Neurosciences contre les sciences de l’éducation: les enjeux du conseil scientifique de Blanquer

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Le ministre de l’éducation vient d’installer un comité scientifique, qui, présidé par le spécialiste des neurosciences Stanislas Dehaene, fait la part belle aux sciences cognitives. Des experts craignent que sa vision de l’école ne soit que mécaniste et que les autres disciplines soient évincées.

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Le ministre de l’éducation nationale n’a jamais fait mystère de son appétence pour les neurosciences. Voilà cet intérêt confirmé par l’installation d’un conseil scientifique le 10 janvier. Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale, préside cette nouvelle instance qui compte 21 membres (la liste complète est à découvrir ici). 

Jean-Michel Blanquer © Reuters Jean-Michel Blanquer © Reuters
Au cours de la présentation de ce conseil, le ministre a déclaré qu’il sera « l’inspiration fondamentale de la politique éducative ». Jean-Michel Blanquer attend qu’il puisse aussi « nourrir la réflexion pédagogique en mettant à la portée de tous les résultats de la recherche de pointe comme des expérimentations de terrain », ce en faisant des « recommandations » aux professeurs. Patrick Picard, directeur du Centre Alain-Savary, à l’Institut français de l’éducation (IFE), ne voit pas d’un mauvais œil, « sur le principe », la création d’un tel conseil. Mais il espère que les moyens débloqués pour mener un véritable travail d’évaluation seront à la hauteur.

Depuis l’annonce de la création de cet organe à la fin novembre, plusieurs syndicats et chercheurs ont fait part de leur circonspection vis-à-vis de ce projet. Craintes en partie confirmées par l’officialisation de ses membres.

En effet, par sa composition, il laisse la part belle aux neuroscientifiques. Sur 22 experts, président inclus, une dizaine se rattache à cette discipline comme Éléna Pasquinelli, Maryse Bianco, Michel Fayol, Caroline Huron, Joëlle Proust, Franck Ramus, Sid Kouider, Nuria Sebastian-Galles, Elizabeth Spelke, Liliane Sprenger-Charolles et Johannes Ziegler. D’autres comme Esther Duflo ou Marc Gurgand sont économistes. Étienne Ghys est mathématicien. Gérard Berry est spécialiste de l’informatique et des sciences numériques. Patrick Savidan est philosophe et président de l’Observatoire des inégalités. Les deux sociologues sont Bruno Suchaut et Jérôme Deauvieau. Les sciences de l’éducation sont quant à elles représentées par Pascal Bressoux et Marc Demeuse, spécialistes de la mixité sociale et de l’éducation prioritaire.

Selon le Café pédagogique, plusieurs des membres de ce conseil sont proches de l’association Agir pour l’école à laquelle Blanquer a appartenu et qui est pilotée par l’Institut Montaigne (lire notre enquête sur ce think tank). L’attachement du ministre aux comparaisons internationales, qui doivent nourrir la réflexion selon lui, transparaît aussi dans l’instance puisque plusieurs chercheurs proviennent d’universités étrangères.

Pour commencer, le conseil scientifique entend s’occuper de cinq grandes thématiques : l’évaluation et l’intervention, la formation et les ressources pédagogiques, la pédagogie, la réduction des inégalités, le handicap. L’instance pourra aussi réaliser des expérimentations qui seront évaluées.

Sur le papier, rien de très dérangeant ou polémique même si les sciences cognitives suscitent des interrogations. Elles ambitionnent d’expliquer le fonctionnement du cerveau humain et de rassembler des connaissances et recherches sur le système nerveux. Appliquées à l’éducation, elles pourraient être un adjuvant intéressant pour optimiser les résultats des écoliers français dans les classements internationaux et permettre d’enfin résorber les inégalités scolaires. D’où l’espoir et la méfiance qu’elles suscitent. Ses promoteurs, dont fait partie le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, y voient une solution quasi miraculeuse. Ses détracteurs craignent le systématisme de cette approche, la mécanisation de l’éducation et l’éviction d’autres sciences comme la sociologie ou les sciences de l’éducation.

Plusieurs observateurs relèvent encore le manque de pluralité de ce conseil. Michel Lussault, géographe et surtout ex-président du conseil supérieur des programmes dont il a démissionné avec fracas fin septembre 2017, regrette qu’il y ait si peu de spécialistes des sciences de l’éducation et de didactique, et notamment l’absence de spécialistes de l’histoire de l’éducation. Il aurait aussi aimé que Nathalie Mons, sociologue et présidente du Cnesco, autre instance d’évaluation, soit invitée à participer à ce conseil. Lorsqu’il était directeur général de l’enseignement scolaire entre 2009 et 2012, Blanquer avait déjà réuni un conseil scientifique avec, déjà, Stanislas Dehaene, qui préfigurait celui qui vient d’être institué. À la différence près qu’il est aujourd’hui ministre et possède à ce titre plus de leviers pour une application effective des recommandations formulées par ces experts.

À l’époque, Michel Lussault y siège en tant que président de l’Institut français de l’éducation. Il se souvient d’un conseil plutôt intéressant puisqu’il rassemblait des « gens variés ». Ce qui n’est pas le cas selon lui aujourd’hui.

La création de ce comité versé dans les neurosciences ne s’est pas faite sous les meilleurs auspices. Dès son annonce à la fin novembre 2017, le principal syndicat du primaire, le Snuipp-FSU, rejoint par une soixantaine de chercheurs – parmi lesquels le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, le géographe et ancien président du Conseil supérieur des programmes Michel Lussault, ou encore le professeur en sciences de l’éducation Philippe Meirieu –, avait mis en garde dans un texte le ministre contre une vision partiale de la recherche. Les signataires écrivaient dans cet appel intitulé « L’école a besoin de toute la recherche » ceci : « Dans le dialogue permanent que l’école doit entretenir avec la recherche, aucune discipline ne peut légitimement s’imposer aux autres et aucune ne doit être ignorée. La recherche ne peut être instrumentalisée dans des débats médiatiques le plus souvent réducteurs. »

De son côté, Jean-Luc Berthier, professeur, responsable de formation, proviseur émérite, animateur du site Sciences-cognitives.fr, fait lui aussi partie des défenseurs des neurosciences et salue l’initiative ministérielle. Il mène une expérimentation basée sur les recherches de neurosciences dans 200 classes sur 5 000 élèves. Il préfère par ailleurs l’emploi du terme « sciences cognitives », qui englobe un champ plus vaste. Le terme « neurosciences » charrie par ailleurs à ses yeux pléthore de caricatures dommageables. «  On imagine les élèves comme des cobayes avec des machines partout. Or ce n’est pas cela, il faut que les deux mondes apprennent à se connaître. Les sciences cognitives n’ont pas pour objet d’écraser le capital précieux des sciences de l’éducation mais de connaître le cerveau grâce aux laboratoires de recherche », explique-t-il.

Il pense qu’il est « urgent » que la pédagogie s’adapte à la manière dont le cerveau fonctionne. « Par exemple, on n’a jamais dédié d’activités spécifiques à la manière dont l’attention d’un élève se fixe. C’est traité de manière intuitive mais pas rationnelle. »

Les neurosciences ne sont pas la martingale

Pour Philippe Meirieu, professeur en sciences de l’éducation, considéré comme le pape des pédagogistes par ses détracteurs, le fait que la présidence du conseil soit offerte à Stanislas Dehaene « n’est pas innocent ». Ce choix démontre bien selon lui la prédominance accordée aux sciences cognitives. Il tient à préciser que cela n’invalide pas la pertinence de ses travaux ni même de sa discipline. Celle-ci peut par exemple apprendre des choses sur certains phénomènes comme l’inhibition, qui montre que les élèves qui répondent vite à une question se trompent souvent ou restent approximatifs. Mais Philippe Meirieu désapprouve l’idée « de baser l’ensemble de l’enseignement sur la connaissance du système neuronal et du cerveau », arguant que cela est « réducteur et préoccupant car cela ne rend pas compte de toute la complexité de la pédagogie ».

Pour sa part, Patrick Picard reste vigilant face à une tentative consistant à automatiser les pratiques. Sur le cas de la lecture, le spécialiste explique qu’il faut certes que les enfants maîtrisent le code, c’est-à-dire le déchiffrage, mais que les autres dimensions comme la compréhension, la production d’écrits ou le travail sur la langue ne peuvent pas être mises de côté. Il ne s’agit pas pour autant de condamner dans leur globalité les sciences cognitives car « elles peuvent parfois valider des intuitions », dit-il. Mais plutôt d’associer toutes les facettes du mécanisme d’apprentissage. « Si on reste sur du cognitif, on ne ramène plus de social. Si quelqu’un dit que seule l’homéopathie est valide et que les autres médecines ne valent plus rien, c’est problématique. C’est pareil pour l’éducation », précise Patrick Picard.

Philippe Meirieu dresse le parallèle suivant pour appuyer son raisonnement : « Je ne suis pas hostile à la physique nucléaire mais hostile aux centrales nucléaires. Les scientifiques ont raison d’en faire mais je critique le fait que ces découvertes soient utilisées sans qu’on se pose des questions éthiques et politiques. Si on me prouve qu’envoyer des électrochocs aux enfants fait qu’ils apprendraient à lire plus vite, je ne serais pas d’accord non plus. »

Ces critiques, le ministre de l’éducation nationale les connaît et les devance. Toujours dans son manifeste, « L’école de demain », il identifiait déjà les limites du recours aux seules sciences cognitives pour mener une politique éducative. Il y écrit qu’« il ne s’agit pas d’avoir une approche scientiste, et les sciences cognitives ne sont pas la boussole absolue de tout ce qu’on doit faire en matière d’éducation. Les neurosciences permettent de mieux comprendre les étapes du développement cognitif sans être un nouveau dogme commandant de tout saisir et tout déterminer. Mais elles n’en sont pas moins un repère incontournable sur ce que nous pouvons savoir du cerveau humain. »

Ce n’est pas la première incursion de Jean-Michel Blanquer sur le terrain des neurosciences. Le ministre écrit, dans la préface de son ouvrage L’École de demain paru à l’automne 2016, un plaidoyer en leur faveur. Il considère qu’une « révolution des sciences cognitives » est en train d’émerger. « On sait aujourd’hui des choses sur le cerveau humain que l’on ne savait pas il y a seulement vingt ou trente ans, et qui doivent influencer notre manière d’enseigner et donc de former les professeurs. » Dans son livre, il cite par ailleurs Stanislas Dehaene et ses travaux. Les deux hommes sont proches et se connaissent depuis 2006, quand Blanquer était directeur adjoint du cabinet de Gilles de Robien alors ministre de l’éducation nationale.

L’histoire la plus médiatique et emblématique concerne Céline Alvarez (lire ici l’article de Laurence De Cock). L’ex-institutrice dit avoir obtenu des résultats spectaculaires dans l’apprentissage des savoirs aux tout-petits dans une école maternelle d’éducation prioritaire de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) de 2011 à 2014. Elle raconte son expérience dans un ouvrage à succès, Les Lois naturelles de l’enfant (éditions Les Arènes) publié à la rentrée 2016. Elle était alors appuyée dans sa démarche par Stanislas Dehaene. Un certain Jean-Michel Blanquer alors directeur général de l’enseignement scolaire, une sorte de ministre bis, a aussi soutenu le projet. L’expérimentation n’a jamais fait l’objet d’une évaluation scientifique solide et le soutien du ministère de l’éducation nationale lui a été retiré un an après le démarrage de son initiative. 

D’autres craignent encore la concurrence entre cette instance et celles déjà existantes. La loi de refondation pour l’école de 2013, votée par la précédente majorité, a créé différents organismes de recherche et d’évaluation du système scolaire : l’inspection générale (qui va faire l’objet d’une réforme), la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (la Depp), le conseil supérieur des programmes (le CSP) et de manière indépendante le Conseil national d’évaluation du système scolaire, le Cnesco. Le ministre a promis que le conseil scientifique n’aura pas la prévalence des décisions éducatives mais qu’il travaillera « en articulation avec les organisations existantes ». 

Michel Lussault pointe le fait que le ministre semble oublier d’associer à la réflexion les écoles supérieures du professorat, les Espé (ex-Iufm). Rétablies par la gauche, elles devaient développer la recherche en éducation. Seulement, relève encore l’ex-président du CSP, « rien ne fait référence aux Espé et leur mission de recherche dans les déclarations du ministre ».

Dans la tribune publiée par le Snuipp-FSU, les chercheurs alertaient aussi sur le caractère systématique de cette vision purement scientiste de l’éducation : « Cette dynamique de la connaissance ne peut se réduire à un prêt-à-penser immuable dont les enseignants ne seraient que les interprètes. » L’historien de l’éducation Claude Lelièvre rappelle à cet égard dans un billet de blog publié dans Le Club de Mediapart que « depuis Jules Ferry […] la pleine liberté de choix [est] laissée à des professionnels de haut niveau en la matière, à savoir les enseignants eux-mêmes ».

Patrick Picard considère qu’évaluer par un MOOC, un cours en ligne, les pratiques enseignantes est discutable et surtout insuffisant. « On ne peut pas non plus penser que les enseignants vont être formés par vingt scientifiques qui vont définir le contenu des cursus. Ce n’est pas en deux jours par an de formation pour un professeur des écoles qu’on va réussir à bouleverser les pratiques enseignantes. » Michel Lussault renchérit : « Avec un mauvais jeu de mots, le professeur devient un processeur. Celui qui applique bêtement des règles de l’apprentissage. Sans compter que la place des parents est oubliée. »

Les élèves non plus n’ont pas grande importance dans ces dispositifs, craignent les tenants des sciences de l’éducation. Ce sont des « êtres de désir », explique encore Philippe Meirieu. Il faut leur donner l’envie d’apprendre. Et là-dessus, les neurosciences ne disent rien, explique-t-il, car ce sont les professeurs qui doivent faire émerger ce désir. La pédagogie et la psychologie travaillent sur ces sujets. « Avec les neurosciences, on oublie que les élèves ne sont pas des clés USB sur lesquelles on charge des savoirs. Blanquer va devoir prouver qu’il ne veut pas se livrer à un dressage des élèves. »

Tout favorable qu’il soit à cette ouverture à la science cognitive, Jean-Luc Berthier reconnaît qu’il ne s’agit pas d’une méthode miracle. Le défi principal va être, selon lui, de réussir à traduire ces travaux en pratique professionnelle, notamment dans la formation des professeurs, sans que cela ne prenne un temps infini. « Cela ne fonctionnera que si les enseignants se décident à être des expérimentateurs et ne s’enferrent pas dans leur routine. »

Pour Philippe Meirieu, la stratégie politique de Jean-Michel Blanquer est de plus en plus limpide. « En période de crise, il faut un bouc émissaire. Il a choisi les pédagogistes. Nous serions responsables d’une prétendue baisse de niveau. Et il faut un remède miracle aussi, à savoir les neurosciences. » Michel Lussault va plus loin. Il trouve « irresponsable de prétendre détenir la martingale ». Pour lui, « les réformes restent des véhicules mais ne produisent pas de miracles ». Ce qui lui fait dire que Blanquer est « un vrai dogmatique à moustaches scientifiques ».

Il n’existe pas de recette magique en matière d’éducation. Faire croire le contraire à l’opinion publique relève de la pure démagogie selon plusieurs interlocuteurs. La déception pourrait être à la hauteur des attentes. « Dans dix ans, si ça ne fonctionne pas, les gens n’auront plus confiance en l’école publique et c’est dangereux », craint Patrick Picard.

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