Dans l’Eure, les barons de LR marchent pour Bruno Le Maire

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Dans la première circonscription de l’Eure, Coumba Dioukhané, la candidate officiellement investie par LR et l’UDI, se retrouve bien seule. La quasi-totalité des militants et des élus de son parti fait campagne pour son adversaire Bruno Le Maire, nouveau ministre de l’économie d’Emmanuel Macron.

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Coumba Dioukhané ne décolère pas. « C’est n’importe quoi ce qu’il se passe dans ce département, lâche la candidate LR-UDI de la première circonscription de l’Eure, adjointe au maire d’Évreux, Guy Lefranc. Ils ne sont pas en train de défendre un programme, ils essaient juste de sauver un homme. » L’homme en question s’appelle Bruno Le Maire. « Ils », ce sont tous les soutiens locaux du nouveau ministre de l’économie, qui bien qu’issus du même parti que Coumba Dioukhané, mènent aujourd’hui campagne derrière son adversaire pour qu’il soit élu le 18 juin et puisse conserver sa place au gouvernement. Parmi eux, beaucoup de militants, la quasi-totalité des élus locaux, mais aussi et surtout Sébastien Lecornu, président du conseil départemental et patron de la fédération LR de l’Eure.

Meeting de Bruno Le Maire à Angerville-la-Campagne, le 6 juin, en présence de Sébastien Lecornu et Gérald Darmanin (à gauche). © ES Meeting de Bruno Le Maire à Angerville-la-Campagne, le 6 juin, en présence de Sébastien Lecornu et Gérald Darmanin (à gauche). © ES

Mardi 6 juin au soir, dans la salle des fêtes d’Angerville-la-Campagne qui accueillait le dernier meeting de Bruno Le Maire avant le premier tour des législatives, Sébastien Lecornu fut justement l’un des premiers à prendre la parole. Rendant hommage à celui qui fut son patron, avant de devenir « un ami très proche », il s’est également félicité des nominations de son « frère » Gérald Darmanin, actuel ministre de l’action et des comptes publics, présent ce soir-là, et du premier ministre « normand » Édouard Philippe. « Je suis le plus heureux des hommes », a-t-il confié à l’assistance, avant d’insister sur le « courage » dont ces trois personnalités ont fait preuve, à ses yeux, en se retirant très tôt de la campagne de François Fillon. En « n’acceptant pas l’inacceptable » et en « ne défendant pas l’indéfendable ».

Lui-même avait fait ce choix, début mars, en démissionnant de son poste de directeur adjoint de la campagne du candidat LR à la présidentielle. Aussi s’accorde-t-il avec la « recomposition politique » proposée par Emmanuel Macron, dont il estime qu’elle s’inscrit dans la droite lignée du « renouveau » porté par Bruno Le Maire pendant la primaire de la droite. Qu’importe si son mentor se trouve aujourd’hui en concurrence avec une candidate LR, Sébastien Lecornu se moque de ce que disent « les détracteurs, souvent parisiens » : « Entre nous, les Eurois et Bruno Le Maire, c’est du sérieux, tranche-t-il. La fidélité, ça compte en politique. […] Soyons libres, modernes et prenons cette main tendue à travers le vote Bruno Le Maire, les 11 et 18 juin. »

Dans la salle des fêtes d’Angerville-la-Campagne, la chose est entendue pour tout le monde : Bruno Le Maire est le candidat naturel de la droite dans cette circonscription. Qu’il ait rejoint Macron n’y changera rien. Consciente que beaucoup des personnes présentes ce soir-là ont été « placées » par celui que l’on surnomme “BLM”, qu’elles lui doivent donc beaucoup, et que certaines d’entre elles sont même devenues « ses soldats sur le terrain », Coumba Dioukhané ne demeure pas moins « choquée » par le comportement de ceux qui étaient censés l’aider à entrer à l’Assemblée nationale. « Au-delà de l’affichage, c’est la morale qui me choque, dit-elle. Quand on s’engage, on partage des valeurs, on ne tourne pas le dos à sa propre famille politique pour aller soutenir un candidat qui n’est plus des nôtres. Moi, je suis libre, je fais confiance aux militants. Je les rencontre et ils dénoncent la même chose que moi : ce flou qu’on met dans la tête des gens, en leur faisant croire qu’il n’y a plus de formations politiques. »

Élue depuis 2001, enseignante de profession, la candidate LR-UDI bénéficie, selon l’un de ses opposants politiques, d’une « vraie implantation » à Évreux, notamment dans le quartier de La Madeleine. Mais face à celui qui est député de la circonscription depuis 2007, qui fut ministre de Nicolas Sarkozy, avant de devenir l’une des figures emblématiques de la droite – même s’il n’a réalisé que 2,4 % des voix au premier tour de la primaire –, ses chances de peser paraissent bien minces. D’autant plus que Coumba Dioukhané n’est franchement pas aidée. « Il n’y a eu aucune information de la fédération vers les militants me concernant, s’agace-t-elle. On a fait abstraction de ma candidature. Je n’ai eu accès à aucun fichier, je me débrouille avec les téléphones que j’ai. » Des militants LR du département se sont d’ailleurs plaints auprès de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) de recevoir a contrario des messages émanant des équipes de “BLM”.

Avant que l’adjointe au maire d’Évreux ne soit investie, c’est le nom d’une autre prétendante qui avait circulé : celui d’Eugénie Petitjean, belle-fille de l’ancien député UMP Jean-Pierre Nicolas, qui entretient des rapports exécrables avec Bruno Le Maire et dénonce depuis des années la façon dont il s’est implanté dans l’Eure. « On m’a laissé entendre que ma candidature n’était pas la bienvenue dans le département », souffle-t-elle. L’investiture de Coumba Dioukhané, fidèle sarkozyste qui a toujours suivi la ligne du parti, n’a en revanche créé aucun remous. « On m’a rapporté que certains disaient même : “Tant mieux que ce soit Coumba parce que la circonscription est raciste”, mais je ne sais pas si c’est vrai et dans tous les cas, je ne suis pas une victime », affirme la candidate LR-UDI, assurant qu’elle ne rencontre aucune difficulté de cet ordre sur le terrain.

François Baroin et Coumba Dioukhané à Rouen, le 31 mai. © DR François Baroin et Coumba Dioukhané à Rouen, le 31 mai. © DR
Lâchée par les barons locaux – 70 élus de la 1re circonscription, parmi lesquels le maire d’Évreux Guy Lefranc, ont d’ailleurs signé un appel à voter “BLM” –, Coumba Dioukhané peut se targuer d’avoir eu un mot de soutien de Bernard Accoyer, un échange avec François Baroin lors de sa venue à Rouen le 31 mai, et la visite, ce vendredi 9 juin, de Florence Portelli, l’une des porte-parole de LR. Mais au regard du peu de temps qu’elle a eu pour faire campagne – elle a été investie par LR sur le tard pour remplacer Bruno Le Maire entré à Bercy et n’a reçu ses affiches de campagne que dix jours avant le scrutin –, la candidate a encore du mal à faire entendre sa voix. Aussi, elle ne veut pas « perdre [son] temps avec toutes ces histoires ». En revanche, ajoute-t-elle, « j’espère que mon parti prendra des sanctions après le 18 juin ».

En vérité, dans l’Eure comme ailleurs, les instances nationales rechignent à sévir. La situation politique est telle que le parti de la rue de Vaugirard imagine mal comment il peut se séparer, ne serait-ce que momentanément, des personnalités qui le composent encore, en prenant le risque de les voir rejoindre LREM. Les élus qui ont choisi d’entrer au gouvernement et ceux qui ont répondu à la « main tendue » d’Emmanuel Macron le savent parfaitement. Et ils n’hésitent pas à en jouer. « Suis-je exclu ou pas exclu ? Je n’en sais rien, fait mine de demander Bruno Le Maire. Je n’ai rien reçu, pas d’indication. Tout ça n’a aucune importance, moi je me présente en homme libre. Regardez mes affiches, il n’y a pas d’étiquette. »

Quand on l’interroge sur le soutien que lui apportent les élus LR du département et sur le sentiment de solitude ressenti par la candidate officiellement investie par le parti, le ministre de l’économie retourne la question : « On pourrait se demander pourquoi Les Républicains ont jugé bon d’aller mettre un candidat en face de ma candidature dans cette circonscription où je suis élu depuis dix ans, argue-t-il à Mediapart. Chacun ses problèmes, chacun est libre de se présenter à une élection, chacun prend ses risques. Moi, j’ai pris mes risques dans cette élection, ça aurait été plus confortable de rester au sein du gouvernement et de ne pas prendre le risque de me présenter face aux électeurs. »

Bruno Le Maire l’assure : il n’a pas toujours pensé sa victoire acquise. « Il y a cinq semaines, je me sentais sur la corde raide », a-t-il d’ailleurs confié pendant son meeting d’Angerville-la-Campagne. Dans l’Eure, Marine Le Pen est arrivée largement en tête au premier tour de la présidentielle, en rassemblant 29,31 % des suffrages exprimés, soit 10 points de plus qu’Emmanuel Macron. Au second tour, elle a encore réuni 45,65 % des voix, contre 54,35 % pour son adversaire. Mais le ministre en est désormais persuadé, « les choses ont bougé ». Ici aussi, « les gens veulent donner une chance à Macron ». Les candidats LR ont beau mettre en avant leurs différences programmatiques – qui se résument bien souvent à la seule question de la hausse de la CSG –, force est de constater qu’elles n’impriment que très peu dans l’esprit de leur électorat traditionnel. D’autant moins lorsque la droite locale ne l’y aide pas.

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