Sondage loterie: les sondés de l'institut Harris sont payés!

Le sondage, ça peut rapporter gros. L'institut Harris Interactive, qui a placé Marine Le Pen en tête du premier tour dans un sondage publié ce week-end, a offert 7.000 euros à son panel de sondés, via une loterie. Un type de rémunération qu'une proposition de loi adoptée à l'unanimité au Sénat, mais gelée à l'Assemblée par l'UMP, veut prohiber.
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Selon nos informations, l'institut Harris Interactive rémunère le panel qu'il a utilisé pour produire le sondage «choc» de dimanche, qui a placé Marine Le Pen en tête des intentions de vote au premier tour de la présidentielle.

Interrogé lundi soir par Mediapart, Jean-Daniel Levy, directeur du département opinion, est bien obligé de le reconnaître: pour attirer le chaland et le motiver à répondre à son enquête, réalisée sur Internet auprès d'environ 1600 personnes, l'institut a organisé un jeu-concours et fait miroiter une récompense de 7000 euros. Chez Harris Interactive (lire aussi sous l'onglet «Prolonger»), qui publie deux nouveaux sondages du même type ce mardi matin plaçant la présidente du FN en tête quels que soient ses adversaires, le sondage est aussi une loterie. De quoi faire naître de sérieux doutes sur l'authenticité des résultats.

Lundi soir, par téléphone, Jean-Daniel Lévy expliquait que le lot de 7000 euros serait forcément remporté par l'un des 1.600 sondés, mais dans la journée de mardi, face à la polémique provoquée par nos informations, l'institut Harris Interactive assurait que la récompense pouvait en réalité être versée à l'ensemble des personnes ayant répondu à l'une de ses multiples enquêtes trimestrielles. Combien précisément? Interrogé sur ce point mardi après-midi, le directeur Patrick Van Bloeme se déclarait dans l'incapacité de répondre.

Certes, la méthode, sans le montant, est à peu près explicitée sur le site de l'institut. Mais à la toute dernière phrase d'une page de méthodologie qui ne peut être dégotée qu'à force d'opiniâtreté: «Harris Interactive privilégie le système de participation à un jeu concours (contrôlé par huissier) permettant de gagner des lots (chèques bancaires) via un tirage au sort.»

Dans les faits, une seule personne touche le gros lot: «7.000 euros est une somme suffisamment importante pour intéresser quel que soit le milieu social», précise le directeur qui explique que le montant versé varie selon les études.

Très vite, Jean-Daniel Levy tente de se justifier: «On peut avoir un idéal de démocratie et constater que dans la réalité, les choses sont plus complexes.» En clair, pour éviter un manque de représentativité et attirer les couches les plus populaires, l'institut mise sur l'attrait du chèque. «Mais ce n'est pas si important: quand ils reçoivent le prix, il arrive que certains des gagnants ne se souviennent même plus qu'ils avaient participé au jeu-concours, assure-t-il sans rire. On oublie, car on se prend au jeu. La gratification est un stimulus, pas un moteur.» La meilleure preuve en serait que, quand on demande aux sondés après le questionnaire s'ils ont quelque chose à ajouter, « le mot qui revient le plus souvent, c'est merci».

Les instituts de sondages, eux, peuvent remercier le gouvernement. En prétextant un «ordre du jour surchargé», celui-ci a pour l'instant refusé d'inscrire à l'ordre du jour de l'Assemblée une proposition de loi visant à encadrer les sondages, votée à l'unanimité au Sénat. Les concepteurs du texte, les sénateurs Hugues Portelli (UMP) et Jean-Pierre Sueur (PS), avaient, dès le premier article, souhaité interdire cette pratique du cadeau-bonus, utilisée pour fidéliser un panel, en précisant: «Les personnes interrogées sont choisies par l'organisme réalisant le sondage et ne peuvent recevoir aucune gratification de quelque nature que ce soit.»

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L'idée de ce papier n'est pas de nier la popularité de Marine Le Pen et du Front national. Nous la ressentons: différents articles déjà publiés sur Mediapart l'attestent. Nous ferons de nouveaux reportages dans les jours qui viennent qui devraient nous en apprendre plus sur le sujet. Le but est simplement de montrer le défaut de scientificité des chiffres débattus sans cesse depuis dimanche, et de sortir du mythe du chiffre.

COMPLEMENT. A la suite de la publication de cet article, mardi à 9 heures, Harris Interactive nous adressé vers 14h30 un mail qui peut être lu dans son intégralité en cliquant ici et sous l'onglet «Prolonger» de cet article. Nous avons également intégré la nouvelle version de Harris Interactive dans le cœur du papier.