Le PS s'approche d’une nouvelle «phase critique»

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L’investiture de Benoît Hamon pourrait marquer l’ouverture d’une nouvelle « phase critique » pour le PS. L’aile gauche se voit offrir une occasion historique, mais dans un environnement hautement incertain et conflictuel. Quelle que soit l’issue de ce moment décisif, ses conséquences pèseront sur le futur de la vie politique française aussi bien que sur celui de la social-démocratie européenne. 

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« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »… À des degrés divers, les partis sociaux-démocrates européens expérimentent des situations de crise inédites, qui forment le contexte dans lequel il faut comprendre l’investiture surprise de Benoît Hamon par le PS. Nombre de ces partis connaissent depuis longtemps un affaiblissement électoral et militant, mais le processus s’est accéléré et généralisé depuis les années 2000, et plus particulièrement la grande crise de 2008. Alors que la social-démocratie avait jusque-là réussi à rester incontournable parmi les élites dirigeantes de l’ordre politique européen, son statut de principale force d’alternance est désormais menacé dans certains cas. De façon symptomatique, elle se retrouve absente des trois sommets du triangle institutionnel de l’UE (le Conseil, la Commission, le Parlement).

Benoît Hamon, victorieux de la primaire PS © Reuters Benoît Hamon, victorieux de la primaire PS © Reuters

Confrontés à un impératif de réinvention pour ne pas devenir des forces anachroniques, les partis sociaux-démocrates ont davantage de probabilités de traverser des « phases critiques », c’est-à-dire des moments où s’entrechoquent des projets antagonistes concernant les nouvelles fins à poursuivre et les nouvelles stratégies à mettre en œuvre pour les atteindre. À force d’enterrer la social-démocratie ou d’observer sa dérive avec fatalisme, on a oublié qu’elle pouvait (re)devenir un champ de bataille. Un tel engrenage semble pourtant bien s’être enclenché au sein du Labour britannique, comme nous l’avons déjà analysé pour Mediapart. Dans un pays où la compétition partisane est verrouillée par un système majoritaire à un tour, la primaire ouverte pour désigner le dirigeant travailliste a représenté une occasion unique pour les citoyens désireux d’une autre politique.

Là où la compétition est moins fermée mais où l’ampleur de la crise économique est massive, des évolutions moins nettes mais tout aussi spectaculaires se sont produites. Face à la conquête d’un espace non négligeable par des partis issus de la gauche alternative ou se revendiquant d’une démocratie radicale, le comportement du centre-gauche a en effet été variable. Certains ont été sanctionnés au point d’être marginalisés dans le jeu politique. En 2016, les travaillistes irlandais se sont ainsi retrouvés avec le nombre de députés le plus bas de leur histoire. De même, les sociaux-démocrates islandais sont revenus à un poids électoral et parlementaire équivalent à celui de leur naissance il y a… un siècle.

D’autres abritent une conflictualité moins aiguisée qu’au Royaume-Uni, mais qui témoigne d’une désagrégation de la coalition dirigeante du parti. C’est le cas en Italie, où le Parti démocrate a subi des dissidences sur sa gauche (Fassina et Civati sont partis en 2015) ainsi que la « fronde » toujours en cours au sein de sa branche post-communiste. C’est le cas surtout en Espagne, où les plus orthodoxes des dirigeants socialistes se sont débarrassés d’un leader pourtant élu par les militants, afin de laisser gouverner la droite de Mariano Rajoy. Seuls les socialistes portugais, grâce à une arithmétique en sièges plus favorable mais non sans dissensions internes, ont formé un gouvernement soutenu par la gauche alternative, surmontant pour la première fois au niveau national un contentieux vieux de trente ans avec les communistes.

La primaire, accélératrice d’une mutation du PS ?

En France, où la bipolarisation est réelle mais moins défavorable aux tiers partis que dans le cas britannique, la situation restait encore très incertaine à la fin 2016, Jean-Luc Mélenchon et sa France insoumise apparaissant comme la seule alternative disponible à un PS démonétisé. Organisée pour préserver l’unité du parti, la primaire de janvier a toutefois créé une situation nouvelle. Elle a d’abord permis que s’affrontent des visions différentes de l’avenir du PS, avant de permettre à un membre de la minorité historique de l’emporter. L’événement nous rappelle au passage qu’une primaire n’est pas un dispositif à fétichiser. Le résultat d’une telle procédure n’obéit pas à de quelconques « lois », mais dépend d’un contexte et d’acteurs spécifiques.

En l’occurrence, l’échec de Manuel Valls a tout de même signifié la défaite d’un des scénarios possibles d’évolution du PS, à savoir le parachèvement de sa mue conservatrice dans le régime institutionnel et l’ordre social existants. L’investiture de Benoît Hamon offre à ce dernier l’occasion d’initier une mue inverse, afin de sortir le PS de la gangue « cinquiémiste » et néolibérale dans laquelle il s’est enfermé. Pour asseoir durablement son autorité sur le parti, dont les instances le soutiennent notamment grâce à l’appui des aubrystes, Hamon aura besoin de réaliser un bon score. Par conséquent, il lui faudra faire la preuve que l’électorat de gauche reste profondément unitaire, et qu’en plus il a gardé le réflexe de traduire cette aspiration par le vote socialiste au niveau national. Autant de tests au résultat encore incertain.

 © Battre la campagne © Battre la campagne

Autrement dit, le « gel » de la domination du PS sur la gauche, et partant de son statut de principale alternative gouvernementale face aux droites, dépend désormais de son propre « dégel » doctrinal et stratégique. S’il n’est pas sûr que Benoît Hamon y préside sur la durée, on peut au moins constater à ce stade le double caractère historique du moment qu’il incarne, et décisif du conflit qui l’opposera à l’aile droite du PS. Il n’est donc pas inutile de rapporter l’occasion qui s’offre à lui aux précédentes phases critiques déjà connues par les socialistes.

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Fabien Escalona, docteur en science politique et spécialiste de la social-démocratie, collabore régulièrement à Mediapart. À l'occasion de l'élection présidentielle, il nous a rejoints pour mettre en perspective l'actualité de la campagne et les thèmes qui animeront le débat public.