Wauquiez, roitelet en sa région: la hache et le spectacle

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Des agents envoyés aux « oubliettes de la Région »

« Quand Laurent Wauquiez est arrivé, il a considéré que tous les gens qui avaient été embauchés sous Queyranne n’étaient pas de confiance », affirme Christian Darpheuille (UNSA), qui n’hésite pas à parler de « chasse aux sorcières ». « Certains cadres syndiqués ne retrouvent pas de postes alors qu’ils ont toujours fait preuve de neutralité dans leur travail. Mais bizarrement, ils ne remplissent jamais les conditions pour le poste. » Dans le bâtiment Eolis, à côté de l’hôtel de région, sont « envoyés » ceux à qui l’on ne donne pas grand-chose à faire, explique un agent. « Ce sont les oubliettes de la Région », s’amuse Viviane Huber (CFDT). « Le meilleur moyen d’écarter des agents est de les mettre dans des placards », beaucoup ont d'ailleurs choisi de s'éloigner de l'exécutif régional, raconte un employé qui témoigne de nombreux cas de souffrance.

Les syndicats décrivent un climat social étouffant, avec des postes vacants, liés à la fusion des deux Régions, sur lesquels les agents doivent repostuler, mais sans trop savoir ce qu'ils vont devenir. Une enquête vient d'être demandée par le CHSCT pour faire un état des lieux de la santé et de la sécurité des agents.

Dès son entrée en fonction, Laurent Wauquiez a tenu à mettre les points sur les « i » avec les organisations syndicales en refusant de les rencontrer pendant près d’un an. « Il nie tout simplement les organisations syndicales. Il a ignoré toutes nos demandes de rendez-vous », raconte Élisabeth Le Gac, secrétaire de l’Union régionale CFDT.

Laurent Wauquiez à l'Hôtel de Région. © Site du conseil régional Laurent Wauquiez à l'Hôtel de Région. © Site du conseil régional

Une étrange atmosphère règne en tout cas à l’hôtel de région. Deux agents qui avaient donné leur accord pour nous rencontrer et évoquer le climat social ont finalement annulé leur rendez-vous au dernier moment. L’un d’eux, contacté à sa demande par la messagerie d’un membre de sa famille, n’a plus jamais retourné nos appels. « Tout le monde se sent surveillé », reconnaît Christian Darpheuille.

L’épisode du 9 février 2017 a aussi laissé des traces. Rassemblés à l’appel des syndicats dans le hall de l’hôtel de région, les agents protestataires ont eu la surprise de se voir photographiés par différents « directeurs ». « J’étais à côté d’un policier des RT (ex-RG) qui rigolait en me disant : “Eh ben, ils prennent plus de photos que nous !” » se souvient Christian Darpheuille. Dans ce contexte un peu particulier, et alors que plusieurs articles de la presse locale, notamment ceux d'Acteurs de l'économie - La Tribune, ont fortement déplu à Wauquiez, une récente formation sur la sécurité de l’intranet, qui précisait bien les sanctions en cas d’introduction de clé USB extérieure, a été interprétée comme une manière de dissuader toute fuite, en particulier vers la presse.

Signe du malaise, le directeur général des services (DGS), Guillaume Boudy, que Laurent Wauquiez était allé chercher pour ses compétences en matière de fusion des organisations, a jeté l’éponge au bout d’un an et demi. « Laurent Wauquiez a eu à cœur de tuer tous les corps intermédiaires pour pouvoir exercer un contrôle direct sur tout », affirme Jean-François Debat, président du groupe PS à la Région, également maire de Bourg-en-Bresse.

Dans les couloirs de l’hôtel de région, on l’appelle « la cellule Sitbon ». « C’est une équipe d’une dizaine de personnes qui travaillent directement pour le compte de Laurent Wauquiez et qui ne figurent pas dans l’organigramme du cabinet », nous explique un cadre régional pour qui « cette jeune garde très politique veille à ce que l’argent arrive bien là où il doit arriver ». À leur tête, Ange Sitbon, grand spécialiste de la carte électorale qui a officié pendant près de dix ans à l’UMP puis aux Républicains. Comme l’a récemment raconté Mediacités dans un long portrait consacré à cette éminence grise, Ange Sitbon a bien un droit de regard sur tous les dossiers de la Région. « Tous les dossiers sont passés au filtrage politique de cette équipe », confirme un cadre régional qui ne souhaite pas être cité.

Les structures collégiales chargées d’étudier les dossiers ayant été supprimées, et en l’absence de tout critère, c’est l’arbitraire le plus complet qui règne. « Sa justification permanente consiste à expliquer qu’il simplifie et fait de l’aide directe pour faire des économies de fonctionnement. C’est un discours qui passe très bien, la plupart des gens ne sachant pas vraiment comment tout cela fonctionne », déplore Corinne Morel Darleux. Peu porté sur les délibérations internes, Laurent Wauquiez ne cesse de court-circuiter les procédures qu’il n’a pas réussi à supprimer. « Il annonce souvent à la presse des mesures qui n’ont pas encore été votées », constate l’élue RCES.

Depuis la réorganisation à la hache des services, des « référents territoriaux », tous LR, sont chargés de faire remonter les demandes des territoires. « Tous les dossiers de subventions sont analysés à travers le prisme électoral. Et curieusement les montants et les volumes avec les communautés de communes amies s’envolent. De cette ampleur, là c’est du jamais vu », indique ce spécialiste des finances à la Région. Les agents retrouvent sur leur dossier des Post-it leur indiquant si le dossier est accepté ou refusé, et le montant éventuel des sommes à verser. Sans plus d’explication.

Pour Étienne Blanc, le vice-président en charge des finances, tout cela relèverait d’« un fantasme du Parti socialiste », explique-t-il. « Comment voulez-vous qu’avec un budget de presque 4 milliards d’euros, M. Sitbon suive tous les dossiers ? Et puis à droite, nous ne sommes pas vraiment spécialistes des cellules. Ce sont plutôt les communistes, non ? » s’amuse-t-il.

Sur le fond, il revendique la « mise en place d’un système d’attribution des subventions beaucoup plus souple, moins complexe ». « Avant pour distribuer un euro à une communauté de communes, il fallait dépenser un euro en procédures. Nous, notre seul critère, c’est faire de l’investissement, on ne veut plus dépenser en fonctionnement. Avant, pour sauver des canards, la Région créait des postes pour réfléchir à comment sauver les canards en finançant des études, des fonctionnaires, des comités Théodule », ironise Étienne Blanc qui rappelle que la Région a réalisé 130 millions d'économie de fonctionnement.

Sauf que le rapport du Conseil économique, social et environnemental régional (CESER), consacré au compte administratif 2016, montre une tout autre réalité. L’essentiel des 130 millions d’économies réalisées par la Région s’est fait, non pas par les coupes dans les services généraux, mais sur la formation professionnelle qui a perdu 45 millions d’euros. Une baisse « sans explication, alors que ce secteur est essentiel en période de faible conjoncture économique et de crise en matière d’emploi », note sévèrement le CESER. Pour parvenir à tenir son objectif, Wauquiez a aussi coupé dans les dépenses de transports (moins 29 millions d’euros), l’action économique et même l’aménagement du territoire. 

L’examen précis de la manière dont sont distribués les subsides régionaux montre par ailleurs un clientélisme généralisé, facilité par la suppression des instances collégiales. Les cadeaux faits au Puy-en-Velay, la ville dont Laurent Wauquiez a été maire de 2008 à 2016, commencent sur ce point à faire tousser. « Il pleut des euros au Puy », raille Jean-François Debat. 582 320 euros pour la mise en lumière audiovisuelle des monuments du Puy-en-Velay, 1,5 million d’euros sur cinq ans pour combler le déficit de la ligne aérienne Le Puy-Paris, 100 000 euros pour la création d’un parcours d’accro-branche, 117 500 euros pour accueillir le Tour de France ou encore 25 000 euros pour financer le salaire d’un professeur de chant pour la maîtrise de la cathédrale du Puy… Selon un décompte réalisé par le groupe RCES, une ville comme Saint-Égrève, à peu près le même nombre d’habitants que Le Puy-en-Velay, touche 1,81 euro quand la ville du Puy perçoit 52,91 euros.

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Cette enquête a été menée à Lyon et à Paris au cours des dernières semaines. Plusieurs agents rencontrés nous ont réclamé l'anonymat.

Laurent Wauquiez n'a pas souhaité nous répondre mais nous avons pu avoir un long entretien avec son premier vice-président Étienne Blanc.