«Gilets jaunes»: à Toulon, le commandant Andrieux a bien porté des coups le premier

Le 5 janvier, à Toulon, le commandant Didier Andrieux a frappé plusieurs fois des manifestants, au mépris des règles de maintien de l’ordre selon de nouvelles vidéos obtenues par Mediapart. Ce qui remet en cause la version défendue par son avocat.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Cette fois, il est possible de voir la séquence dans son intégralité. Selon de nouvelles vidéos obtenues par Mediapart, le samedi 5 janvier, les « gilets jaunes » de Toulon ont eu à faire frontalement au commandant de police Didier Andrieux à plusieurs reprises.

Dans un premier temps, on avait découvert ce commandant, décoré de la Légion d’honneur quatre jours plus tôt, filmé près de la gare de Toulon, aux prises avec un manifestant qu’il cogne sur le capot d’un véhicule, dans le cadre d’une interpellation. Deux enquêtes, administrative et judiciaire, ont été ouvertes sur cette affaire. Il a été également filmé boxant un autre homme, contre un mur. Mais ce n’est pas tout.

Deux heures avant ces faits, le commandant Andrieux affrontait déjà les manifestants, sur le boulevard du Lieutenant-d’Estienne-d’Orves, qui mène à l’autoroute. Sur une vidéo, transmise par son avocat à France 3 mercredi 9 janvier, on voit le commandant à terre, frappé par des manifestants, avant de se faire extirper par ses collègues. Par cette vidéo, l’avocat souhaitait placer les choses dans leur contexte, « chaotique », d’une « violence inouïe »  contre la police. Des vidéos, obtenues par Mediapart, remettent en cause cette lecture des faits.

© Mediapart

Décryptage. Le commandant avance, seul, casque de moto sur la tête. Il frappe un manifestant, sans raison apparente, à droite de la chaussée, puis un autre, avec ses pieds, avec ses mains, avant de revenir au milieu de la route, seul. Au mépris des règles élémentaires du maintien de l’ordre : un commandant commande, supervise et s’attache à ce que les policiers soient en binôme. Plusieurs gilets jaunes s’approchent, dont un homme, drapeau tricolore dans le dos, qui filme la scène ; c’est la vidéo qu’il a confiée à Mediapart.

Le commandant Andrieux, matraque télescopique en main désormais, esquisse plusieurs gestes menaçants. Ses collègues s’approchent à leur tour, et lancent des grenades lacrymogènes par l’arrière. Certains tête nue. Le commandant assène plusieurs coups sur le manifestant au drapeau, qui crie « Police républicaine ! », et s’écarte. Didier Andrieux recule à son tour, se retrouve au sol, où il est roué de coups par des manifestants, avant d’être extirpé par ses collègues, et de rejoindre sa moto.

Cadre ingénieur de la défense, l’homme au drapeau tricolore témoigne : « J’étais estomaqué de voir le policier fouetter dans la foule, à la recherche d’une victime. Je garde avec émotion l’image de son visage, crispé de haine, qui me regardait tout en essayant de me frapper à différentes reprises. Je ne comprenais pas comment il pouvait essayer de me frapper ni même comment cette manière d’intervenir pouvait être celle d’un représentant de la police républicaine. »

Selon l’avocat de Didier Andrieux, Christophe Bass, la scène se déroulerait « après un premier épisode de violence, où des projectiles ont été lancés vers les services de police, par un groupe agressif ». La défense du commandant précise : « Les services de police veulent détacher ce groupe pour les éloigner des autres manifestants. Le commandant avance avec à ses côtés le commissaire de police de Toulon, il est donc aussi dans une mission de protection. »

Sur les coups portés, Christophe Bass parle d’une « sorte de charge, contre des personnes qui viennent au contact, pour les faire reculer », et souligne le manque d’effectifs présents sur place, dans une situation « chaotique ».

Pour les gilets jaunes, c’est l’arrivée soudaine du commandant Andrieux qui fait monter la pression. Tout avait démarré peu avant quand les gilets jaunes du Var s’élancent comme convenu, depuis la place de la Liberté, encadrés par quelques motards, à 13 h. Parvenue au pont du Las, une partie des troupes décide de gagner l’autoroute, contrairement au parcours prévu. Ambiance calme, sans menace ni danger, si ce n’est l’accès tout proche à la voie rapide. Une poignée de policiers est présente, le gros des forces étant positionné devant le tribunal et la préfecture, dans le centre de la ville.

« Au départ, aucune personne n’était menaçante, nous sommes des gens pacifiques, raconte Moez, un gilet jaune du Var, présent ce jour-là et qui a également filmé la scène. Je le dis franchement, nous n’avions pas à aller sur l’autoroute, mais il y a eu un effet de masse, on a suivi… Et la masse commençait à se raisonner pour faire demi-tour, même si un petit groupe un peu virulent insistait pour y aller. C’est là que le commandant est arrivé, et il a commencé à agresser les gens. »

Dans son signalement à l’IGPN, sans suite pour l’heure, l’homme au drapeau insiste : « Je ne m’attendais pas à ce qu’un officier de police se montre aussi violent face à une situation qui ne présentait pas de caractère critique. » À Mediapart, il ajoute : « La séquence de ce déchaînement de violence du commandant Andrieux demeure comme un souvenir incompréhensible, révoltant, qui a profondément altéré ma confiance dans le professionnalisme des forces de l’ordre de la République. »

Mises bout à bout, les vidéos permettent de lire toute la séquence comme un cas d’école du maintien de l’ordre qui tourne au fiasco : une foule, plutôt pacifique, et incrédule devant les agissements policiers qu’elle ne comprend pas, qui se fait hostile. Son incompréhension qui devient colère. Et finalement une foule qui se retourne contre les forces de l’ordre.

Les gilets jaunes du Var soulignent également d’autres incidents du même type, ayant émaillé les manifestations dans Toulon, en présence du commandant Andrieux. Le 3 décembre 2018, plusieurs lycéens sont mis à terre, par des policiers. Le 22 décembre, lors d’une manifestation devant les marches du tribunal, des femmes interpellent le commandant, l’accusant de « traîner les enfants au sol », au point que des manifestants improvisent un service d’ordre d’urgence, pour canaliser la colère.

Alors qu’il était en poste à Marseille, Didier Andrieux a également provoqué un certain nombre de remous par ses méthodes. Selon Le Parisien, il avait même fait l’objet d’une critique en règle de ses collègues, dans un courrier remonté au directeur départemental de la sécurité publique des Bouches-du-Rhône et au directeur central de la police nationale, où les policiers dénonçaient des « excès d’autoritarisme et de manquements à la sécurité au cours d’opérations ».

Depuis quelques jours, un panneau publicitaire a fait son apparition sur le bord d’une route, à l’ouest de Toulon. Sur un affichage en quatre par trois, on peut lire ces mots : « Le prix Benalla remis à Didier Andrieux, commandant de police à Toulon. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale