Pédophilie dans l’Eglise: l'éveil des victimes

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse

Les scandales de pédophilie révélés par l'association La Parole libérée ne se limitent plus au diocèse de Lyon et à « l’affaire Barbarin ». Les témoignages se multiplient dans l'Hexagone. Après des années de refoulement et de traumatismes, des victimes brisent le silence et mettent l’Église face à ses responsabilités. Témoignages, de Sainte-Foy-lès-Lyon à Toulouse, en passant par Rouen.

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Soixante adhérents et quarante victimes enregistrés en l’espace de quinze jours. Cent quarante messages et des témoignages de toute la France remontant jusqu’aux années 1960. Des déclarations anonymes, des appels à témoins, des débats, des coups de gueule sur la prescription ou la responsabilité de l’Église dans les affaires de pédophilie. Depuis sa création, le 21 mars dernier, le forum sécurisé de La Parole libérée fonctionne à plein régime. « Cela crée des rapprochements, des synergies, explique Pierre Fontanari, webmaster du forum. Après avoir libéré la parole, nous contribuons à rapprocher les victimes. »

En seulement trois mois, l’association La Parole libérée (lire « Pédophiles dans l'Eglise: les pourfendeurs du silence »), créée le 17 décembre 2015 par d'anciens scouts abusés sexuellement par le père Preynat à Sainte-Foy-lès-Lyon, a ouvert une véritable boîte de Pandore qui dépasse « l’affaire Barbarin ». Cinq cas de prêtres, soupçonnés ou condamnés pour agressions sexuelles sur mineurs ou jeunes majeurs, sont désormais connus dans le diocèse de Lyon, épicentre du scandale. Mais d’autres noms, d’autres affaires et de nouvelles victimes sortent du silence en Bourgogne, en Auvergne, en Normandie ou dans les Midi-Pyrénées.

À droite de l'image, au deuxième rang, le père Preynat assiste à la cérémonie de bénédiction des huiles saintes, célébrée par le cardinal Barbarin le 1er avril 2015. © lyon.catholique.fr À droite de l'image, au deuxième rang, le père Preynat assiste à la cérémonie de bénédiction des huiles saintes, célébrée par le cardinal Barbarin le 1er avril 2015. © lyon.catholique.fr

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Les faits concernent des prêtres et des sœurs en activité, des écoles catholiques prestigieuses ou de vieilles histoires passées sous silence pendant des décennies. « Le lourd passif de l’institution en matière de pédophilie n’a pas été revisité en France, analyse Christian Terras, le directeur de Golias, la revue catholique de gauche, bête noire du Vatican. Il n’y a jamais eu d’enquêtes pertinentes comme en Allemagne, en Belgique, en Hollande, aux États-Unis ou en Irlande. La géopolitique latine de l’Église, je parle de l’Italie, de l’Espagne ou de la France, a fait que l’Église a été épargnée par ces investigations car elle ne les a pas voulues. »

Après des jours d’enquête, Mediapart a créé une messagerie électronique spéciale, le 28 mars 2016, pour recueillir les témoignages des victimes de pédophilie (temoins@wereport.fr, voir sous l'onglet Boîte noire). En l’espace d’une semaine, via cette boîte mail et nos différentes sources, nous avons reçu des dizaines de messages. D’anciens enfants abusés, de parents, de proches, de simples témoins ou même de curés, en colère, désorientés, impuissants, et disséminés aux quatre coins de l’Hexagone.

Après les avoir recoupés et vérifiés, nous avons décidé de publier ces témoignages, en anonymisant les religieux pas encore reconnus coupables par la justice. Pour préserver la présomption d’innocence, mais aussi et surtout, pour mettre en lumière une parole souvent prescrite et trop longtemps restée sous silence au sein de l’Église de France. Celle des victimes.

  • Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône), 1978-1983.

Didier Burdet a été l’un des soixante enfants, selon le dernier recensement de La Parole libérée, abusés sexuellement par le père Bernard Preynat, principal accusé de ce « Spotlight à la française ». Le prêtre multirécidiviste, chef scout du groupe Saint-Luc de Sainte-Foy-lès-Lyon entre 1970 et 1991, a été mis en examen le 27 janvier 2016 après avoir reconnu les faits. Au courant depuis 2007-2008, le cardinal Barbarin, primat des Gaules, aura laissé en poste le prêtre pédophile jusqu’en août 2015. « Je vis avec ça depuis trente-sept ans, confie Didier, aujourd’hui âgé de 45 ans, pour lequel les faits dont il a été victime sont prescrits. Ça ne changera plus grand-chose. Je veux juste montrer qu’il y a une justice. Que l’Église ne veuille pas changer nous conforte encore plus dans notre combat. »

Didier a 8 ans quand il rentre au groupe des scouts de Saint-Luc. Un enfant « au milieu des grands ». Il est vite impressionné par le « père Bernard », un homme charismatique, imposant, autoritaire. Et croit, lui aussi, être le « préféré » du prêtre. « J’ai vite pensé que j’étais un peu son chouchou. Très vite, il m’a fait des câlins, m’a pris sur ses genoux… Puis, chaque samedi, ça allait un peu plus loin : des caresses, des mains dans le cou, la chemise retirée du pantalon pour glisser la main dessous…, se remémore Didier. Je me suis toujours souvenu de ces faits, mais mon cerveau les occultait. Comme un couvercle prêt à exploser à tout moment. »

Didier tente d’alerter sa famille, avec ses mots, ses prétextes. En vain. « Il faut dire que c’était couvert par les parents en quelque sorte. À 10 ans, j’ai dit à ma mère que je ne voulais plus aller aux scouts. J’ai dit que c’était parce que les grands me tapaient. Si je lui avais dit la vraie raison, elle ne m’aurait pas cru. Ma mère est allée voir Preynat, qui l’a convaincue de me laisser aux scouts. Preynat c’était Dieu. Et Dieu ne dit pas de mensonge. On croit le prêtre plus que l’enfant. »

La famille Burdet est catholique, tendance très pratiquante. Christian, l’aîné, est également l’une des victimes du père Preynat. Lui aussi attendra des années avant d’oser en parler. Progressivement, Didier va s’éloigner de sa mère et de son frère. À l’école, il aura des difficultés scolaires, se dira « rebelle ». « Aujourd’hui encore, c’est très difficile pour moi d’accorder ma confiance à quelqu’un. On m’a mis entre les mains d’une personne qui a abusé de moi, se faisait passer pour le plus beau, le meilleur », raconte aujourd’hui ce plombier, père de trois enfants, dont un garçon de 7 ans. Presque l’âge de Didier à l’époque des faits. « C’est pour mes enfants ce combat. »


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Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse, trois journalistes indépendants basés à Lyon, sont membres du collectif We Report, qui réalise des enquêtes et des reportages long format et multimédias.

Pour recueillir les paroles des victimes ou des témoins d’actes de pédophilie, une boîte mail spécifique a été créée : temoins@wereport.fr. L’anonymat et le secret des sources seront bien entendu respectés.