Les enseignants entrent fortement dans le mouvement

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Des syndicats enseignants ont appelé à la mobilisation le 10 décembre, après le succès de la journée du 5, plus grande grève dans l’Éducation nationale depuis 2003. La profession craint que le projet de réforme du gouvernement ne la fragilise encore davantage.

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Ils pourraient être le point de bascule. La mobilisation des enseignants pourrait être décisive dans le mouvement de lutte contre la réforme des retraites. Depuis plusieurs semaines, ils s’inquiètent de voir leur régime modifié par le gouvernement. Aujourd’hui, le calcul de leur retraite se base sur leurs salaires des six derniers mois d’exercice. La réforme prévoit qu’il le soit sur la base de l’ensemble de leur carrière.

Les syndicats ont mis en place, sur la foi des informations dont ils disposent, des simulateurs calculant les pertes éventuelles. Les résultats font froid dans le dos et émettent l’hypothèse de pertes faramineuses, allant de 300 à 900 euros mensuels. Des données qui ont été jugées mensongères par le ministre de l'éducation nationale dans un entretien au Parisien.

Dans les établissements scolaires, les enseignants ont décidé de mener la bataille aux côtés des autres secteurs professionnels. L’intersyndicale interprofessionnelle CGT-FO-Solidaires-FSU a appelé à une nouvelle journée de grève et de manifestations le mardi 10 décembre tout comme l’interfédérale Éducation nationale (FSU, CGT, SUD Éducation, Snalc). Le SE-Unsa, de son côté, ne participera pas à cette nouvelle journée de mobilisation, au contraire du 5 décembre, pour laisser une marge de négociation.

À Marseille, le 5 décembre 2019. À Marseille, le 5 décembre 2019.
Les porte-parole des principales organisations syndicales de l’Éducation nationale restent très impressionnés par l’ampleur de la mobilisation du 5 décembre. Francette Popineau, porte-parole du Snuipp-FSU, le premier syndicat du primaire, considère que ce mouvement est d’ores et déjà « historique » avec sept enseignants sur dix grévistes et deux écoles sur cinq fermées. « Avec autant de foyers conséquents, on s’inscrit dans la durée avec bien sûr des moments d’intensité variable. On met toute notre énergie dans la journée du 10. »

Les enseignants ont décidé de ne pas désarmer. Et cela ne s’était pas produit depuis longtemps. Les défaites de 2003 ou 2010, déjà pour défendre leurs retraites, rendent la lutte plus difficile car elles ont traumatisé ceux qui y ont participé. Difficile de convaincre une majorité d’enseignants de battre le pavé dans ces conditions. Mais 2019 démarre fort.

Tous aiment à penser que le mouvement va durer et que les élèves ne pourront pas toujours être accueillis. Audrey Marc, professeure d’histoire-géographie au collège Croix d’Argent à Montpellier et responsable Snes-FSU dans son établissement, rapporte que 70 % de ses collègues ont fait grève jeudi 5 décembre. Elle s’en réjouit. « Nous ne nous sommes pas mobilisés à cette hauteur depuis longtemps, on était plutôt entre 30 et 50 % lors des précédentes réformes de l’éducation. » Elle rapporte avoir identifié dans l’assemblée générale des collègues qui ne se sont jamais mobilisés mais le font cette fois-ci au regard de la « gravité de l’enjeu ». Pour elle, c’est un signe indéniable qu’il se passe quelque chose d’inédit.

Même sentiment pour Patrick Prigent, enseignant de physique en lycée à Marseille, responsable du Snes-FSU dans son établissement. Celui qui enseigne depuis trente ans au même endroit a vu, pour la première fois, certains collègues prendre part au mouvement contre la réforme des retraites. Le 5 décembre, ils étaient 50 sur 60 enseignants à faire grève, le lendemain une vingtaine.

Aurélie Gascon, enseignante d’allemand dans un lycée de Sarcelles (Val-d’Oise), a l’habitude de faire grève avec parcimonie parce qu’elle n’est pas toujours d’accord avec les mots d’ordre des syndicats. Elle compte : « Sur les cinq dernières années, j’ai peu fait grève sauf l’année dernière, quatre fois contre la loi Blanquer mais pas contre le baccalauréat car mes élèves sont extrêmement fragiles. » Elle a beau être en désaccord avec la politique menée par Jean-Michel Blanquer, elle ne s’est jamais résolue à suivre la protestation très souvent. « Je fais passer mes élèves avant moi. La conscience professionnelle est un handicap à la mobilisation. »

Mais cette fois-ci, elle a bien décidé d’accompagner autant que possible ce mouvement. Elle n’avait pas de cours jeudi mais s’est mise en grève vendredi et samedi matin. Pourtant, elle explique être privilégiée en tant qu’agrégée. Mais elle fait grève aussi pour ses collègues plus précaires. « Cette année, cela fédère car on est tous en danger. On va tous y perdre et les femmes en particulier avec les carrières hachées par la maternité, ceux qui se mettent à mi-temps pour élever leurs enfants ou passer l’agrégation pour avoir de meilleures conditions de travail ensuite. »

À plus long terme, Aurélie Gascon décèle un dommage collatéral de cette future réforme. Le manque d’attractivité de la profession. « Si le mouvement ne fonctionne pas, je ne vois pas qui, dans ces conditions, rentrerait dans le métier : on est mal payés, c’est usant, pénible et en plus on aura une mauvaise retraite alors qu’on nous en demande toujours plus. » Et ce alors même que le nombre de candidats aux concours de l’enseignement est en chute libre. Pour toutes ces raisons, il faut se battre, explique-t-elle.

Le mouvement prend vite et très fort. Ce qui n’était pas le cas en 1995, rappelle l’historien de l’éducation Claude Lelièvre dans un billet comparatif des différentes mobilisations enseignantes. « L’intervention massive des enseignants ne s’est pas faite alors tout de suite : elle a connu une assez longue montée en puissance. » Il ajoute : « Par comparaison, on voit que cela commence beaucoup plus tôt et plus fort en ce mois de décembre 2019. Et c’est en cela “historique”. » Nul ne peut prophétiser la suite et l’issue de ce conflit mais il convient de souligner que ce bouillonnement intervient après une longue période durant laquelle le corps enseignant ne s’est pas mobilisé dans une telle proportion.

Laurent Frajerman, chercheur au Centre d’histoire sociale de Paris I et à l’Institut de recherche de la Fédération syndicale unitaire (FSU), apporte plusieurs réponses à ce regain de mobilisation. « Les questions d’éducation mobilisent une partie des enseignants mais ne font pas consensus. Ce qui fait consensus, en revanche, ce sont certaines revendications salariales, comme on peut le voir sur leur rémunération ou les retraites. »

Ces problématiques brassent large, très large. Il développe : « Il existe une frange plus éloignée de l’univers syndical, de l’engagement et de la grève qui est souvent composée d’enseignants qui se sont socialisés hors du milieu enseignant, c’est-à-dire qu’ils ne viennent pas d’une famille d’enseignants. Ils peuvent se mobiliser en revanche sur des sujets comme les retraites. »

Parce que cela reste un totem, explique encore le chercheur. « Pour les enseignants, le sujet est sensible car ils ont noué un contrat implicite avec l’Éducation nationale, où ils ont des vacances assez importantes, un salaire relativement bas eu égard à leur niveau d’études, en échange d’une retraite correcte. » L’ampleur de la mobilisation est aussi imputable, poursuit le chercheur, à la puissance de « l’offensive du gouvernement » face à cette profession.

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