Discrimination: l’université de Lille refuse de sanctionner un enseignant allergique au voile

Étudiante, Assma s’est vu interdire l’accès à un cours de boxe à cause de son voile. Simple « mésaventure », selon la présidence de l’université qui n’a pas sanctionné l’enseignant qui n’en était pas à son premier refus.

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En septembre dernier, Assma, 23 ans, en troisième année de licence d’histoire à l’université de Lille, veut réaliser un rêve ancien : s’initier à la boxe. La jeune femme a envie de se dépenser physiquement, de « forger son mental », mais aussi, pourquoi pas, d’apprendre les rudiments pour se défendre en cas d’agression. Elle considère également le sport comme « un vecteur d’émancipation ». Cela tombe bien, l’université propose des cours de boxe, non notés.

Son enthousiasme est rapidement douché par Gérald Morel, enseignant titulaire, qui lui en refuse l’accès au motif qu’elle se couvre les cheveux d’un foulard, faisant fi de la loi et de la circulaire de 2004 qui proscrivent le port de signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées, mais pas dans l’enseignement supérieur.

Que s’est-il passé exactement ? Le 24 septembre, alors qu’Assma se présente pour s’inscrire et montre à l’enseignant sa carte d’étudiante, elle se fait accueillir en ces termes : « Le seul truc, c’est pas de voile, martèle Gérald Morel. Tu retires ton voile, tu retires ton voile. Parce que je ne prends personne avec un voile. Sport de combat : je ne prends personne avec un voile. » L’étudiante porte en effet un foulard, terme qu’elle préfère au mot voile, « polémique » et connoté trop négativement selon elle.

Zeina Nassar, une boxeuse allemande qui porte un voile, ici à Berlin en octobre 2018. © Arne Immanuel Bänsch/dpa Arne Immanuel Bänsch / DPA / dpa Picture-Alliance

La jeune femme a déjà pratiqué la savate, autre sport de combat, à la fin de l’année 2018, « avec un jogging, une veste à capuche achetée chez Decathlon ». Aucun problème ne s’est alors posé, pas plus qu’en 2017, lorsqu’elle a pratiqué, toujours à l’université, du yoga et du badminton. Assma a même été notée sur cette activité.

La jeune femme a grandi à Roubaix, ville populaire du nord de la France, où réside une forte population musulmane. Elle raconte avoir décidé de se couvrir les cheveux à la fin du collège, confie avoir déjà essuyé des remarques sur sa pratique religieuse ou des gestes déplacés. Considérant que c’est « mieux pour sa scolarité », les parents d’Assma ont souhaité qu’elle soit scolarisée dans des établissements privés catholiques.

Un jour, alors qu’elle voulait s’inscrire dans un lycée privé, Assma affirme que le directeur lui a rétorqué : « Écoute, tu sais qu’on est chez nous, donc tu vas enlever ton foulard. » Elle n’y retournera jamais. Des années après cette expérience, elle s’en veut de ne pas avoir réagi plus vivement à l’époque : « On intègre la discrimination, on nous a inculqué que c’était normal qu’on n’accepte pas notre religion et nos traditions. »

Plus tard, lors de sa journée d’appel de préparation à la défense, une assistante s’est ruée vers elle et l’a sommée, devant une centaine de personnes, de retirer sa capuche, qui cachait un simple bandana, se souvient Assma. « C’était une humiliation, j’en ai pleuré. Elle ne m’a même pas prise à part en m’expliquant le règlement. » L'étudiante raconte aussi les regards pesants et « méprisants » au quotidien, dans les transports en commun ou les magasins.

En septembre dernier, lorsqu’elle se présente à ce cours de sport, la jeune femme comprend vite que cela ne se déroule pas normalement. « Le prof m’a dit qu’il devait me parler. Je ne voulais pas être paranoïaque mais j’ai sorti discrètement mon portable pour enregistrer, au cas où. Au pire, j’aurais effacé le son. Mais là, j’avais raison. »

Dans cet enregistrement de quatre minutes, que Mediapart a pu écouter, on peut entendre l’enseignant la refouler, puis Assma répliquer : « Vous ne me prenez pas parce que je porte un turban ? »

– L’enseignant : « Ouais, j’ai pas envie et je t’expliquerai pourquoi, mais je n’ai pas envie. […] Moi, je vois pas pourquoi tu portes un turban. […] T’es en médecine ? […] Y a d’autres profs ailleurs. […] On va se dépenser en sport, donc… euh… hygiène et sécurité. »

– Assma : « La fac ne vous appartient pas, monsieur. » 

– L’enseignant : « Elle ne t’appartient pas non plus ! »  

Il refuse de produire un justificatif de refus à la jeune femme, comme elle le lui demande. « Je ne fais rien du tout, c’est mon droit. […] C’est écrit dans le règlement, chaque prof a le droit de choisir. » Il explique aussi : « Je fais ce que j’veux, je suis grand », puis invoque la laïcité sans développer son propos, alors qu’il en fait une interprétation erronée et à rebours de la loi.

Assma essaie de se défendre comme elle peut : « Il y a des femmes dans le monde qui combattent [avec le foulard]. » Elle fait référence à d’autres femmes qui pratiquent des sports de combat. L’enseignant comprend la phrase de travers et embraye sur le combat des femmes en Iran pour retirer leur voile, comme il l’évoquera plus tard lors d’une médiation : « Oui, oui, il y a des femmes iraniennes qui se battent aussi pour… »

Le professeur de boxe brandit aussi un argument étonnant pour justifier sa compréhension de la culture maghrébine : « Mon beau-fils est maghrébin. […] Mon beau-fils est musulman. […] Tu t’en vas parce que, hein… »

Face à ces paroles en rafale, la jeune fille sent les larmes monter et décide de quitter la salle pour ne pas pleurer devant l’enseignant. « Mon corps a une valeur énorme pour moi, explique-t-elle après coup. Je ne suis pas un voile. Ceux qui disent cela réduisent mon corps et mon être à un vêtement. C’est sexiste et misogyne, au-delà du caractère islamophobe. Je ne suis pas un voile, je suis un être humain. J’ai des sentiments et des droits. Ma famille m’a dit de ne pas me laisser humilier. Elle m’a dit que j’ai le droit de faire du sport et qu’on ne va pas m’interdire ça. »

Pour faire valoir ses droits, Assma contacte donc l’Unef, syndicat étudiant, qui l’oriente vers Martine Benoît, la référente sur le racisme et l’antisémitisme à l’université de Lille, puis elle porte l’affaire officiellement devant les instances dirigeantes de l’université.

Dans le cadre d’une procédure de médiation, une première confrontation avec l’enseignant est programmée le 21 octobre, mais le professeur de boxe fait faux bond. Une conciliation est finalement organisée le 5 novembre, en présence cette fois de l’enseignant, qui se dit « très vexé » par cette procédure.

« J’étais très anxieuse, se remémore Assma, alors assistée d’une juriste du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), Maryam Sabil. C’est camp contre camp, j’ai l’impression. Alors que moi je ne suis pas venue dans cette optique ».

Le professeur de sport justifiera son aversion envers le voile par le fait qu’il l’associe au foulard que portent les femmes atteintes d’un cancer pour cacher la perte de leurs cheveux, expliquant que cela lui rappelle le combat de l’une de ses proches face à la maladie.

Assma a enchaîné plusieurs rendez-vous avec l’université et des responsables de la lutte contre les discriminations, mais elle se sent discréditée et peu écoutée. L’enseignant est qualifié de « maladroit » par la référente racisme et antisémitisme, un euphémisme qui la blesse. La référente aurait aussi affirmé à la jeune étudiante que son voile est un « signe politique ».

De son côté, l’enseignant (que Mediapart a sollicité sans succès) explique qu’avoir la tête couverte pendant un effort peut provoquer des malaises, y compris cardiaques, et qu’il refuse d’endosser cette responsabilité. Voilà pourquoi aucune femme portant le voile n’a été acceptée dans son cours depuis des années.

« Une erreur d’appréciation », selon l’université

Il reste aussi sourd aux arguments avancés par la jeune femme et Maryam Sabil pour répondre à cette inquiétude. Les deux femmes expliquent par exemple que le foulard peut être porté en turban pour ne pas provoquer d’étranglement, qu’aucune épingle n’est utilisée pour maintenir le tissu, car cela pourrait être dangereux en cas de chute notamment. 

Maryam Sabil, du CCIF, propose aussi qu’Assma revête un « hijab de sport » – celui qui avait fait polémique l’an passé, lorsque Decathlon avait annoncé en commercialiser –, réalisé dans un tissu spécifique favorisant l’aération. L’enseignant dit refuser le foulard, quand bien même les jeunes femmes auraient une tenue adéquate au regard du règlement sportif. Les deux femmes évoquent l’Association internationale de boxe amateur (AIBA), qui autorise depuis février 2019 le port du voile lors des combats de boxe. En vain.

Lors de la médiation, l’enseignant réfute toute volonté discriminatoire mais persiste dans son refus d’accepter Assma en cours. Il précise même être vexé des insinuations d’Assma, qui l’a comparé à Nadine Morano lorsqu’il a évoqué son beau-fils musulman. L’ex-ministre de Nicolas Sarkozy avait déclaré, en 2012 : « Je ne suis pas raciste, j’ai des amis arabes, dont ma meilleure amie, qui est tchadienne, et donc plus noire qu’une Arabe ! »

Interrogée par Mediapart, l’université de Lille, par la voix de Johanne Saison, du service juridique, qualifie l’attitude de l’enseignant « d’erreur d’interprétation » : « Le temps de la médiation a été assez long, le professeur incriminé a commis une erreur d’interprétation par rapport aux règles des fédérations sportives de boxe. Il a confondu les règles en vigueur dans les fédérations internationale et universitaire. Au niveau universitaire, le port du voile est autorisé sauf en compétition. Mais là, il n’y en a pas. Mais la médiation n’a pas abouti. Il y a eu une erreur d’appréciation, nous avons présenté nos excuses au nom de l’université à l’étudiante qui nous a saisis. Elle peut réintégrer les cours de boxe si elle le souhaite. Il me semble que d’entendre des excuses de la part de l’université de Lille lui a donné satisfaction. »

Assma est en effet heureuse d’avoir reçu des excuses de la part de l’université et le soutien explicite de la vice-présidente. Mais, en réalité, la jeune femme n’est pas totalement satisfaite. Elle détaille : « Ni la référente ni le professeur ne se sont excusés. Cette attitude est dangereuse. La première n’a pas respecté les principes de neutralité auxquels elle est soumise. On me dit que je peux aller dans un autre cours. Mais cela ne me satisfait pas. Si cet enseignant a un problème sur le fond avec le foulard, nous pouvons en parler autour d’un café. »

D’autant que l’enseignant ne sera pas sanctionné pour ce refus, comme le confirme Johanne Saison, de l’université de Lille : « Il n’y a pas de procédure disciplinaire engagée. Il va être rencontré et nous allons lui rappeler les règles appliquées dans le supérieur. Par ailleurs, nous avons fait une note de rappel pour tous les enseignants. La plupart des enseignants interviennent aussi dans le secondaire, d’où la confusion. C’est la première fois que nous avons à gérer une telle situation. C’est une mésaventure isolée et malheureuse. On espère que les efforts qu’on peut mener en tant que personnels vont permettre de prévenir de futurs incidents. »

Au-delà du cas d’Assma, il semblerait que l’enseignant ait déjà refusé l’accès à son cours à d’autres jeunes filles portant le voile. Imane, étudiante en deuxième année de chirurgie dentaire à l’université de Lille, âgée de 21 ans, est de celles-ci. Depuis qu’elle porte le voile, elle dit n’avoir jamais subi de discrimination relatif à celui-ci, jusqu’à ce jour de janvier 2018 où elle doit, dans le cadre de son cursus en école d’ingénierie, s’inscrire à un cours de self-défense dispensé par le même enseignant, noté cette fois-ci.

Comme Assma, elle s’était dit que cela lui serait utile « pour la vie de tous les jours ». Comme Assma, elle a déchanté, sitôt arrivée dans la salle de sport. Son voile n’est pas mis en turban, mais Imane explique qu’elle l’aurait volontiers porté ainsi. « Je porte le voile mais je m’adapte à toute situation. »

L’enseignant arrive, la salue ainsi que son amie, qui elle aussi a la tête couverte, mais d’un voile en turban. Il aurait asséné : « Je ne prends pas les voiles. » Imane est blessée. « C’est comme s’il parlait d’un objet, pas d’êtres humains. On lui a demandé pourquoi. Il a invoqué l’hygiène et la dangerosité du voile. Je lui ai dit que je pouvais parfaitement retirer mes épingles et le porter en turban. Il n’a rien voulu entendre. Avec mon amie, on n’a même pas cherché à comprendre, on est parties du cours. Sur le coup, je n’ai pas pris ça pour une discrimination, mais je me suis dit que, malheureusement, il y a encore des gens qui pensent comme ça… » Elle essaye de s’inscrire dans un autre sport de combat et demande à un autre enseignant si elle peut porter un couvre-chef, mais c’est peine perdue. Elle finira par atterrir dans un cours de renforcement musculaire, tête couverte.

À l’époque, d’autres amies sont victimes de faits similaires mais n’entament aucune démarche, par peur. Une autre jeune femme, qui a témoigné auprès de l’université dans le cadre de la procédure déclenchée par la saisine d’Assma, raconte la même scène, presque au mot près.

Olivier Estèves, professeur des universités en anglais à l’université de Lille, fait partie de ceux qui soutiennent la démarche d’Assma. L’enseignant considère que « l’élargissement arbitraire » de la loi de 2004 est courant à l’université, que c’est un problème, et il déplore la manière dont a été traitée cette affaire par les équipes, révélatrice, pense-t-il, d’une ignorance de tous les travaux scientifiques sur l’islamophobie. « Il y a une myopie ethno-raciale dans la gestion de cette affaire », juge Olivier Estèves, qui redoute qu’aucune prise de conscience n’intervienne. « Il est titulaire, ce professeur, il ne lui arrivera rien. » Assma espère encore le contraire.

Faïza Zerouala

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