Après les propos de Mélenchon, La France insoumise serre les rangs

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Après ses déclarations sur l’instrumentalisation politique des assassinats commis avant les échéances électorales, les accusations en « complotisme » se sont déversées sur le candidat insoumis. Si son entourage assure que le message a été mal compris, en interne, la fébrilité est palpable.

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Après le silence, la contre-attaque. Lundi, les Insoumis ont fait corps autour de leur chef. Si beaucoup rasaient les murs au matin (ils sont très peu à avoir répondu aux multiples sollicitations de Mediapart), dans l’après-midi, la communication s’est faite de plus en plus abondante. Signe que la « séquence » est tendue : en 24 heures, les communiqués de presse et les messages de blog ou sur les réseaux sociaux se sont multipliés pour tenter d’éteindre l’incendie.

« Il serait bon de reprendre son sang-froid, a exhorté, sur Twitter, Manuel Bompard, directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon. Jean-Luc Mélenchon n’est pas complotiste et ne l’a jamais été. Si des proches des victimes de ces attentats ont compris comme cela ses propos, je veux les rassurer à nouveau : nous sommes à leur côté et nous partageons leur peine. »

Jean-Luc Mélenchon, le 5 juin 2021. © PHILIPPE DESMAZES / AFP Jean-Luc Mélenchon, le 5 juin 2021. © PHILIPPE DESMAZES / AFP

En cause : le tollé provoqué, dimanche, par une interview accordée à France Inter. Au détour de deux heures d’échanges, le candidat à la présidentielle de 2022 a indiqué : « Vous verrez que dans la dernière semaine de la campagne présidentielle, nous aurons un grave incident ou un meurtre. Cela a été [l’attentat de Mohammed] Merah en 2012. Cela a été l’attentat la dernière semaine sur les Champs-Élysées. Avant, on avait eu Papy Voise, dont plus personne n’a jamais entendu parler après. Tout ça, c’est écrit d’avance. Nous aurons le petit personnage sorti du chapeau. Nous aurons l’événement gravissime qui va, une fois de plus, permettre de montrer du doigt les musulmans et d’inventer une guerre civile. Voilà, c’est bateau tout ça. »

Si l’instrumentalisation de certains drames à des fins électorales n’est pas un scoop, fallait-il mettre dans le même sac des attentats et un fait divers, estimer que « tout cela » aurait été « écrit d’avance », et suggérer que « tout cela » a permis de soutenir les desseins politiques de quelques-uns ? Les propos, pour le moins flous et alambiqués, ont tôt fait de se retourner contre son auteur, lequel s’expose, depuis des années, à de multiples attaques pour des sorties du même genre.

Dans la journée de dimanche, c’est une tempête politique et médiatique « d’une violence jamais vue », témoigne un Insoumis, qui s’est abattue sur le député de Marseille. Comme souvent, le Printemps républicain a participé à activer la polémique sur les réseaux sociaux, appelant à faire le « front républicain, le même qui s’applique face au RN » dès lors qu’il se retrouverait dans une élection « face à un mélenchoniste ».

Vertement épinglé par Jean-Luc Mélenchon pour avoir participé à la manifestation du 19 mai, le PS a lui aussi sorti les griffes : « Il y a beaucoup de gens bien à LFI. Je n’imagine pas qu’ils puissent être d’accord avec ces propos, ni même les traiter comme des petits dérapages dont on s’accommode. C’est honteux, indigne pour les victimes de Merah et totalement parano/complotiste », a déclaré la sénatrice socialiste Laurence Rossignol, à l’unisson des membres de La République en marche (LREM) qui ont tweeté et retweeté sur le sujet.

Plus embêtant encore, Latifa Ibn Ziaten, la mère d’Imad Ibn Ziaten, le jeune militaire assassiné en 2012 à Toulouse par le terroriste islamiste Mohammed Merah, a publiquement condamné la déclaration du chef de file de La France insoumise (LFI) : « Les propos de Jean-Luc Mélenchon sont inadmissibles et ne devraient même pas être tenus, a-t-elle tweeté dimanche soir. Le respect, c’est un minimum pour l’honneur de mon fils, des autres victimes et des familles endeuillées. »

D’anciens Insoumis ont également ajouté leur voix au concert d’indignation, à l’instar d’Hélène Franco, magistrate et ancienne candidate LFI aux législatives, qui avait quitté le mouvement à la suite de désaccords sur la stratégie et l’organisation interne : « Dans le meilleur des cas, Jean-Luc Mélenchon s’aperçoit que les islamistes ont un agenda politique qu’ils font coïncider avec le calendrier électoral républicain pour déstabiliser notre démocratie. Si ce n’est pas ça qu’il a voulu dire, cette déclaration est indigne. »

Même si les rangs se sont resserrés dans la tourmente, l’affaire a également créé un malaise chez certains en interne, alors que la présidentielle approche, et que la campagne pour les régionales et les départementales bat son plein. 

Sous couvert de off, quelques-uns confient clairement leur embarras. « Ce qu’il a dit, ce n’est pas une stratégie, c’est sorti tout seul, affirme un élu LFI qui reconnaît avoir été « glacé » par l’interview de France Inter. Il fait tout le temps comme ça : une bonne séquence et un “spountz”. OK, c’est un Méditerranéen, mais quand on veut être président, il faut peser ses mots. »

Une compagne de route de 30 ans abonde : « Cette affaire n’est pas une maladresse, elle est le résultat d’une dérive personnelle et collective. Jean-Luc a une cour de trois ou quatre personnes autour de lui, donc aucun garde-fou, alors qu’il a une tendance un peu paranoïaque à rétrécir le monde autour de lui. Résultat, il peut dire que des attentats sont courus d’avance et que cela va lui nuire, ce qui est non seulement une grosse bêtise mais aussi très démobilisateur pour l’électorat. »

Dans la journée de lundi, Jean-Luc Mélenchon a organisé une conférence de presse, durant laquelle il a dénoncé « une odieuse manipulation de [ses] propos » et « renouvelé l’expression de [sa] compassion pour les victimes et les familles des victimes ». À cette occasion, le député de Marseille a annoncé porter plainte contre une vidéo, publiée dimanche, par deux youtubeurs d’extrême droite simulant l’exécution d’un électeur LFI. « Il ne peut être question que nous acceptions ni maintenant ni jamais qu’on en vienne à la menace physique, au terrorisme intellectuel qui précède toujours le terrorisme physique », a-t-il ajouté.

Face à cette énième polémique, les membres de LFI insistent sur la disproportion des attaques visant leur leader : « Je comprends que certains ont sincèrement mal compris ou se sont sentis blessés par les propos “ramassés” de Jean-Luc, mais le rouleau compresseur qui s’abat sur nous est fou ! », estime Clémentine Autain. « Je suis désespéré de la manière dont tout cela est instrumentalisé par nos adversaires politiques, ajoute l’eurodéputé Younous Omarjee. Dire qu’il se produit des événements et que cela crée un effet politique, c’est vrai. Il y a une petite élite en collusion avec l’extrême droite et qui joue à un jeu très dangereux. »

« Jean-Luc Mélenchon a toujours été très clair dans ses réactions aux attentats, non seulement bien sûr dans le soutien aux victimes mais aussi dans l’analyse des objectifs politiques de leurs auteurs et la dénonciation des instrumentalisations de l’extrême droite », souligne de son côté Sarah Legrain, oratrice nationale et militante dans le XIXe arrondissement de Paris.

Beaucoup citent en exemple l’hommage qu’il avait rendu au lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, « héros de la condition humaine », qui avait sacrifié sa vie lors d’une prise d’otage par un terroriste dans un supermarché de Trèbes (Aude), en 2018 : « À notre tour de refuser à l’ennemi quelque victoire que ce soit, et d’abord, celle de la confusion et de la polémique qui viendrait à nous déchirer. Monsieur le premier ministre, nous sommes certains que vous, vos ministres et tous les services de l’État avez fait, dans cette circonstance, tout ce qui était en votre pouvoir, du mieux que vous pouviez », lançait le député de Marseille à l’Assemblée nationale, sous les applaudissements nourris de l’ensemble des parlementaires.

Il y eut encore ses paroles lors d’une cérémonie d’hommage aux victimes du 13-Novembre, devant le Bataclan : « Il faut sans cesse réactiver la flamme de la solidarité et de la résistance à la terreur, parce que c’est un événement qui nous a tous foudroyés. » Des propos graves et pondérés qui contrastent avec sa sortie erratique de dimanche, qu’un proche met sur le compte de la « fatigue ».

L’incident renvoie néanmoins à d’autres déclarations qui ont pu, ces dernières années, choquer une partie de l’opinion, voire de ses propres troupes, du fait de leur tournure jugée excessive. Comme à l’automne 2019 lorsque, appelé à comparaître devant le tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) pour des faits de « rébellion » après les perquisitions de 2018, Jean-Luc Mélenchon s’était présenté comme étant la victime d’un « lawfare » et avait publié un texte où il comparait son sort à celui de plusieurs opposants politiques emprisonnés ou torturés dans le monde.

Dénonçant un « meurtre politique », il avait alors pointé un doigt accusateur sur la « caste » des juges, arguant que les ennuis judiciaires de Richard Ferrand, de François Bayrou ou de Marielle de Sarnez arrivaient à point nommé pour qui voudrait noyer le poisson de la manipulation politique faite à son endroit… L’épisode avait suscité l’embarras de certains de ses soutiens et déclenché les foudres du pourtant bien à gauche syndicat de la magistrature (SM) : « Qu’il conteste des actes d’enquête, pourquoi pas, il y a plein de choses à dire… Mais crier au complot à tout bout de champ, ce n’est pas l’exemple à donner ! », jugeait la porte-parole du syndicat.

En 2019, son post de blog sur la défaite du Britannique Jeremy Corbyn fera une nouvelle fois couler beaucoup d’encre. « Retraite à points, Europe allemande et néolibérale, capitalisme vert, génuflexion devant les ukases arrogants des communautaristes du Crif [Conseil représentatif des institutions juives de France – ndlr] : c’est non », y écrivait l’Insoumis.

Plus récemment, les positions de Jean-Luc Mélenchon sur l’ARN messager ont également pu résonner comme un écho lointain au mouvement anti-vaccin. En décembre, il déclarait ainsi sur BFMTV que « ce vaccin ne [le] rassur[ait] pas », expliquant néanmoins qu’il ferait « ce que dira[it] [son] médecin ». L’opposant à Macron s’est montré moins velléitaire par la suite. Mais cette ligne « brindezingue », comme la qualifiait un membre du mouvement, a suscité des interrogations, en pleine période de défiance vis-à-vis de la stratégie vaccinale du gouvernement.

Autant de déclarations que le climat politique délétère s’est par ailleurs chargé d’amplifier. Quel sera le retentissement politique des propos tenus dimanche ? L’opération de communication déployée depuis 24 heures prouve que l’épisode est pris au sérieux en interne, comme un caillou supplémentaire sur le chemin escarpé vers 2022. « De toute façon, on n’a pas le choix, dit une source dans l’entourage de Jean-Luc Mélenchon. On ne va pas ouvrir la boîte de Pandore de la guerre de succession à un an de la présidentielle. Par ailleurs, Jean-Luc est à 13 % dans les sondages, ce qui fait de lui le candidat le mieux placé à gauche. »

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