels. Mediapart a rencontré plusieurs victimes et recueilli des documents qui montrent que l’archevêché de Paris était alerté depuis 2001.

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Passer devant le cabinet de la place de la Nation est devenu une angoisse pour Fabien*. Au point de quitter Paris pour oublier. « À la fin de la thérapie, j’étais bloqué. Je n’arrivais plus à faire de vélo. J’avais l’impression que mon corps se consumait et je prenais régulièrement des douches froides. »

Cet homme d’une quarantaine d’années, qui préfère pour le moment rester anonyme, vit aujourd’hui en Rhône-Alpes. Mediapart l’a longuement rencontré. Pendant quatorze ans, jusqu’en 2011, Fabien témoigne avoir été le patient de Monseigneur Tony Anatrella, prêtre au diocèse de Paris, « consulteur » au Vatican, personnalité et psychanalyste controversé, autoproclamé « spécialiste en psychiatrie sociale ». Fabien confie avoir subi une étrange thérapie, qui s’est acheminée progressivement vers des touchers « à travers les habits ou sur la peau » et des masturbations.

C'est un nouveau témoignage, également obtenu par le site Le Lanceur.fr, et il vient relancer une affaire classée sans suite en 2007. À ces descriptions viennent de plus s’ajouter celles de deux autres victimes, anciens élèves du lycée Arago à Paris, révélées il y a quelques jours par France 3. Un prêtre dominicain, Philippe Lefebvre, enseignant en théologie à l’université de Fribourg (Suisse), a également affirmé à Mediapart être en contact avec une autre victime, lui aussi un ancien patient de Tony Anatrella.

Mgr Tony Anatrella, avril 2016. Mgr Tony Anatrella, avril 2016.

Cette situation est comme un bis repetita de celle de 2006-2007, quand trois jeunes adultes avaient déjà signalé avoir subi des abus sexuels au cours des thérapies du prêtre parisien. Mais à l’époque, une seule victime avait porté plainte, et l’enquête préliminaire, conduite par le Parquet de Paris, avait été classée en septembre 2007, pour cause de prescription dans les deux premiers cas et « manque d’éléments constitutifs d’une infraction » pour la troisième victime. La presse nationale s’en fera l’écho et l’hebdomadaire catholique de gauche Golias publiera un long témoignage de l’une des victimes.

Malgré ces témoignages, l’Église n’engagera aucune enquête interne contre Tony Anatrella. « Consulteur » à Rome de deux instances du Vatican, les Conseils pontificaux pour la famille et pour la pastorale de la santé, enseignant au prestigieux collège des Bernardins, il reste, à 75 ans, très influent à Rome et à Paris. Le prêtre est également cité régulièrement pour ses théories sur l’adolescence et ses propos très conservateurs, voire franchement rétrogrades, sur l’homosexualité.

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Or, Mediapart a pu consulter plusieurs documents qui montrent que l’archevêché de Paris a été alerté dès 2001 par une victime dénonçant des abus sexuels de Tony Anatrella. Puis, en 2007, en pleine enquête préliminaire, cette même personne a envoyé un courrier recommandé à huit évêques, dont Mgr Vingt-Trois, archevêque de Paris, Mgr Ricard, archevêque de Bordeaux et Mgr Papin, primat de Lorraine. Lui répondant le 25 septembre 2007, le juge ecclésiastique de l’archevêché de Paris estimait alors que suite au classement de la plainte en justice, « il n’y [avait] pas lieu d’ouvrir une procédure canonique ».

Mais la semaine dernière, un prêtre du diocèse de Paris a rencontré Monseigneur Vingt-Trois, l’archevêque de Paris, relayant les témoignages de deux nouvelles victimes, anciens élèves du lycée Arago. L'abbé n’a eu aucun retour pour le moment. « J’avais l’impression qu’il en avait rien à faire », a confié le prêtre à Mediapart.

Contacté, le diocèse de Paris affirme que « si une personne considère avoir été victime d’actes constitutifs d’une infraction pénale, elle est incitée à porter plainte et à saisir les autorités judiciaires », et qu’à ce jour, le diocèse « n’a pas connaissance de plaintes visant le père Anatrella ». Même son de cloche du côté du tribunal ecclésiastique de Paris. « Il n’y a pas eu d’enquête de l’Officialité. Les lettres anonymes, on ne peut pas contacter les personnes en retour. C’était des rumeurs », estime Claude Petit Delmas, président du tribunal.

Questionnés par Mediapart, ni la Congrégation de la doctrine de la foi, le « gendarme des mœurs » du Vatican, ni l’ambassadeur du Saint-Siège à Paris, « en déplacement à l’étranger », n’ont répondu à nos questions. Pas plus que Monseigneur Tony Anatrella qui, contacté par le biais de son assistant, a fait indiquer qu’il « ne répond pas à la presse en ce moment ».

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Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse, trois journalistes indépendants basés à Lyon, sont membres du collectif We Report, qui réalise des enquêtes et des reportages long format et multimédias.

Au cours de cette enquête, d’autres cas de victimes, sous emprise psychologique ou victimes d’attouchements sexuels de la part de Mgr Anatrella, ont été signalés par des sources proches de l’affaire. Pour recueillir les paroles des victimes et des témoins d’actes de pédophilie ou d’abus sexuels, une boîte mail spécifique a été créée : temoins@wereport.fr. L’anonymat, la protection et le secret des sources seront bien entendu respectés.