LREM mobilise le gouvernement et Cohn-Bendit pour se relancer

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Le 6 mai, la majorité a organisé huit meetings simultanés en France. Les deux principaux, à Caen avec le premier ministre et à Paris avec Daniel Cohn-Bendit, ont peiné à sortir LREM et ses alliés d’une campagne au ralenti, due notamment aux difficultés de leur tête de liste, Nathalie Loiseau.

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Édouard Philippe et Nathalie Loiseau ne bougent pas. Installés au premier rang, le premier ministre et la candidate de La République en marche (LREM) aux européennes attendent que la petite dizaine de personnes qui viennent de se lever en criant « C’est la révolution des gilets jaunes ! » soient évacuées par le service de sécurité. Dans le public, des militants macronistes hurlent « Renaissance ! », les esprits s’échauffent, un homme lance un poétique « Va sucer Drouet ! » à destination du petit groupe.

Sur scène, Stéphanie Yon-Courtin, elle aussi candidate au scrutin du 26 mai sur la liste de la majorité présidentielle, tente difficilement de reprendre le fil de son discours. Cinq minutes plus tard, le calme est revenu. Et bien revenu. Tout le reste de la soirée manquera en effet cruellement d’aspérité. Le meeting qui se tient lundi 6 mai au Centre des congrès de Caen (Normandie) est à l’image du reste de la campagne : sans dynamique.

Édouard Philippe et Nathalie Loiseau en meeting à Caen, le 6 mai. © ES Édouard Philippe et Nathalie Loiseau en meeting à Caen, le 6 mai. © ES

Le gouvernement, à commencer par son chef, se montre pourtant pleinement mobilisé pour tenter d’aider Nathalie Loiseau, qui, depuis deux semaines, n’en finit pas de se prendre les pieds dans les polémiques. Depuis que Mediapart a révélé sa présence sur une liste d’extrême droite lorsqu’elle était étudiante à Sciences-Po, l’ancienne ministre semble incapable d’avoir prise sur les événements. Sur les réseaux sociaux comme dans les médias, elle enchaîne les erreurs de communication.

Accusée de banaliser l’homophobie dans sa bande dessinée sur l’Europe, elle répond par un tweet encore plus gênant. Souhaitant dire un petit mot sur l’issue des élections générales en Espagne, elle félicite sans retenue le parti de centre-droit espagnol Ciudadanos, qui s’est allié au parti d’extrême droite Vox au parlement d’Andalousie. Un autre matin, sur France Culture, elle se réjouit de la suppression de l’École nationale d’administration (ENA), dont elle a été directrice de 2012 à 2017, en expliquant qu’elle y avait été accueillie « comme une romanichelle ».

« Il y a quelque chose qui s’est déréglé », reconnaît un membre de la campagne. Dans la salle du meeting de Caen, bon nombre de militants et d’élus – ils sont plus de 150 à la soutenir dans la région – confient leur inquiétude. Alors pour soutenir la tête de liste et redonner un peu de souffle à un scrutin crucial pour la Macronie, la plupart des ministres ont décidé de ne pas ménager le leur.

Il faut dire que le président de la République a trouvé de quoi les motiver, en liant leur avenir au sein du gouvernement aux résultats des élections européennes et en agitant le spectre d’un remaniement en cas de défaite électorale – c’est-à-dire si la liste LREM se retrouve derrière celle du Rassemblement national (RN).

Édouard Philippe, qui se verrait bien rester à Matignon au moins jusqu’aux municipales de 2020, a parfaitement reçu le message. L’ancien maire Les Républicains (LR) du Havre espère profiter des trois semaines de campagne pour renouer avec sa majorité, tout en glanant quelques voix à droite, où François-Xavier Bellamy commence tant bien que mal à rassembler son camp. Les premières mesures de l’après « grand débat » devant intervenir au mois de juin, le premier ministre pourrait même, si l’on en croit son entourage, tenir « deux à trois meetings par semaine » jusqu’au 26 mai.

Celui de Caen, organisé simultanément avec sept autres ailleurs en France, était donc censé lancer officiellement la bataille. Pour l’occasion, le chef du gouvernement était accompagné de la ministre du travail Muriel Pénicaud, du secrétaire d’État Gabriel Attal, mais aussi du ministre chargé des collectivités territoriales Sébastien Lecornu, originaire, comme lui, de la région – ce qui a permis aux deux hommes de mobiliser leurs réseaux normands pour remplir la salle. Après le discours de Stéphanie Yon-Courtin, ponctué de citations – Churchill, Beauvoir, Talleyrand, Camus… le dictionnaire entier a été épuisé –, c’est au tour d’Édouard Philippe de monter sur scène.

Louant d’abord les « compétences », la « précision », l’« honnêteté », la « solidité » et la « patience » de celle qui fut sa ministre des affaires européennes pendant près de deux ans, il livre ensuite quelques conseils de campagne. « Ça reste, pour ceux qui découvrent le feu électoral, une expérience particulière, dit-il. C’est le moment où l’on apprend à faire l’objet de polémiques qui ne sont pas toujours glorieuses. […] C’est le moment où on aimerait parler des grands débats et où on est renvoyé aux petits sujets. »

Et de poursuivre : « Il faut, et c’est une règle générale, rester calme. Rester calme et comme disait mon adjudant : rester calme et boire frais. […] Pour continuer à exprimer ce à quoi l’on croit, pour rester sur le chemin. Toutes ces petites polémiques sont autant de ruelles, de traverses, qui essaient de faire perdre le sens et le chemin d’une campagne où l’on veut faire aboutir ses idées. » Sans programme – il ne sera présenté que le 9 mai –, les idées en question se résument surtout à de grands concepts construits autour du clivage progressistes/populistes.

Cette alternative, installée par Emmanuel Macron dès le printemps 2018, permet à ses soutiens de dramatiser depuis des mois déjà l’enjeu du scrutin. Lundi soir, tous les orateurs y recourent, en parlant beaucoup – trop – de guerre, en pointant le risque du retour à une « Europe raciste, fasciste, la lie de la politique » (l’ancien ministre de l’agriculture, Stéphane Travert), en évoquant la Shoah (Stéphanie Yon-Courtin), et en insistant bien sur le fait que « la seule personne qui porte l’héritage républicain, européen, c’est le président de la République » (Sébastien Lecornu). Le public est conquis. Il y a fort à parier qu’il l’était déjà avant d’entrer dans la salle.

À la tribune, Édouard Philippe et Nathalie Loiseau multiplient eux aussi les références historiques pour souligner la « menace » qui pèse sur le scrutin des européennes. « L’heure est grave. L’idée européenne, la réalité européenne, est attaquée, elle est menacée. Si on n’agit pas, il sera trop tard. [...] Aujourd’hui, il n’y a plus de rideau de fer, mais nous sommes au pied du mur », affirme le premier. « Ce soir, nous sommes à Caen et ça ressemble un peu à un débarquement allié », attaque la seconde à son entrée sur scène, n’hésitant pas à filer une métaphore pour le moins hasardeuse : « Dans 20 jours, ce sera notre D-Day. »

Lisant son discours sur un ton monocorde qui le rend difficile à suivre, la candidate LREM ne fait ni dans le détail ni dans la dentelle. À l’entendre, la liste qu’elle conduit est « la seule qui croit à l’Europe ». Ni plus ni moins. Entre deux formules générales – « l’Europe, c’est notre héritage, pas notre fardeau », « nous avons la volonté de mettre le progrès au service de l’homme », « l’Europe est imparfaite parce qu’elle est incomplète »… –, l’ancienne ministre s’en prend à ses adversaires de gauche et de droite « traditionnelles », « qui cogéraient ensemble un peu à la pépère une Union européenne qui ne voyait pas les urgences monter ».

« Peut-être que nous ne ressemblons pas à ceux qui étaient là depuis très longtemps et peut-être […] que ce n’est pas une mauvaise nouvelle, ajoute-t-elle. Chez nous, c’est vrai, pas de recasage, pas de recyclage, pas de casserole et pas de combines. » Des mots, des mots, et toujours aucune proposition concrète.

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