Mobilisation contre les pesticides: la résistance prend de l’ampleur

Face à la proposition gouvernementale d’instaurer une distance de sécurité de 5 à 10 mètres entre surfaces cultivées et habitations, la mobilisation contre les pesticides ne fait que se renforcer. La mesure est loin de répondre aux enjeux posés par l’usage intempestif de pesticides dans l’agriculture française depuis plusieurs décennies.

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Ils sont désormais 44 maires. Et ce mardi 10 septembre, un président de conseil général (le Val-de-Marne) leur a emboîté le pas : dans la foulée de Daniel Cueff, qui a pris le 18 mai un arrêté contre les pesticides sur sa commune de Langouët pour interdire l’usage de pesticides jusqu’à une distance de 150 mètres des habitations, ils sont à cette heure 45 élus à avoir pris des arrêtés sur leur territoire afin de limiter l’usage de pesticides à proximité des zones habitées (retrouver la liste, régulièrement actualisée, ici).

Si l’arrêté du maire breton a été suspendu le 27 août dernier par le tribunal administratif de Rennes, les édiles n’entendent pas baisser les bras. Ils attendent même de pied ferme la réaction de leurs préfets respectifs et font valoir qu’ils sont largement soutenus par leurs populations – et même bien au-delà. Daniel Cueff dit avoir reçu 47 000 messages de soutien depuis la réaction de son préfet…

Ces élus appartiennent à des territoires très divers. On y trouve Arcueil, ville de 22 000 habitants de la banlieue sud parisienne ; le village provençal de Revest-des-Brousses avec ses champs de lavandin, 288 habitants ; la commune de Wignehies, en plein cœur du parc naturel régional de l’Avesnois, 2 900 habitants ; ou encore la petite commune héraultaise de Murles, entourée de vignes. La filière viticole s’avère aujourd’hui la plus consommatrice de pesticides. « Ce n’est pas seulement notre commune qui est touchée : les pesticides se retrouvent dans les cours d’eau qui alimentent ensuite toute l’agglomération montpelliéraine, témoigne Clothilde Ollier, la mairesse de Murles. Que l’on habite à la campagne ou à la ville, nous sommes tous concernés. »

Face à cette mobilisation qui essaime depuis quelques semaines sur l’ensemble du territoire hexagonal, la proposition du gouvernement de maintenir une distance de seulement 5 à 10 mètres entre surfaces cultivées et habitations, qui sert de base à la consultation publique lancée ce lundi sur Internet, paraît bien légère. Surtout, elle ne se fonde sur aucune expertise scientifique et fait complètement abstraction des liens désormais établis entre usage de pesticides et différentes pathologies.

Maires, députés européens et militants rassemblés à Paris, mardi 10 septembre, contre l'usage des pesticides. © Michèle Rivasi

À l’origine de ces chiffres ? Un rapport de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) publié en juin dernier. On y trouve une estimation de la quantité de produit avec laquelle les résidents peuvent entrer en contact en cas de pulvérisation à une distance de 2, 5 et 10 mètres (respectivement 0,47 puis 0,24 puis 0,2 mL par adulte). Il ne s’agit pas d’une recommandation sur une distance à respecter. Ce sont simplement des chiffres qui ne disent rien du contact ou de l’inhalation du produit au-delà de 10 mètres de distance, et qui ne disent rien non plus de la contamination des sols, des nappes phréatiques, ou encore des cultures voisines.

Ces chiffres relevés par l’Anses s’appuient en outre sur un « document guide » de l’Agence européenne de sécurité des aliments datant de 2014, reposant lui-même sur des données datant… des années 1980. Dans ce « document guide », il est d’ailleurs précisé que « l’évaluation des personnes présentes et des résidents repose sur des données limitées » et la réalisation de « nouvelles études » est recommandée en matière d’évaluation des produits phytopharmaceutiques.

Une évidence : comment s’appuyer aujourd’hui sur des données datant d’une époque où il y avait bien moins de produits chimiques sur le marché, où les OGM n’existaient pas, et où les conséquences sanitaires de la production agro-industrielle n’étaient pas encore visibles comme aujourd’hui ? « C’est une expertise frelatée et productiviste, dénonce Stéphen Kerckhove, délégué général de l’association Agir pour l’environnement. L’Anses est dans une forme de cogestion avec le syndicat majoritaire. » Comprendre la FNSEA, qui depuis des décennies encourage ses agriculteurs à produire à grand renfort d’intrants chimiques.

Il est pourtant difficile d’ignorer aujourd’hui les conséquences sanitaires désastreuses de l’usage de pesticides. En 2013, l’Inserm (Institut national de la santé et la recherche médicale) y consacrait un rapport, dans lequel il faisait le lien entre l’usage de pesticides et plusieurs pathologies dont était victime la population agricole comme la maladie d’Alzheimer, des troubles cognitifs, des malformations congénitales, des cancers chez les enfants, des problèmes de fertilité, la maladie de Parkinson – pour ne citer que les maux principaux.

Plusieurs cas ont par ailleurs été largement médiatisés, comme celui de Paul François, en procès contre Monsanto (filiale du groupe allemand Bayer), depuis son intoxication par un désherbant, le Lasso. Cet agriculteur charentais a raconté son combat dans Un paysan contre Monsanto, publié en 2017. En Isère, une agricultrice, Sabine Grataloup, est également en procès contre le géant des pesticides pour faire reconnaître les graves malformations congénitales de son fils, qui lui ont valu 53 interventions chirurgicales en 11 ans. Les travaux de la réalisatrice Marie-Monique Robin (Notre poison quotidien) et le collectif Justice Pesticides, qui a déjà répertorié 244 plaintes déposées contre des firmes de produits phytosanitaires, permettent également d’entrevoir l’ampleur du problème.

La population agricole n’est pas la seule touchée. Si le maire de Langouët a pris son arrêté, c’est précisément parce que même dans sa commune où une moitié d’exploitants sont en agriculture bio et où les cantines scolaires sont passées au 100 % bio il y a une quinzaine d’années, une série d’analyses d’urine organisée par les associations « Pisseurs·sseuses Involontaires de Glyphosate BZH » et « Nous voulons des coquelicots » a mis en évidence des taux d’absorption de glyphosate alarmants chez les habitants. Un taux 30 fois supérieur aux taux normalement observés dans l’eau a été relevé chez les enfants.

On peut habiter l’un des villages les plus écologistes de France et respirer un air chargé de produits toxiques… On peut aussi avoir cessé l’usage de certains composants il y a une vingtaine d’années et en payer encore les frais aujourd’hui. C’est le cas de l’atrazine, un herbicide interdit dans l’Union européenne depuis 2003, diagnostiqué comme ayant des effets néfastes dans le développement de l’embryon humain, et dont l’on trouve toujours des traces dans les nappes phréatiques françaises.

D’où l’urgence des mesures à prendre. « Notre arrêté n’est pas illégal, explique Brigitte Raynaud, mairesse de Revest-des-Brousses. Nous menons une cause juste : nous appliquons le principe de précaution. Arrêtons d’engraisser des multinationales et de ne regarder que les intérêts financiers. Regardons l’intérêt humain ! C’est irresponsable de ne pas se préoccuper de la santé des populations quand on voit le nombre de maladies liées aux pesticides. »

Face à ce que les maires et associations mobilisés sur le sujet des pesticides dénoncent désormais comme une épidémie, la proposition gouvernementale n’apparaît pas seulement ridicule. Elle révèle l’impréparation des pouvoirs publics français, alors qu’une directive européenne vieille de déjà dix ans demande à ce que les États membres délimitent des périmètres de sécurité autour de l’utilisation des pesticides.

Le délai de transposition dans les législations nationales est, en principe, de deux ans. Il aura fallu en attendre huit pour que le gouvernement français prenne un premier arrêté pour statuer sur les règles d’épandage de pesticides : en 2017, un texte est enfin adopté – mais il ne s’attache qu’à la protection des cours d’eau et de nombreux aspects sont laissés de côté, notamment celui de la protection des riverains.

Le Conseil d’État, saisi par des associations comme Générations futures, a depuis obligé l’État à revoir sa copie. Face à ces carences reconnues par la plus haute juridiction française, différents avocats font valoir que les maires anti-pesticides ne font qu’appliquer leur devoir : protéger la population de leur commune.

L’exécutif, de son côté, brandit des chiffres fantaisistes. La surface agricole française serait amputée de 20 à 30 % si l’on décidait de mettre en place une zone tampon de 150 mètres autour des surfaces cultivées avec des pesticides, a avancé le ministre de l’agriculture Didier Guillaume dans différents médias. Rien ne vient corroborer cette estimation.

Mais faut-il, au fond, débattre de la longueur des zones tampons ? Ne faut-il pas encourager au contraire le développement d’une agriculture non consommatrice – et non dépendante – de pesticides ? De nombreux agronomes travaillent depuis longtemps sur la transition à l'agriculture biologique à grande échelle, et montrent que les exploitations assainies pourraient, à terme, obtenir les mêmes rendements que l'agriculture conventionnelle.

Revu à la baisse l’an dernier, le plan gouvernemental Ecophyto 2 affiche comme objectif une réduction de 50 % de l’usage des pesticides d’ici à 2022. Le débat sur la distance à respecter de ces derniers jours montre que le pouvoir actuel n’en prend pas du tout le chemin. L’an dernier, l’utilisation de pesticides en France a même augmenté.

Amélie Poinssot

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