Hyper Cacher: la veuve d’Amedy Coulibaly confirme dans des écoutes être en Syrie

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La veuve d’Amedy Coulibaly, le tueur de l’Hyper Cacher, a téléphoné à plusieurs de ses proches entre mai et septembre 2015. Dans des écoutes que Mediapart révèle, Hayat Boumeddiene confirme être en Syrie et y être très heureuse. À en croire un membre de sa famille, elle ne manifeste aucun regret « pour le reste ».

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Personne n’ayant répondu, la voix féminine dépose sur la messagerie ses salutations, bien anodines. « Salam alekoum, j’espère que tu vas bien. Voilà je t’appelais pour prendre de tes nouvelles. Je te fais de gros gros bisous, moi, hamdoulilah [Louange à Dieu]. Je vais bien. Salam alekoum. » Anodines sauf que celle qui les adresse se trouve à plus de 4 000 kilomètres de distance et qu’elle est aujourd’hui encore la fugitive la plus recherchée et la plus célèbre de France.

À 22 heures, le jeudi 8 janvier 2015, des policiers s’étaient déployés aux abords du 8, rue Marx-Dormoy, à Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine), dans le but d’interpeller Amedy Coulibaly, tueur le matin même d’une policière municipale de Montrouge. Amedy Coulibaly est le meilleur ami de Chérif Kouachi, l’un des deux auteurs du massacre de Charlie Hebdo survenu la veille. Les deux affaires sont liées. La France est victime d’attaques concertées.

À 4 h 05, dans la nuit du 8 au 9 janvier, une colonne de la brigade de recherche et d’intervention (BRI) progresse dans le bâtiment. Au premier étage, les hommes de l’Antigang s’arrêtent devant la porte face aux escaliers. L’appartement 166. Celui occupé, à en croire la boîte à lettres au rez-de-chaussée de l’immeuble, par le couple Amedy Coulibaly et Hayat Boumeddiene. Au top départ, les policiers de la BRI investissent le lieu. Il est vide. Dans le réfrigérateur du studio de 37 m2, un paquet de blancs de dinde et des yaourts ; dans le congélateur, des Snicker et des steaks hachés. L’évier accueille encore des couverts sales. Sur les étagères, un masque pour dormir, un protège-dents et les gants de boxe d’Hayat Boumeddiene traînent au milieu d’ouvrages religieux. Sur la table basse, des DVD relatifs à l’islam. Au mur, un étendard noir à calligraphie blanche reprenant la chahada – « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son Prophète ». Dans la salle de bains, les brosses à dents du couple, mauve pour elle, orange pour lui, ont été abandonnées là.

Pendant ce temps, au siège de la DGSI à Levallois-Perret, des recherches concernant le nouveau (et dernier) portable connu de la compagne de Coulibaly établissent qu’il n’émet plus depuis une semaine. Au petit matin, un mandat de recherche est délivré par le parquet de Paris. Le document judiciaire vise à la fois le meurtrier de la policière municipale et son épouse. Un appel à témoins est diffusé dans la foulée par les autorités, des photos par la presse.

Hayat Boumeddiene prenant la pose sous le regard du terroriste Amedy Coulibaly. © DR Hayat Boumeddiene prenant la pose sous le regard du terroriste Amedy Coulibaly. © DR

Vieilles de cinq ans, on y voit la jeune femme multipliant les poses guerrières, niqab sur la tête et arbalète au poing. Photo no 1 : Hayat vise l’objectif. Photo no 2 : agenouillée dans l’herbe, elle empoigne des deux mains son arme et fait mine de tirer. Photo no 3 : le doigt sur la détente, elle redresse le canon vers le ciel et défie d’un regard en coin Amedy Coulibaly qui immortalise la scène. La petite amazone islamiste reproduit avec volupté ces postures très mâles, héritées du bestiaire hollywoodien. Elle convoque à son insu le souvenir de Bonnie Parker photographiée par son homme, quatre-vingts ans plus tôt, cigare au bec et revolver à la main. Sur les clichés, les yeux noisette d’Hayat Boumeddiene pétillent de bonheur à travers le mince interstice qui leur est dédié sous son niqab. Et la France réalise qu’une femme peut être impliquée dans les attentats en cours.

Les témoignages spontanés affluent des quatre coins de l’Hexagone. Hayat Boumeddiene vient d’être vue à la gare de Nice. « Je me souviens d’un visage froid, un regard presque arrogant. Un regard de fou. » Elle a pris la ligne 9 du métro parisien vêtue de « l’habit traditionnel musulman bleu-gris, seul son visage était visible, elle portait des gants noirs, je pense qu’elle ne portait aucun accessoire, aucun sac ». Elle a emprunté le RER D, habillée « d’un manteau noir type doudoune avec un grand col, un pantalon blanc et des chaussures de sport blanches également ».

En réalité, elle est déjà loin. Très loin. Son homologue turque informe dans la soirée le contre-espionnage français que Hayat Boumeddiene a pris un vol Madrid-Istanbul le 2 janvier, en compagnie du petit frère d’un homme condamné pour sa participation à une filière d’envoi de djihadistes en Afghanistan.

Communiquées quelques jours plus tard, les images de vidéosurveillance espagnoles montrent Amedy Coulibaly déposer son épouse à l’aéroport de Madrid, en compagnie de ses complices qui eux aussi s’envolent pour la Turquie alors que le terroriste reprend la route pour Paris où il s’apprête une semaine plus tard à assassiner cinq personnes, une policière municipale à Montrouge, et quatre hommes de confession juive à l’Hyper Cacher.

Hayat Boumeddiene devient un symbole djihadiste, celle qui a défié et berné la République. Conscient de sa stature, l’État islamique lui réserve une place de choix dans sa propagande. Publié en février 2015, le numéro 2 de Dar al-Islam, magazine spécifiquement réalisé en langue française, titré « Qu’Allah maudisse la France », consacre – pour la première fois de sa jeune histoire – deux pages à une femme. À l’intérieur, elle n’est nommée que par sa fonction d’« épouse » d’Abou Bassir Abdallah al-Ifriki, alias Amedy Coulibaly.

« Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez atteint la terre du Califat ?

– Salem aleykoum, Louange à Allah qui m’a facilité la route, je n’ai rencontré aucune difficulté, c’est une bonne chose de vivre sur une terre qui est régie par les lois d’Allah. Je ressens un soulagement d’avoir accompli cette obligation al-Hamdoullilah. Qu’Allah nous raffermisse. »

Deux mois plus tard, RTL révèle que la fugitive vient d’appeler certains de ses frères et sœurs. Sereine, elle aurait confirmé se trouver sur le territoire de l’État islamique, sans préciser sa localisation exacte. Durant cette conversation, soumise à l’autorisation des hiérarques de l’organisation terroriste, elle assure ne pas être impliquée dans les attentats. D’après elle, Amedy lui aurait demandé de partir en Syrie, lui affirmant : « Ne t’inquiète pas, je te rejoindrai bientôt. »

La DGSI va alors solliciter, et obtenir, le branchement pour quatre mois du téléphone turc avec lequel Hayat a appelé sa famille. L’écoute de ce numéro sera même prolongée à deux reprises. Une obstination qui se révélera payante. 

Née le 26 juin 1988 à Paris, de parents originaires d’Oran, orpheline à 8 ans, ne supportant pas la nouvelle épouse de son père, ballottée d’un foyer d’hébergement à l’autre, Hayat Boumeddiene a toujours été très famille, servant de trait d’union entre ses trois sœurs et ses deux frères, mais aussi avec un couple d’amis de ses parents qui occupe un pavillon à Emerainville, en Seine-et-Marne, qui lui offre le gîte durant des années.

Celle qui traduit par la violence sa révolte parentale, cognant un éducateur, se frottant à une policière, est toujours soucieuse de préserver les membres de sa fratrie. Ainsi elle met un an pour annoncer à une de ses sœurs, musulmanes mais pas particulièrement pratiquantes, qu’elle a adopté le niqab. Chaque mot de son texto, envoyé le 11 mai 2010 est pesé même si l’orthographe reste incertaine : « SALU COMEN VA TU, DIMANCH AU MARCHE YAVAI PLU TA COULEUR DE RIDEAU MAI LE MEC MADI KE JEUDI IL ALAI EN AVOIR JE TE TIEN AU COURAN INCHAALLAH. JE VOULAI TANONCER AUSSI KE JE PORTE LE VOIL INTEGRALE, JE NE VE PA TCHOKER ET ENCOR MOIN MELOIGNER DE TOI BIEN AU CONTRAIRE, JE ME SEN BIEN COME CA GSPR KE TU PE COMPRENDR, SI TU VE KON EN DISCUTE YA PA DPROBLEME, TELOIGNE PA DMOI PARCKE JE LE PORTE STP. T MA SOEUR ET DIEU SEUL SAIT CKE JAI DAN LE COEUR POUR TWA. BISOU4. »

Alors, après un silence imposé par sa cavale et par l’État islamique, Hayat Boumeddiene va rappeler sa famille.

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Le présent article est le fruit d’une enquête menée ces dernières semaines dans le cadre de l’anniversaire des attentats de janvier 2015, de la consultation de nouveaux documents versés dans l’instruction judiciaire traitant de ces crimes. Le papier a été enrichi de paragraphes de mon livre Femmes de djihadistes (Fayard) paru au printemps ainsi que du contenu de certains entretiens menés à cette époque.