Au procès du RN, les prévenus choisissent de «faire front»

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Au deuxième jour du procès du Rassemblement national, des dirigeants ont justifié la création du microparti Jeanne et salué les « merveilleuses » prestations de l’agence Riwal, deux structures mobilisées pour les élections législatives de 2012 et soupçonnées d’escroqueries au préjudice de l’État.

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Ces prévenus forment un bloc. Ils dodelinent de la tête aux remarques de la procureure, jettent un coup d’œil derrière eux lorsqu’une porte s’ouvre. Ils échangent des clins d’œil, des blagues, se pincent l’oreille. Ils font corps, comme une équipe de foot sur le banc de touche, une promo accusée de bizutage, un groupe d’union et de défense…

En fait, ils ne sont que trois à avoir fait partie du Groupe d’union et de défense (GUD), le groupuscule militarisé de l’extrême droite étudiante : Frédéric Chatillon, gérant de l’agence Riwal, revenu d’Italie où il s’est installé, Axel Loustau, trésorier du microparti Jeanne, aujourd’hui conseiller régional d’Île-de-France, et Olivier Duguet, comptable des diverses entités. Mais cela suffit à créer une dynamique. 

Resté sur un banc à l’arrière, mercredi, pour écouter ses avocats soulever des nullités procédurales, le trésorier du Rassemblement national (anciennement FN), Wallerand de Saint-Just, l'un des sept prévenus, s’est fait rappeler à l’ordre, jeudi. « Tu as le droit de rester derrière ? », lui a soufflé Nicolas Crochet, le commissaire aux comptes du groupe. « Je ne sais pas », a-t-il convenu, avant de s’asseoir à côté des autres. Avec sa barbe blanche et ses allures de patriarche, Wallerand de Saint-Just est l’un des deux représentants du Rassemblement national dans la salle, avec l’eurodéputé Jean-François Jalkh, directeur juridique du parti. La formation politique est notamment renvoyée pour « tentative d'escroquerie » au préjudice de l'Etat, à l'occasion des élections législatives de 2012.

La présidente du tribunal Rose-Marie Hunault rappelle l'origine de l’enquête. Cette plongée au cœur du financement du Front national est partie d’un simple courrier adressé à la commission des comptes de campagne par un candidat frontiste de 2012, perdu dans les chiffres.

Frédéric Chatillon, le patron de l'agence Riwal, au procès du financement du Front national, jeudi. © KL Frédéric Chatillon, le patron de l'agence Riwal, au procès du financement du Front national, jeudi. © KL

Des « kits » de campagne surfacturés avaient été vendus par l’agence Riwal aux candidats, mais ces derniers étaient contraints de financer ce matériel électoral par des prêts – au taux d’intérêt de 6,5 % – octroyés par l’association Jeanne. Un système économique fermé qui reposait sur le remboursement par l’État. Certains prévenus avaient dans ce cadre plusieurs « casquettes » selon la présidente. « M. Chatillon est renvoyé devant le tribunal au titre de trois casquettes : gérant de droit de l’agence Riwal, gérant de fait de l’association Jeanne, et de la société Unanime. M. Loustau a une double casquette, étant à la fois actionnaire de Riwal, et trésorier de l’association Jeanne, et M. Jean-François Jalkh, une double casquette aussi comme directeur juridique du Front national, et secrétaire général de Jeanne. » Le service antiblanchiment Tracfin a aussi détecté des sorties de fonds, des virements à l’étranger, et des dépenses qualifiées d’abus de biens sociaux.

Tout avait commencé en 2011, selon la présidente, lors d’une réunion au siège du FN, à Nanterre. Frédéric Chatillon avait été présenté aux imprimeurs du Front national comme « leur nouvel interlocuteur unique » par Marine Le Pen en présence de Jean-Marie Le Pen. L’arrivée de ce nouveau prestataire – que Marine Le Pen avait par ailleurs connu à l’université lorsqu’il dirigeait le GUD – correspondait à sa prise de contrôle de l’appareil frontiste, et au remplacement de l’imprimeur historique, Fernand Le Rachinel, entré en conflit ouvert avec son équipe quatre ans plus tôt.

Dès la présidentielle de 2012, Riwal avait reçu sur un compte du ministère de l’intérieur une somme de 2,6 millions d’euros de remboursement du matériel officiel de la campagne, ce que Marine Le Pen avait justifié par « une subrogation donnée à Riwal » pour recevoir le paiement à sa place.

À la barre, Wallerand de Saint-Just a disposé sur son pupitre quelques feuillets d’une « déclaration préalable ». Il juge que ce procès n’est pas un « procès politique » mais « celui d’un parti politique », et il y a d’après l’ancien avocat, un « enjeu judiciaire », et un « enjeu démocratique ». « Dans les faits, le FN, c’est Jeanne, poursuit-il. Jeanne n’est rien sans le FN. Nous l’avons créé pour les besoins de la campagne des législatives. » Le dispositif des « kits » de campagne, « le FN l’a décidé », « Jalkh [alors délégué général – ndlr] l’a conçu », et « Riwal l’a exécuté », confirme le trésorier, la voix lourde.

« Si on ferme les yeux on a l’impression d’entendre Jean-Marie », commente une journaliste à voix basse.

« Le Front national s’est toujours inscrit dans le cadre de la démocratie française », soutient le trésorier. Hélas, « les idées politiques du Front national ont été combattues par l’ensemble du spectre politique ». « Ils ne nous aiment pas. Et nous avons toujours eu de grandes difficultés financières, et nos adversaires se sont ingéniés à nous mettre des bâtons dans les roues. Notamment dans le secteur bancaire. »

Lorsqu’il est entré en conflit avec son ancien imprimeur Fernand Le Rachinel, le FN, qui lui devait 9 millions d’euros, a prétendu que ses prestations étaient surfacturées (lire notre article). « Nos prétentions ont été écartées de manière brutale, déplore Saint-Just. Personne n’est venu à notre secours. Tout le monde s’en est fichu. Tout le monde était content de nous voir nous enfoncer dans la crise financière. »

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