A LR, la grande hésitation entre Wauquiez et Wauquiez  

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À deux jours de la clôture du dépôt des candidatures pour la présidence du parti de droite Les Républicains, le scénario tourne autour d’un personnage unique, Laurent Wauquiez, très à droite, et de quelques figurants incertains, à peu près tous sur la même ligne.

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Au siège des Républicains, la grande incertitude ne concerne pas la tendance politique impulsée par le futur président (ce sera celle de la droite dure), mais la mise en image de sa victoire. Sera-t-il candidat unique, ce qui ferait mauvais effet, ou aura-t-il des concurrents pour le mettre en valeur dans un scrutin qui aurait le goût d’une élection, l’atmosphère d’une élection, mais qui serait un plébiscite ?

À quarante-huit heures du dépôt des candidatures, ils étaient virtuellement six sur la ligne de départ, mais un seul dans la réalité. Un seul et des poussières. Aucun ténor – pour peu qu’il demeure des ténors à LR – n’ayant choisi de se porter candidat, Laurent Wauquiez a le champ libre. Il se revendique du réveil de la droite, comme tant d’autres avant lui : Nicolas Sarkozy, Jean-François Copé, François Fillon, tous plus décomplexés les uns que les autres.  

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Le problème de cet ancien très jeune député, benjamin de l’Assemblée en 2004, lancé par les courants centristes et modérés de Jacques Barrot ou de Bernard Stasi, c’est qu’il rêve de devenir le numéro un d’une « droite vraiment de droite », tellement à droite qu’elle a pu se rapprocher de Marion Maréchal-Le Pen, pour qui Marine Le Pen était un peu à gauche… Or, pour devenir le premier, il faut avoir des deuxièmes et des troisièmes, c’est-à-dire une équipe et de vrais concurrents. De ce point de vue, Laurent Wauquiez est un “poor lonesome cow-boy”, un boxeur qui s’agiterait tout seul sur un ring médiatique… Valérie Pécresse ou Xavier Bertrand, qui affirment s’opposer à sa ligne ultraconservatrice, considèrent qu’ils ont mieux à faire en fondant leur propre courant. Autant dire qu’une présidence aussi peu disputée ressemble à un hochet plutôt qu’à un tremplin.

En vertu de ce constat peu attrayant, au sein d’un parti doublement décapité par la défaite de Sarkozy dont le retour devait être stratosphérique, puis de Fillon qui s’y voyait déjà, Laurent Wauquiez réclame des adversaires comme le naufragé du désert espère une gorgée d’eau. On dit même qu’il creuse des puits pour en faire émerger.

Comme le notait dimanche matin Frédéric Métézeau sur France Inter, ses troupes seraient à l’œuvre pour aider le juppéiste Maël de Calan et le trésorier du parti, Daniel Fasquelle, un sarkozyste, à obtenir le parrainage de 2 347 adhérents à jour de cotisation, et au moins treize parlementaires. Pourquoi ce jeune Calan âgé de 36 ans, diplômé de Sciences-Po et de HEC, et soutenu par Juppé, Raffarin, Bussereau, Gaymard ou Poniatowski ? Parce qu’il est peu connu des militants, n’aurait donc aucune chance, mais que sa défaite permettrait de marginaliser les courants modérés. Et pourquoi Daniel Fasquelle ? Parce que son profil est celui d’un intendant, pas d’un grand chef à plumes, qu’il a soutenu Sarkozy, et qu’un Wauquiez, président dans la lumière, n’aurait aucun problème avec cet homme de l’ombre.

En bref, les deux adversaires souhaités par celui qui n’en a pas, paraissent, dans les circonstances présentes, taillés pour un jeu de rôle plutôt que pour le haut de l’affiche.

Les trois autres ne sont pas mieux lotis. Laurence Sailliet, proche de Xavier Bertrand mais soutien de Sarkozy en 2016, fut la première à annoncer sa candidature, en juillet. Elle espère l’avènement d’une « droite ouverte, libérale et européenne », un peu à la manière de Maël de Calan, mais après avoir admis elle-même que ses chances de réunir les parrainages étaient de faibles à nulles, elle a pris acte de sa faiblesse et annoncé son retrait.

Florence Portelli, ancienne porte-parole de François Fillon, se déclare si confiante dans la collecte des signatures que ses adversaires, et même quelques-uns de ses amis, la soupçonnent d’exagérer. La maire de Taverny dans le Val-d’Oise, conseillère régionale d’Île-de-France sur la liste de Valérie Pécresse, n’est pas effrayée par la droitisation voulue par Laurent Wauquiez. Pour un peu, elle le trouverait trop mou. Elle a défendu Fillon contre vents et marées, pendant son martyre présidentiel, et reproche à Wauquiez de s’être « planqué » à l’arrière et de ne pas s’être battu au front : « Certains ont beaucoup varié. Moi je ne varie pas. » Si Wauquiez n’a pas les oreilles qui sifflent, c’est qu’il a perdu l’ouïe. Il faut dire que Portelli et lui ont glissé dans le même sens. Ils viennent tous deux de la droite sociale ou du centre, elle chez Philippe Séguin, lui chez Barrot, et se portent à l’avant-garde de la droite façon Trocadéro, quand la Manif pour tous avait permis à François Fillon de boire le calice jusqu’à la lie du premier tour.

Julien Aubert est député de Vaucluse, un département où l’extrême droite se paie le luxe de se diviser en deux familles, les Bompard et les Le Pen, tout en atteignant des scores mirobolants. Lui aussi s’est inscrit dans la course à la présidence de LR, mais ne se fait aucune illusion : « Quand ça va mal, on a un réflexe pavlovien derrière le chef, je suis gaulliste mais la fidélité au chef devient une faiblesse démocratique. » Ce « gaulliste » inspiré par Thierry Mariani a soutenu Sarkozy en 2012, puis Copé contre Fillon, puis Le Maire contre Sarkozy, et il paraît d’abord soucieux de prendre date, pour peser dans l’appareil.

Sur les cinq candidats encore inscrits, au-delà des différences de tempérament, de vocabulaire, ou de caractère, quatre sont donc ancrés à la droite de la droite. Le dernier, Maël de Calan, représente un courant plus modéré. Il se trouve qu’il a peu de chances de peser sur l’élection.

Au bout du compte, même si, par un retournement qui tiendrait du dégagisme, la victoire finale échappait à Wauquiez le 17 décembre prochain, au soir du second tour, le positionnement politique de l’ancienne UMP ne souffrirait d’aucune ambiguïté. L’ancien parti dit « de la droite et du centre » sera clairement devenu celui de la droite et de l’hyper-droite. Une formation qui espère bien se nourrir des malheurs du Front national. Un mouvement à la fois libéral et protectionniste, officiellement européen mais barricadé dans les frontières nationales, conservateur sur le plan sociétal, et braqué contre l’islam au nom d’une laïcité que ses ancêtres défendaient beaucoup moins quand il fallait voter les lois de séparation de l’Église et de l’État. En clair, une droite identitaire, telle que l’ont défendue Nicolas Sarkozy en 2012 avec sa viande halal, puis Jean-François Copé avec ses pains au chocolat, et François Fillon avec sa Manif pour tous.

Laurent Wauquiez © Reuters Laurent Wauquiez © Reuters

C’est bien là que le bât blesse. Laurent Wauquiez a toutes les chances de devenir le président d’un parti jadis tout-puissant, et qui a changé de nom au fil de ses croissances ou de ses crises : UNR, UDR, RPR, UMP, et désormais LR. Son programme est très simple : enfiévrer le noyau dur des militants pour obtenir ses suffrages. Le problème de cette recette mitonnée par Patrick Buisson, c’est qu’elle marche en interne mais se fracasse devant le pays.

Depuis trente ans, la droite perd toutes les élections quand elle se recroqueville sur sa base exaltée. Si Chirac a gagné en 1995, c’est sur la fracture sociale, qui était un thème de gauche mis en avant quand Jacques Delors a renoncé à être candidat. En 2007, Nicolas Sarkozy, contrairement à ce que prétend Buisson, n’a pas gagné sur la mise en avant de son image droitière mais sur sa correction, et son dépassement. Ce Sarkozy fut celui qui désarçonna Ségolène Royal en pratiquant un discours d’ouverture, suppression de la double peine, dépénalisation du cannabis, pour le concrétiser à l’Élysée par l’embauche (ou la débauche ?) des Jouyet, Kouchner, Besson ou Fadela Amara.

À l’inverse, le Sarkozy de 2012 s’est replié sur ses frontières, les racines chrétiennes, toute la gamme des rejets pratiqués par la droite la plus frileuse. Il a perdu contre un candidat aussi peu crédible que François Hollande. Un « Monsieur Dugenou, ramasseur de champignons en Corrèze ».

Qu’à cela ne tienne, Jean-François Copé a ambitionné de lui succéder à la tête de l’UMP l’année suivante, et juré qu’entre lui et l’ancien président il n’y avait pas l’épaisseur d’un menu obligatoire dans les cantines scolaires. Battu dans des conditions ténébreuses, François Fillon, qui faisait figure de modéré, a rêvé de prendre sa revanche. Voilà qu'il était devenu plus sarkozyste que Sarkozy, plus copéiste que Copé, plus libéral que Thatcher, plus à droite que la droite. Résultat : dans la primaire ouverte, Copé a été ridiculisé, Sarkozy qui répétait sa partition de 2012 a été renvoyé comme un candidat secondaire, et François Fillon a été laminé par les Français.

La droite buissonnière venait de subir en cinq ans sa deuxième humiliation nationale, mais à quoi bon y réfléchir : on ne change pas une politique qui perd. L’homme qui se lève aujourd'hui pour assurer la résurrection d’entre les morts s’appelle Laurent Wauquiez, et il se caractérise par un glissement sémantique et politique qui le conduit aux portes de l’extrême droite. Constatant que Nicolas Sarkozy a perdu son élection en 2012, raté son retour en 2016, que Copé a été pulvérisé, et que Fillon a explosé, il propose, avec des accents d’apocalypse, de « raviver l’espoir à droite » en amplifiant les discours qui l’ont conduite au désespoir.

Grignotée et déstabilisée par un Emmanuel Macron qui met en œuvre le programme économique qu’elle proposait elle-même, la droite façon Wauquiez rêve désormais de se refaire en glissant un peu plus vers son extrême. Les soubresauts provoqués par le départ de Florian Philippot au FN, et les doutes sur le savoir-faire de Marine Le Pen, lui laissent espérer un appel d’air qui rendrait à son flanc droit ce qu’elle pourrait perdre au centre.

L’avenir dira si ce pari sera gagnant. Le passé ne plaide pas en sa faveur. Chaque fois que la droite ambitionne d’absorber l’extrême droite en reprenant ses thèmes, elle se saborde en la dopant. Rappelons qu’en 1997, le Front national avait aussi traversé une crise majeure avec le départ de Bruno Mégret. Jacques Chirac, comme Laurent Wauquiez and Co, avait cru malin de souffler sur les braises de l’insécurité pour faire venir à lui les orphelins présumés du lepénisme. Formidable raté. Président sortant, il n’avait même pas atteint le score de 20 % au premier tour de 2002, et Jean-Marie Le Pen, l’éclopé de l’avant-veille, s’était qualifié pour le second à la stupeur générale.

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