Vortex brise toujours ses salariés, l'argent public continue de lui arriver

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Malgré l’ouverture d’une information judiciaire à Montpellier et désormais huit procès-verbaux dressés par l’inspection du travail, l’entreprise de transport scolaire d’enfants handicapés Vortex Mobilité continue de faire de la vie d’un certain nombre de ses salariés un enfer. La société vit principalement de l’argent des départements. Vortex nous a adressé le 21 mars un droit de réponse, que vous trouverez dans l'onglet Prolonger.

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Difficile, à écouter Patricia (*) raconter son expérience, de ne pas y voir une sorte de métaphore du tonneau des Danaïdes, transposée au monde du travail. Patricia, salariée de l’entreprise de transport scolaire d’enfants handicapés Vortex (dont nous avions déjà conté les mauvaises manières dans cette enquête), a littéralement perdu de l’argent en travaillant, au point de mettre sa santé en péril.

Patricia, 46 ans, démarre en 2016 comme conductrice pour le prestataire Vortex Mobilité dans le sud-ouest de la France. Rien de folichon, quinze heures de travail par semaine, pour transporter des enfants handicapés de leur domicile à l’école, pour le compte du département. Il s’agit pour Patricia de compléter son allocation aux adultes handicapés, qui s’élève autour de 800 euros par mois. Ce type de profil n’est pas atypique chez Vortex, qui a coutume d’offrir du travail aux retraités, aux mères célibataires, ou aux personnes bénéficiant d’une aide sociale, néanmoins insuffisante pour vivre correctement.

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La première année, tout va bien. La deuxième, le temps de travail de Patricia passe à douze heures par semaine, ce qui contredit son contrat, et la place en dessous du minimum légal selon la convention collective du secteur. Son agence la rassure : le paiement des heures manquantes sera régularisé. « Naïve, j’y ai cru », soupire Patricia.

Quelques jours plus tard, la salariée reçoit un avenant à son contrat, pour passer officiellement à douze heures, ce qu’elle refuse. Les mois passent, la situation s’enlise. La régulation arrive cependant à la fin de l’été 2017, d’un seul bloc, malgré les alertes de Patricia, et pour le pire : ces mille euros d’arriérés de salaire versés d’un coup conduisent la caisse d’allocations familiales à diviser par deux son allocation adulte handicapé, ainsi que les APL. « Cela m’a mis dans une galère noire pendant des mois », raconte la salariée.

Rentrée scolaire 2018 : Vortex rajoute deux enfants au circuit de Patricia, puis trois, pour un même temps de travail. Patricia s’adapte. Décembre, encore deux enfants supplémentaires, au même régime. « Avec tout ce stress, j’ai pété un plomb. » Arrêtée par son médecin, la conductrice Vortex se rend à la Sécurité sociale pour déposer son dossier. Nouvelle surprise et double peine : Patricia n’a pas, selon ses fiches de paye, suffisamment travaillé les mois passés pour toucher des indemnités journalières. Son seul espoir est désormais d’être licenciée pour inaptitude. Interrogé sur ces dysfonctionnements, le PDG de Vortex, Guilhem Sala, n’a pas souhaité nous répondre (voir en Boîte noire et dans l'onglet Prolonger).

Des histoires ubuesques comme celle-ci, l’entreprise Vortex en regorge. En région parisienne, Wa Mubenga Kanku-Masia pâtit elle aussi sévèrement de la négligence de sa direction. La sexagénaire a conduit, pendant quatre ans, des enfants à l’école pour Vortex. Avec son véhicule d’entreprise, ses cartes de carburants payées par la société, et ses interactions régulières avec son chef d’agence, elle possède alors tous les attributs d’une authentique salariée Vortex.

La quatrième année, malgré son contrat de travail, les heures de travail de Wa Mubenga Kanku-Masia diminuent peu à peu, même si le temps de conduite, lui, ne fléchit pas. Tombée à deux heures payées par jour, l’employée réclame que Vortex revoie sa situation puis abandonne, de guerre lasse, devant le silence que lui oppose alors la société.

Licenciée, déjà âgée, elle monte un dossier avec l’aide de Pôle emploi pour devenir chauffeur VTC et retravailler encore un peu avant de pouvoir toucher sa retraite. « Tout allait bien, j’allais demander un prêt pour avoir un véhicule et monter enfin ma petite entreprise quand je reçois un courrier de la préfecture, qui m’accuse d’avoir produit de faux bulletins de salaire et m’informe qu’elle a transmis mon cas au procureur de la République. » Wa Mubenga Kanku-Masia découvre avec effroi que pour l’Urssaf, elle n’a jamais été salariée de Vortex, qui ne s’est pas correctement acquitté de ses cotisations au fil des années. La préfecture, qui délivre les cartes de chauffeur VTC, la considère donc comme une faussaire.

Malgré une demande de recours gracieux, Wa Mubenga Kanku-Masia est aujourd’hui « totalement coincée » : « Faute de pouvoir lancer ce projet de VTC, je dois me débrouiller avec 430 euros par mois de RSA. J’ai des dettes colossales. D’ici trois mois, mon propriétaire m’a avertie que je devrai quitter mon appartement, faute de pouvoir payer le loyer. »

Perdre son logement, c’est également le sort réservé à Marjorie Chuard, qui mène un autre type d’activité pour Vortex, la conduite d’enfants vers les instituts médico-éducatifs de Marseille. Après plusieurs remplacements à partir de septembre 2017, la conductrice âgée aujourd’hui de 34 ans voit son volume de travail passer à moins de 15 heures par semaine, ce qui est contraire à la convention collective des chauffeurs du secteur, qui oblige à un minimum de 24 heures hebdomadaires (à la différence du transport scolaire).

Au lieu des mille euros mensuels, son salaire tombe à 350 euros seulement. « Donc j’ai quitté mon logement. Et je loge dans un tout petit camping-car que j’ai acheté. » Cette histoire a tué dans l’œuf tous ses projets : « Je vis en dessous du seuil de pauvreté, en travaillant, comment voulez-vous que j’imagine fonder une famille ? » Toujours salariée de Vortex, la jeune femme a attaqué son employeur aux prud’hommes.

Sur son site, Vortex rappelle que pour la deuxième année consécutive, le magazine Capital a placé la société dans le top 10 des meilleurs employeurs du service à la personne. Or l'entreprise, qui à la fin de l’année 2018 comptait 1 740 salariés, fait face à au moins 135 procédures en cours aux prud’hommes ou en cour d’appel. Depuis une petite dizaine d’années, elle a été condamnée au moins 152 fois pour des affaires relevant du droit du travail, dont une cinquantaine de condamnations en appel. Un chiffre colossal.

L’entreprise a d’ailleurs mis de côté, pour faire face à cette avalanche de procès, plus de 900 000 euros sur son exercice 2017, selon une expertise comptable à laquelle Mediapart a eu accès. « L’état des provisions […] est assez révélateur d’un climat social tendu », euphémise cette même expertise, qui rappelle qu’une telle réserve représente environ 5 % de la masse salariale annuelle.

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L’astérisque (*) marque le fait que le prénom a été modifié.

Pour cette nouvelle enquête, j’ai interrogé plusieurs salariés et anciens salariés, des élus, ainsi que la direction de Vortex, qui n’a pas souhaité me répondre. (EDIT 1er avril : la société Vortex nous a adressé le 21 mars 2019 un droit de réponse que nous publions dans l'onglet Prolonger).

J’ai également sollicité le ministère du transport, du handicap, la Direction générale du travail, la Fédération nationale des transports de voyageurs (dont Vortex n’est plus membre), ainsi que le tribunal de grande instance de Montpellier.

J’ai également posé une série de questions au directeur de l’Assemblée des départements de France ainsi qu’au conseil départemental des Landes, qui m’a répondu par téléphone par la voie de son service communication. Je n’ai en revanche pas obtenu de réponse de la Fédération des transports CGT.

Pour voir nos questions et la réponse à la société Vortex, cliquez sur l’onglet Prolonger.