Quelques pistes pour sortir du champ de ruines socialiste

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Dans un court essai, Gauche, l'avenir d'une désillusion, le sociologue Éric Fassin analyse les causes de l'effondrement politique du PS et son impact sur les forces de gauche. Il esquisse les voies d'une possible reconstruction sur ce champ de ruines électoral et idéologique. Mediapart vous propose un chapitre de cet ouvrage.

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C'est un essai stimulant parce qu'il n'est pas dépressif. Dans un bref ouvrage qui paraît ce 7 mai, Gauche, l'avenir d'une désillusion, le sociologue Éric Fassin trace les premières pistes d'une possible reconstruction de la gauche. Le bilan est bref, et c'est tant mieux : pas d'interminables listes des oublis, renoncements, tromperies de François Hollande à peine installé à l'Élysée. Le problème est plus vaste : la gauche de gouvernement est-elle condamnée à se renier une fois arrivée au pouvoir ? Comment dès lors reconstruire sur ce désastre électoral et idéologique, redonner sens et épaisseur à la politique.

Il faut d'abord comprendre. Comprendre que « le socialisme de gouvernement, par sa droitisation, est aujourd'hui le fourrier des idées de la droite, extrême ou pas. Ne pas le reconnaître, c'est contribuer à leur hégémonie, dont on a vu qu'elle faisait obstacle à la montée en puissance qu'on aurait pu attendre d'une gauche véritablement de gauche », écrit l'auteur. Sous le prétexte fallacieux d'une soi-disant « droitisation » de la société française, le PS n'a cessé de glisser à droite légitimant et confortant ainsi la victoire idéologique de la droite.

Des pistes esquissées par Éric Fassin pour briser cette infernale spirale, qui laisse entrevoir un Front national gouvernant de concert avec l'UMP après 2017 – car l'enjeu central est bien là –, on peut en distinguer trois. La première est de rompre avec cette antienne du « réalisme », mot-valise des socialistes au pouvoir, utilisé dès 1983. « Pour la gauche gouvernementale, il ne s'agit plus d'offrir une alternative, mais une variante. Faire de la politique, ce n'est plus revendiquer une transformation, mais proposer un aménagement », écrit l'auteur. L'urgence est donc de réhabiliter la clarté de vrais choix politiques, de les assumer, de les appliquer. Exemple emblématique : le droit de vote des étrangers aux élections locales, promesse de 1981 toujours enterrée.

Pour cela, un deuxième chantier doit être ouvert : la reconquête d'une hégémonie idéologique face à une droite qui fait aujourd'hui la course en tête. Il ne s'agit pas seulement là d'un programme, de propositions (les 60 engagements de François Hollande) et de mise en œuvre de ces propositions, mais bien de la reconstruction d'un projet culturel et démocratique, proposant d'autres imaginaires et horizons. Dans le chapitre IV de cet essai, que nous vous proposons de lire ci-dessous, Éric Fassin s'arrête, par exemple, sur la question du vocabulaire. Comment les mots de la droite ont contaminé la pensée dite de gauche : la démonstration est éclairante.

Troisième direction, et elle est au centre de l'essai d'Éric Fassin : « Changer le peuple, changer de peuple ». Derrière la formule provocatrice, nous voilà au cœur de la relation entre le politique et le citoyen. « Le peuple ne préexiste pas à la politique : il se constitue dans et par la politique. Une politique de gauche non populiste doit rendre visible ce qu'elle fait : représenter le peuple, c'est-à-dire en proposer, ou plutôt lui proposer des représentations entre lesquelles il doit choisir. »

C'est à ce programme de travail que devraient s'atteler d'urgence le Parti socialiste – s'il en a encore les forces – et les forces de gauche. Sauf à ce que les tendances actuelles se poursuivent jusqu'en 2017 et mènent à l'accession au pouvoir de l'extrême droite. Ci-dessous, lisez le quatrième chapitre du livre d'Éric Fassin :

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 Chapitre IV. Reprendre la main

 

« Droite décomplexée » : la formule résumait naguère le triomphe du sarkozysme. Désormais, la droite osait afficher ses valeurs sans le moindre complexe. Encore faut-il rappeler l’envers de cette fierté, soit la gauche complexée. En effet, l’une est le miroir de l’autre. La première est convaincue d’aller dans le sens de l’histoire ; la seconde se sent condamnée à lui résister. L’une semble nager avec aisance dans le sens du courant, tandis que l’autre s’épuise à le remonter. En fait, c’est l’affaissement idéologique de la gauche qui rend possible l’affirmation de la droite, comme en retour les avancées de celle-ci s’accompagnent des reculs de celle-là. Il s’agit bien d’un cercle vicieux (ou vertueux, selon le point de vue adopté). Et son mouvement s’accélère. Telle est la conséquence logique du jeu de l’imitation : il faut en faire toujours plus, dès lors que la majorité et l’opposition doivent constamment se démarquer l’une de l’autre.

Et l’on débouche finalement sur une droite éhontée face à une gauche honteuse. Car la surenchère ne concerne pas seulement la droite : comme Nicolas Sarkozy hier, ou Jean-Marie Le Pen avant-hier, Manuel Valls prend ainsi régulièrement le parti de choquer par des propos sulfureux (sur le regroupement familial, ou l’incapacité culturelle des Roms à s’intégrer, pour ne prendre que ces exemples). Et à chaque fois, un sondage vient valider son pari « auto-réalisateur » de droitisation. C’est que, comme toujours, « l’opinion » répond aux questions qu’on lui pose. Lui en soumettrait-on d’autres (si d’aventure les socialistes parlaient redistribution, et plus largement lutte contre les inégalités) qu’elle donnerait d’autres réponses.

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