Le conseiller international de Marine Le Pen débarqué

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Ludovic de Danne, conseiller international de Marine Le Pen et secrétaire général du groupe qu’elle copréside à Strasbourg, a été poussé à la démission mercredi. En juillet, le Parlement avait demandé une « enquête approfondie » sur des dépenses du groupe jugées « non conformes ».

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D’après nos informations, le conseiller aux affaires internationales de Marine Le Pen a démissionné de toutes ses fonctions mercredi 6 septembre et quitte le Front national. Ludovic de Danne, 42 ans, était aussi et surtout le secrétaire général du groupe Europe des nations et des libertés (ENL), que la présidente du FN copréside à Strasbourg.

Il est évincé alors que le Front national est mis en cause à plusieurs niveaux au Parlement : qu’il s’agisse des soupçons d’emplois fictifs pesant sur ses assistants parlementaires, ou de l’enquête administrative réclamée en juillet par le Parlement sur les dépenses du groupe ENL jugées « non conformes ». Le tout dans un contexte de fortes tensions au sein de la délégation frontiste comme du groupe ENL.

Créé en juin 2015, l’ENL compte 39 eurodéputés, issus de neuf pays différents : le FN français, le FPÖ autrichien, le Vlaams Belang belge, le Parti pour la liberté néerlandais de Geert Wilders, la Ligue du Nord italienne, un élu de l’AfD allemande, une députée britannique venue du UKIP (qu’elle a quitté depuis), deux élus du KNP polonais, un eurodéputé du parti conservateur roumain. Il est largement dominé par le Front national (20 députés) et était co-présidé par Marine Le Pen jusqu’à son élection à l’Assemblée nationale, en juin, et par le Néerlandais Marcel de Graaff.

Candidat malheureux aux législatives dans le Nord en juin, Ludovic de Danne était sur la sellette depuis plusieurs mois à Bruxelles. Il a été poussé vers la sortie autant dans les rangs du Front national que dans ceux des autres partis membres de l’ENL. Au FN, certains tentent de lui faire porter le chapeau des ennuis actuels du parti à Strasbourg ; dans les autres formations du groupe, notamment au FPÖ autrichien, on goûte peu la mauvaise presse qu’apporte le parti de Marine Le Pen. C’est officiellement le bureau de l’ENL qui a démis le quadragénaire de ses fonctions. Ce départ sera effectif le 11 septembre.

« Ayant été la cheville ouvrière du parti et de la fondation au niveau européen puis du groupe ENL, il était clair que je refuserais de démissionner, commente Ludovic de Danne, contacté par Mediapart. Mais le divorce était devenu inéluctable tant avec certains dans mon ex-parti que dans mon ex-groupe. » « Pourtant militant depuis 1995, j’ai démissionné hier [mercredi – ndlr] soir de tous mes titres et je ne suis plus adhérent du Front national. Je suis redevenu un homme libre », ajoute-t-il.

Avec Marine Le Pen et Louis Aliot lors de la première visite officielle en Russie, en juin 2013 Avec Marine Le Pen et Louis Aliot lors de la première visite officielle en Russie, en juin 2013

Perquisitionné à Bruxelles au mois de juin dans le cadre de l’affaire des assistants parlementaires, il estime que « le sujet des “affaires” et rumeurs suite aux perquisitions » a été, « pour certains », « une justification habile pour [le] faire licencier ». « Je dis à ceux qui se sont un peu rapidement inquiétés ou qui se réjouissent d’avance du tort que cela pourrait me causer qu’ils devraient attendre encore un peu et qu’ils risqueront même d’être assez déçus », commente-t-il. Selon certains, on lui aurait reproché, au FN, d’avoir maintenu en poste le comptable Charles Van Houtte, administrateur du groupe ENL aujourd’hui au cœur de l’affaire des assistants (lire notre enquête).

Parmi les raisons de cette éviction, Ludovic de Danne invoque aussi l’épisode des dépenses litigieuses du groupe, révélées par Mediapart (lire nos articles ici et ). En mai, l’audit annuel des comptes de l’ENL, réalisé par le cabinet Ernst&Young, avait mis en lumière des « dépenses non conformes ». Deux mois plus tard, le bureau du Parlement européen avait refusé de valider les comptes du groupe et lui avait demandé de fournir de nouveaux documents pour justifier ces dépenses, chiffrées à plus de 546 000 euros. Près de 54 000 euros de dépenses n’auraient pas été justifiés, et des procédures d’appels d’offres de plus de 492 000 euros n’auraient pas été respectées. Cette procédure est inédite dans l’histoire du Parlement européen.

De son côté, le conseiller international de Marine Le Pen dit ne pas avoir apprécié « le choix de défense du trésorier ENL [Gerolf Annemans, du Vlaams Belang flamand – ndlr] et d’autres concernant l’interprétation des appels d’offres ». « Je n’accepte plus qu’il nous faille paniquer au risque de tel ou tel article de nos ennemis politiques », ajoute-t-il. Ludovic de Danne dénonce par ailleurs « la méthode ayant consisté à lentement tenter de saboter [sa] réputation en interne et de [se] soumettre à un nouveau management du groupe au retour des législatives ». Il met notamment en cause le secrétaire général adjoint du groupe, Dietmar Holzfeind du FPÖ autrichien. « Ce manque de respect est inacceptable et n’est le fait que d’une minorité agissante ayant effrayé et imposé ses vues sur la majorité silencieuse et écœurée du groupe. »

Sous le feu des critiques au sein du groupe, le quadragénaire défend son bilan, considérant qu’il a été « à la fois un stratège politique et l’administrateur en chef d’une jeune mais néanmoins importante structure ». « L’organigramme en constante amélioration de l’ENF l’a été sous ma houlette. J'ai veillé au maximum à préserver l’équilibre et les intérêts des délégations et de leurs membres, du staff, dans un esprit d’équité et d’objectivité », estime-t-il, en précisant que sa « lettre de licenciement stipule que ce n’est pas pour faute grave mais bien pour des désaccords profonds et une communication devenue très difficile » qu’il a été démis. 

Ludovic de Danne (à gauche) et Aymeric Chauprade (à droite), deux conseillers internationaux successifs poussés vers la sortie par Marine Le Pen depuis 2014 © Capture d'écran de la vidéo du FN Ludovic de Danne (à gauche) et Aymeric Chauprade (à droite), deux conseillers internationaux successifs poussés vers la sortie par Marine Le Pen depuis 2014 © Capture d'écran de la vidéo du FN
Celui qui fut successivement l’assistant de Marine Le Pen au Parlement européen et son conseiller international, à ses côtés dans tous les déplacements à l’étranger, explique qu’il « [n’est] plus d’accord et qu’[il] ne supporte plus la situation interne du FN sur fond d’une lutte sournoise et déséquilibrée ». Pour autant, il salue les « immenses qualités et courage » de sa « présidente », et souhaite « bonne continuation à ce jeune groupe ENL ».

L’avenir du groupe est pourtant incertain. Constitué avec difficulté un an après les élections européennes de 2014, le groupe est resté précaire. Il allie des partis et élus très hétéroclites, et il suffirait du départ de quelques eurodéputés, parmi les plus agacés par les affaires qui éclaboussent le FN au Parlement, pour le faire éclater. L’ENL doit élire la semaine prochaine, lors de la plénière à Strasbourg, un nouveau coprésident pour remplacer Marine Le Pen. Le Front national pousse la candidature de son secrétaire général, Nicolas Bay, afin de garder la main sur le groupe. Mais le vote pourrait être plus serré qu’il ne le souhaite, tant les tensions sont fortes au sein de la formation.

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