Malaise au sein de la rédaction web du «Monde»

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Par une lettre ouverte, les équipes numériques du journal ont signifié ironiquement à son directeur, Jérôme Fenoglio, que « le réacteur a mal au cœur ». La Société des rédacteurs du Monde appuie la démarche.

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Pour une fois, ce ne sont pas les actionnaires milliardaires du Monde qui sont à l’origine d’un malaise au sein de la rédaction, mais plutôt le management des équipes – et plus précisément celui des équipes numériques – conduit par le directeur du journal, Jérôme Fenoglio.

Usant d’une démarche peu fréquente au sein du journal, sinon même inédite, la rédaction web du Monde vient d’adresser une lettre ouverte à la direction du journal, qui a circulé en interne. Ironiquement intitulée « Le réacteur a mal au cœur », cette lettre ouverte (que l’on peut consulter ici (pdf, 97.4 kB)), fait d’abord ces constats : « Le web est régulièrement présenté par notre direction comme le “cœur du réacteur” de ce journal. Mais 45 membres de la rédaction du Monde déplorent un manque d’ambition éditoriale sur le numérique et s’inquiètent de l’épuisement et du découragement qui s’installent. »

Et le texte se poursuit en égrenant les réponses que la direction du journal apporte depuis un bout de temps à ce malaise : « On en reparle dans trois mois » ; « Ah mais je découvre le problème aujourd’hui, pourquoi ne l’avez-vous pas dit avant ? » ; « Ah non, trop tard : la roadmap pour 2020 est déjà bouclée, désolé » ; « Oui, mais ce n’est pas avec moi qu’il faut voir ça » ; « Ça, ce sera pour la v2 » ; « Allez, on se fait une réunion bientôt pour en reparler »

Et la lettre ouverte ajoute : « Depuis des mois, ces phrases sont devenues le quotidien des équipes numériques du Monde. Autant de portes claquées au nez, d’idées qui traînent dans les placards, de renoncements. De la rédaction web aux services et pôles à forte dimension numérique, un constat s’impose : toutes les idées, remarques, suggestions et projets qui n’émanent pas de notre direction sont aujourd’hui voués aux oubliettes. La liste des “projets numériques” pour l’année 2020 présentée en janvier est famélique : les deux principaux chantiers de la direction de la rédaction seront de “réussir la couverture des grands événements” et de “continuer à améliorer l’exposition de nos contenus”… Les rares “innovations” présentées ne relèvent quant à elles pas de l’éditorial, comme le nouveau service Mots Croisés – à l’exception du projet de podcasts annoncé depuis. »

La lettre ouverte détaille ensuite de manière minutieuse une liste interminable de manquements, de projets avortés, de renoncements, de manques d’ambitions : « Le recrutement de nouveaux abonnés numériques, enjeu si crucial pour notre avenir, repose aussi sur notre capacité à innover et à nous renouveler. Dans un secteur en crise, faire l’impasse sur ce terrain, c’est se tirer une balle dans le pied. Autrefois en avance, Le Monde prend le risque de se mettre à la remorque de ses concurrents nationaux et internationaux. Ces verrous compliquent sérieusement la tâche de la rédaction au quotidien. Les grands événements prévisibles comme les élections ou les compétitions sportives sont traités en urgence, au grand regret des équipes concernées, qui avaient pourtant alerté en amont sur la nécessité d’anticiper les choses. De “petits” projets qui auraient pu se faire en relative autonomie se perdent dans les méandres de réunions et de chaînes de courriels. À l’arrivée, on se dit : “Tout ça pour ça ?” » 

Et la lettre se termine par des demandes multiples de la rédaction, pour « davantage de confiance », « davantage d’autonomie », « davantage de considération » ou encore pour « renouer le dialogue ».

L’expression de ce malaise a eu d’autant plus d’écho au sein des personnels du journal que la Société des rédacteurs du Monde (SRM) a exprimé par un communiqué sa solidarité avec les équipes numériques : « Ce courrier pointe des risques de démotivation ou d’épuisement, doublés du sentiment de perte de confiance ou de manque de considération. Il souligne un manque de dialogue, un problème d’écoute. Ces constats doivent être pris au sérieux. Il ne faudrait pas penser non plus qu’ils ne concernent que la rédaction numérique : ce qui vaut pour le “web”, vaut pour le “print”. » Regrettant qu’à la suite de cette lettre ouverte, Jérôme Fenoglio n’ait invité à discuter que la seule rédaction numérique, la SRM ajoute : « La SRM souhaiterait que cette discussion soit ouverte au reste de la rédaction : nous ne sommes pas deux rédactions distinctes, tout le monde est concerné par les questions liées à la qualité éditoriale, aux relations de travail et à l’avenir de notre média. »

Preuve que le malaise est profond, même la CFDT, pourtant réputée au sein du journal pour sa mollesse, a jugé utile de prendre la plume pour bousculer le directeur du journal : « Nous avons pris connaissance de ta réponse à la Lettre de la rédacweb. Nous nous étonnons de ta volonté d’avoir une simple réunion avec elle et de ne pas l’élargir à l’ensemble des rédactions. Le malaise face au manque d’écoute et de considération, l’absence de perspective claire de développement et le sentiment que nous prenons du retard est très partagé. Les élus du CSE t’ont alerté à plusieurs reprises. Il nous semble qu’il serait utile que le directeur vienne en discuter sereinement avec tou.te.s. Vouloir la cantonner aux seules équipes web, c’est ne pas comprendre que nous sommes désormais confrontés ensemble aux mêmes questionnements. »

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