Pesticides: la France toxique

Par Benjamin Peyrel (Mediacités)

La Commission européenne n’a pas obtenu, ce 9 novembre, l’accord des États pour renouveler durant cinq ans l’utilisation du glyphosate. L’usage intensif des pesticides a beau faire l’objet de larges débats, il ne faiblit pas pour autant. Comme le montrent les chiffres révélés par notre partenaire Mediacités, les ventes de produits phytosanitaires ont même augmenté de 2009 à fin 2016. Découvrez la carte des départements où les pesticides se vendent le plus.

 

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Décidément, l’Europe n’arrive pas à se mettre d’accord sur l’avenir du glyphosate, l’herbicide le plus utilisé au monde – inventé par le groupe Monsanto. Après le report d’un premier vote le 24 octobre (lire notre article), la Commission européenne a échoué ce jeudi 8 novembre à obtenir une majorité suffisante en faveur de sa proposition de renouveler la licence du glyphosate pour cinq ans. Quatorze États sur les 28 membres de l’UE se sont prononcés en faveur de la proposition de la Commission (notamment le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Suède), neuf ont voté contre (la France, l’Italie, la Belgique, entre autres) et cinq se sont abstenus, dont l’Allemagne, pays de Bayer, la firme qui a racheté Monsanto.

Même si une majorité de pays a approuvé la proposition de la Commission, cela ne permet pas d’atteindre la pondération démographique (correspondant à 65 % de la population de l’UE). En conséquence, la proposition n’est pas adoptée et la Commission va maintenant se tourner vers un comité d’appel, qui devrait se prononcer fin novembre. La France avait annoncé son intention de voter contre la proposition de la Commission. Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire, a indiqué que « la France est sur une position de 3 ans ».

La décision finale de l’Union Européenne (UE) changera-t-elle fondamentalement l’usage massif que l’agriculture française fait des produits phytosanitaires depuis plus d’un quart de siècle ? Probablement pas. C’est en tout cas ce que démontrent les chiffres confidentiels rendus publics aujourd’hui par Mediacités. Malgré les débats, malgré les interdictions de certains produits ou usages (les collectivités locales et les établissements publics, par exemple, n’ont plus le droit d’en utiliser depuis le 1er janvier 2017), malgré les plans de lutte, un peu plus de 68 000 tonnes de produits phytosanitaires ont encore été vendues en France en 2016. Soit  4 000 de plus qu’en 2009… N’en jetez plus : la France est accro aux pesticides !

Mediacités, partenaire de Mediapart, vous propose de découvrir la carte de France des ventes de pesticides, ainsi qu’un palmarès des cinq substances les plus dangereuses, pour l’environnement comme pour la santé humaine, commercialisées dans chaque département ces huit dernières années.

Les chiffres que Mediacités a réussi à se procurer proviennent de la BNV-d, la banque nationale des ventes des distributeurs. Créée en 2009 (à la suite de la loi sur l’eau de 2006 et de l’instauration d’une redevance pour pollution diffuse deux ans plus tard), elle recense et compile les déclarations de vente des distributeurs de pesticides dans chacun des départements français. Longtemps restées confidentielles, ces données sont désormais publiques.

Sans grande surprise, c’est bien deux ou trois France que dessine cette carte, qui recoupe celle des pratiques agricoles. L’une, moins utilisatrice de pesticides, est celle des zones d’élevage et de polyculture situées au centre et à l’est du pays. Une deuxième, bien plus gourmande en produits chimiques, correspond aux espaces de grandes cultures (céréalières ou autres), comme le bassin parisien, le nord ou la façade aquitaine.

Une dernière, enfin, tout aussi dépendante aux « phytos », recoupe celle des régions viticoles ou spécialisées dans les fruits et légumes (le Bordelais, le pourtour méditerranéen, la Champagne ou la région de la Loire).

Au palmarès des départements où l’on achète le plus de pesticides, on retrouve ainsi la Marne, avec des ventes supérieures de… 321 % à la moyenne nationale ! Suivent ensuite la Gironde (316 %), l’Aube (291 %), le Vaucluse (210 %) ou la Somme (189 %). Bien sûr, leur taille et la surface qui y est consacrée à l’agriculture renforcent la disproportion par rapport aux petits départements urbains de la région parisienne ou aux zones montagneuses. Il n’empêche : sur ces terrains, l’agriculture industrielle règne en maître, assise sur un trône de produits chimiques.

Derrière les termes génériques de « pesticides » ou de « produits phytosanitaires » se cache une extraordinaire diversité de produits, aux noms tous aussi abscons, mais aux effets plus ou moins nocifs sur l’environnement et la santé humaine. Bien sûr, « la définition même d’un pesticide est d’être nocif pour un organisme vivant », rappelait un rapport sénatorial de 2012. Et même s’il est censé s’attaquer à un champignon ou à un insecte en particulier, son action ne se limite pas à la seule espèce en question. « Un poison est un poison, note ainsi Christian Pacteau, de la Ligue de protection des oiseaux en Vendée. Il agit sur l’ensemble de la chaîne alimentaire. »

Selon une étude allemande récente, 80 % des insectes volants auraient ainsi disparu en Europe ces 30 dernières années, principalement à cause des pesticides. Des dégâts qui s’étendent à l’eau, à l’air, mais aussi à la santé humaine.

Néanmoins, l’huile de vaseline (10e produit vendu en France en 2016), par exemple, ne présente pas les mêmes risques que le glyphosate (substance active du célèbre RoundUp de Monsanto) ou que le Mancozèbe (4e vente en 2016 et fongicide reconnu comme très toxique pour les poissons et perturbateur endocrinien possible chez l’homme). C’est la raison pour laquelle, en se basant sur les rapports d’organismes internationaux spécialisés, Mediacités a extrait des 597 substances recensées dans les fichiers de la BNV-d, une quarantaine d’entre elles présentant un risque possible, probable ou avéré pour la santé humaine.

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