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Frances Haugen appelle l’Europe à modérer Facebook

Auditionnée par le Parlement européen, l’ex-employée de Mark Zuckerberg, devenue lanceuse d’alerte, a plaidé pour l’adoption d’une législation « forte » pour imposer au réseau social d’ouvrir ses données aux chercheurs et à la société civile.

Jérôme Hourdeaux

9 novembre 2021 à 09h26

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La lanceuse d’alerte de Facebook, Frances Haugen, a dessiné, lundi 8 novembre devant les députés européens, les pistes d’une régulation du réseau social qu’elle a une nouvelle fois accusé de « menacer l’intégrité de notre démocratie » et de « blesser nos enfants ».

« Ils ont mis leurs immenses profits avant les gens », a martelé l’ingénieure spécialiste des algorithmes de 37 ans qui, entre les mois de juin 2019 et mai 2021, a travaillé pour Facebook, notamment au sein de l’équipe « Civic Integrity » chargée d’étudier et de lutter contre la désinformation.

Cela fait plusieurs semaines que Frances Haugen distille des révélations, appuyées par de nombreux documents, et dévastatrices pour la société de Mark Zuckerberg. La première salve de publications avait débuté le lundi 13 septembre dans le Wall Street Journal.

Une série d’articles, basés sur les documents fournis par la lanceuse d’alerte, avait détaillé comment l’algorithme du réseau social favorisait, en connaissance de cause, la propagation des contenus les plus clivants, ses manquements en matière de modération dans certains pays en voie de développement, ou encore comment la société cherchait à attirer sur Instagram, dont elle est propriétaire, des adolescents alors que plusieurs études internes attestaient de ses effets délétères sur leur santé mentale.

Depuis la fin du mois d’octobre, un groupe de plusieurs médias du monde entier, dont Le Monde pour la France, a poursuivi l’exploitation des documents. Ceux-ci ont montré les faiblesses de Facebook dans la modération des contenus rédigés dans certaines langues, dont l’arabe, le rôle qu’a joué le réseau social dans l’assaut du Capitol par des partisans de Donald Trump le 6 janvier dernier, ainsi que le manque de moyens et de considération du département chargé de superviser la modération.

Une capture d'écran de la vidéo de l'intervention de Frances Haugen. © Parlement européen

Interrogée durant près de trois heures par les eurodéputés, Frances Haugen n’est pas revenue sur ses révélations mais a plaidé pour l’adoption de « nouvelles lois » et d’une législation « forte » pour réguler les plateformes. « Des médias sociaux plus sûrs sont possibles », a-t-elle affirmé. « Nous avons encore le temps d’agir mais nous devons agir maintenant. »

Une telle réforme pourrait être faite à l’occasion de l’adoption du Digital Service Act (DSA), la législation sur les services numériques, en cours de discussion au sein des institutions européennes. Ce texte « a le potentiel pour devenir la nouvelle norme de référence », a estimé la lanceuse d’alerte. « Vous êtes une lumière dans les ténèbres », a-t-elle même lancé aux eurodéputés.

En rappelant son expérience professionnelle l’ayant conduite à travailler pour Google, Pinterest et Yelp, Frances Haugen a tout d’abord expliqué qu’il existait un problème spécifique à Facebook. « J’ai pu comparer par contraste », a-t-elle raconté. Et selon elle, « Facebook est bien substantiellement moins transparent que d’autres plateformes ».

Le réseau social « connaît beaucoup de moyens de changer le système, a poursuivi l’ancienne employée de Mark Zuckerberg, mais il choisit de ne pas le faire car il croîtrait moins, vous consommeriez moins de contenus, vous consommeriez moins de publicités ou feriez moins d’argent ».

Cependant, a également plaidé la lanceuse d’alerte, la solution ne peut pas résider dans un renforcement de la modération humaine. Avec « 3,1 milliards d’utilisateurs », « ce n’est même pas possible », a-t-elle pointé. Frances Haugen s’est également dit « extrêmement sceptique » quant aux dispositifs de modération automatisés reposant sur des algorithmes pour détecter et retirer les contenus problématiques. Selon elle, ces dispositifs techniques conduisent en effet trop souvent à une modération excessive et à une censure injustifiée. Les intelligences artificielles « ne sont en réalité pas intelligentes », a-t-elle expliqué.

Frances Haugen lors de son intervention devant les député Européens, à Bruxelles, le 8 novembre 2021. © Capture d’écran Parlement Européen

En revanche, pour résoudre le problème posé par Facebook, « accéder aux données est le point de départ, a défendu Frances Haugen. C’est ce qui permet aux chercheurs et aux régulateurs d’évaluer les risques et les préjudices de l’ensemble du système de profilage, de ciblage et d’engagement basés sur la notation ».

Cet accès aux données de Facebook pourrait se faire selon le système du « firehose », tuyau d’arrosage en français, déjà utilisé par certaines plateformes telles que Twitter. Celui-ci consiste en une application permettant à certains acteurs d’analyser les données techniques d’une partie du trafic d’une plateforme, 10 % dans le cas de Twitter selon Frances Haugen, afin de pouvoir l’étudier.

Ouvrir les données de Facebook à des chercheurs, mais également à la société civile, et ainsi « construire un écosystème » de l’accès aux données, permettrait de repérer les biais dans l’algorithme, les campagnes de désinformation ou les défauts dans les modérations, a encore affirmé Frances Haugen. Mais une telle solution nécessiterait, selon elle, une loi. « Ils ne nous donneront jamais les données si nous ne les forçons pas », a-t-elle estimé.

La lanceuse d’alerte a également fait d’autres préconisations comme favoriser l’émergence de « plateformes plus petites », de « réseaux sociaux à taille humaine », plus centrés sur « les amis et la famille ». Selon elle, sur Facebook, les groupes importants seraient « le gros problème ».

Les publicités, elles, devraient être « beaucoup moins ciblées » pour se rapprocher de celles de « la télévision ». Et pour limiter la propagation des contenus haineux, qui ont tendance à être les plus partagés, Frances Haugen a évoqué des dispositifs obligeant par exemple l’internaute à « cliquer sur un lien avant de partager » afin d’imposer un temps de réflexion et limiter les diffusions automatiques.

L’ex-employée de Facebook a également vivement critiqué les nouveaux projets de son ancien patron qui vient d’annoncer le changement de nom de son entreprise, qui s’appelle désormais Meta, et le lancement prochain d’un Metaverse, un univers virtuel dans lequel les utilisateurs seront représentés par un avatar, accessible via un casque de réalité virtuelle et connecté à divers applications et objets.

« Ce terme Metaverse m’inquiète beaucoup. Ça montre déjà qu’il y a un “méta” problème », a raillé France Haugen avant de pointer la multiplication des données qui seraient ainsi collectées par Facebook. « Truffer sa maison de capteurs, ça ne me semble franchement pas une bonne idée », a-t-elle pointé. Elle a également fustigé l’annonce faite par Google de l’embauche de 10 000 ingénieurs afin de travailler sur ce projet. Au regard des problèmes que rencontre la société et des besoins en matière de modération, « ce n’est pas acceptable », a dénoncé Frances Haugen.

La lanceuse d’alerte était invitée par les eurodéputés de la Commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs (IMCO) du Parlement européen dans le cadre de sa tournée des législateurs européens. Après les députés britanniques le lundi 25 octobre, allemands le mercredi 3 novembre et les eurodéputés, elle doit s’exprimer mercredi 10 novembre devant les sénateurs français.

Jérôme Hourdeaux


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