A Chartres, un témoignage jette la suspicion sur l'élection du député Gorges

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Le Conseil constitutionnel doit se prononcer sur la régularité de l’élection de Jean-Pierre Gorges (UMP). Dans un témoignage adressé aux “Sages”, son adversaire socialiste rapporte des faits troublants : pendant la campagne, une personnalité écologiste locale lui a confié que Jean-Pierre Gorges était prêt à payer son ralliement. Ce dernier dément.

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Alors qu’il doit statuer dans quelques jours sur la régularité de l’élection du député Jean-Pierre Gorges (UMP, Eure-et-Loir), le Conseil constitutionnel se retrouve avec un drôle de témoignage entre les mains. Dans un courrier adressé aux « Sages », David Lebon, le candidat PS éliminé en juin, désormais conseiller d’Arnaud Montebourg au ministère du redressement productif, s’inquiète de ce que le scrutin ait pu être entaché de corruption.

Que rapporte précisément le socialiste ? À plusieurs reprises avant l'élection, une personnalité locale, Alfredo do Rosario, ancien militant PS passé chez Europe Ecologie-Les Verts (EELV), lui a confié sous le sceau du secret que Jean-Pierre Gorges, député sortant et maire de Chartres, était prêt à « l’acheter » : le candidat UMP promettait apparemment 30.000 euros à Alfredo do Rosario, en échange de son ralliement. Le montant n’était pas dû au hasard : étranglé par une série de crédits revolving (Sofinco, Cofidis, etc.), l’écologiste retraité se débattait avec 30.000 euros de dettes et craignait de ne plus pouvoir payer le loyer de son pavillon.

Il se trouve qu’à la veille du premier tour, le 9 juin, Alfredo do Rosario a effectivement basculé dans le camp UMP, apportant sans doute quelques voix dans sa besace, vu sa notoriété locale (il fut candidat à diverses élections). Pile entre les deux tours de ce scrutin ultra serré, il a en plus signé un tract assassin à l’encontre de David Lebon, financé et diffusé par l’équipe de Jean-Pierre Gorges (déclaré vainqueur au bout du compte avec 818 voix d’écart). S’est-il laissé corrompre ?

Le député et maire de Chartres, Jean-Pierre Gorges (UMP) Le député et maire de Chartres, Jean-Pierre Gorges (UMP)

Le député UMP dément catégoriquement, mais Alfredo do Rosario, lui, n’est plus là pour répondre : le 17 septembre, il est mort écrasé par un poids lourd dans son village à proximité de Chartres, sur un passage-piéton dont il avait maintes fois – comme militant écolo – dénoncé la dangerosité.

L’accident est survenu quelques jours à peine après l’envoi du témoignage compromettant de David Lebon au Conseil constitutionnel – joint sur le tard à une requête en annulation déposée fin juin par un adhérent vert (qui visait plutôt des histoires mineures de compte de campagne). Alfredo do Rosario était-il au courant du courrier lorsqu’il a traversé la route ?

« Je voudrais que la justice soit saisie, pour qu’on connaisse la vérité sur les coulisses de cette élection », déclare aujourd’hui David Lebon, embarrassé par la situation, mais soutenu dans sa démarche par sa suppléante EELV, Sandra Renda, qui a entendu les mêmes propos de la bouche d’Alfredo do Rosario pendant la campagne. « Avant de trancher sur la régularité de cette élection, le Conseil constitutionnel devrait auditionner David, même si c’est une procédure rarissime, suggère cette avocate. Le Conseil pourra ensuite, s’il le juge nécessaire, saisir le procureur de la République. »

Bluff

Dans son courrier aux « Sages », que Mediapart s’est procuré, David Lebon relate en fait deux conversations avec Alfredo do Rosario, dont la teneur paraît difficilement contestable. La première s’est déroulée le 19 avril à Chartres, à la Clouterie, le QG de la fédération socialiste d’Eure-et-Loir : « (Alfredo) m’a fait part d’une rencontre qu’il avait eue avec Jean-Pierre Gorges, à la demande de ce dernier ayant eu vent de ses difficultés, lequel lui aurait proposé la somme de 30.000 euros en échange de son ralliement, écrit David Lebon. (Alfredo) attendait de moi une surenchère par rapport à l’offre de (Jean-Pierre Gorges), ce que je me suis refusé de faire, les voix des électeurs ne se monnayent pas. » L’intégralité de ce récit a été confirmée à Mediapart par Sandra Renda, présente au rendez-vous et proche de l’écologiste, avec qui elle a mené moult combats.

Dans sa lettre, David Lebon fait surtout état d’un échange téléphonique survenu le 8 mai dernier. À un mois du premier tour, le socialiste s’est visiblement décidé à rappeler Alfredo do Rosario pour lui faire détailler sa « fameuse » entrevue avec Jean-Pierre Gorges. Le dialogue, que nous retranscrivons partiellement ci-dessous, a été enregistré :

– David Lebon : Qu'est-ce que t'a dit Gorges ?

– Alfredo do Rosario : C’est-à-dire c'était un service rendu pour un service rendu (…)

– Il te proposait quoi exactement ?

– Y avait aucun problème pour trouver la somme que je lui avais demandée, de 30.000…

– 30.000 ?

– Oui, ça c'est dans ses cordes, c'est un mec qui a du pognon.

– Le « service rendu », c'était que tu le soutiennes, c'est ça ?

– Oui, oui, tout à fait. Il n’allait pas me donner ça pour mes beaux yeux… Moi je suis pas bien dans ma peau, moi je suis un homme de gauche, tu sais bien.

Ce jour-là, David Lebon a coupé court à la conversation, après qu’Alfredo do Rosario lui eut de nouveau tendu une perche, suggérant au socialiste qu’il préférerait trouver un arrangement financier avec le PS (« solutionner mon problème dans mes convictions », selon son expression).

Sollicitée par Mediapart, la famille dénonce « une calomnie » et assure qu’aucun versement n’a jamais eu lieu. « Mon mari n’était pas à vendre ! » s’offusque Lourdes do Rosario, sur le point de rapporter les cendres du défunt au Portugal. D'ailleurs, si certains crédits sont couverts par l’assurance-décès, la majeure partie court toujours. Et le faire-part de décès stipulait à peu de choses près : « Ni fleurs, ni couronnes ; des dons pour la famille. »

Quand on informe l’une des filles d’Alfredo du contenu de l’échange téléphonique du 8 mai, elle répond du tac au tac : « Pour moi c’est du bluff, c’était pour voir si David Lebon allait lui proposer quelque chose aussi... Papa avait son franc-parler, il avait travaillé comme VRP. » Le souhait du socialiste de faire appel à la justice pour tirer cette affaire au clair la révulse : « C’est entacher la mémoire de mon père ! » Et de rappeler, pour expliquer son ralliement surprise à l’UMP, qu’Alfredo pensait pis que pendre de David Lebon, à l’époque conseiller de Martine Aubry à Solférino et perçu comme un apparatchik, qu'il avait d'ailleurs affronté lors de cantonales en 2008 (particulièrement fratricides à gauche).

Si aucun transfert d’argent n’a été effectué, Jean-Pierre Gorges a-t-il pu faire des promesses ? Des promesses que le décès d’Alfredo do Rosario auraient rendu obsolètes ? De vagues promesses que l’écologiste aurait sur-interprétées ? Alfredo do Rosario a-t-il tout inventé ? 

Au pied levé

En tout cas, une rencontre « contre nature » avec le candidat UMP a bien eu lieu pendant la campagne, dans un café en face de la mairie. « On l’a mis en relation avec des banquiers, jure Vincent Gouache, l’assistant parlementaire de Jean-Pierre Gorges. L’affaire s’est jamais faite, il est décédé entre-temps. »

Quelle affaire précisément ? « M. do Rosario a fait part (au député sortant) de ses difficultés financières, relativise Jean-Guy Muriel, le directeur de cabinet de Jean-Pierre Gorges, présent au rendez-vous. On l’a orienté vers deux banquiers de la place (de Chartres), le CIC et la Caisse d’épargne. C’est moi qui ai appelé la Caisse d’épargne, pour dire : “Est-ce que vous pouvez faire regarder (ce dossier) par vos services ?”. Le crédit revolving, c’est une plaie de ce pays ; tous les députés de France et de Navarre y sont confrontés. » À l’entendre, Alfredo do Rosario n’aurait jamais réclamé 30.000 euros : « S’il avait demandé de l’argent, il se serait fait virer ! »

Retrouvé par Mediapart, le directeur de l’agence en question refuse d’abord de parler, puis rappelle le lendemain, après avoir pris soin d’échanger avec le cabinet du maire. « J’ai dû voir M. do Rosario deux fois, affirme-t-il. La première fois, c'était après le coup de fil de la mairie. Je l’ai pris au pied levé. Je reçois moi-même très peu de clients, mais un rendez-vous avec l’un de mes collaborateurs aurait peut-être pris plus de temps. »

Impossible, jure le banquier, de retrouver la date. « Il s’agissait de revoir sa situation financière, la faisabilité de lui racheter ses crédits, avec un prêt amortissable beaucoup moins cher. De mémoire, il avait un crédit revolving autour de 19 % (de taux d’intérêt) et je lui refaisais un prêt à 4,5 %. » Au deuxième rendez-vous, organisé à la fin de l’été selon Lourdès do Rosario, Alfredo est revenu à la banque avec tous ses documents. « On devait se revoir, mais il est décédé », explique le directeur d’agence.

Pourquoi, au fait, rendre un tel service à Jean-Pierre Gorges ? « Ce n’était pas un service rendu au député-maire, mais un service au client, poursuit le banquier. Avec Jean-Pierre Gorges, on ne se connaît pas plus que ça. Je ne fais pas de politique. Je suis simplement conseiller municipal (sans étiquette) dans un petit village à proximité de Chartres. » Comment croire qu’Alfredo do Rosario, avec son endettement, pouvait constituer un client intéressant ? « Un client peut ne pas être intéressant aujourd’hui, et intéressant demain. Il suffit qu’il joue au Loto... »

Toutes ces explications laissent David Lebon sur sa faim. « Seule une enquête de justice pourrait faire la lumière », répète le socialiste. En 2007, les législatives avaient déjà été mouvementées dans cette circonscription de Chartres : la victoire de Jean-Pierre Gorges avait été invalidée par le Conseil constitutionnel, qui reprochait au candidat UMP, patron de l’office HLM, d’avoir organisé 18 inaugurations de logements pendant la campagne (« une manœuvre (ayant) altéré le résultat »). Puis la socialiste élue à sa place avait été déclarée inéligible, pour avoir profité de l’aide d’un hypermarché Leclerc. C’est au troisième scrutin que Jean-Pierre Gorges avait finalement emporté le siège.

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Jean-Pierre Gorges n'a pas souhaité nous répondre directement, préférant laisser son directeur de cabinet s'exprimer.