Clément, étudiant: «Contrairement au gouvernement, j’ai tiré les leçons de mon premier confinement»

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Depuis le confinement, la santé mentale de Clément décline. Étudiant en première année du master d’études cinématographiques, à l’université Paris 8, il raconte l’enfer d’une maladie invisible et les petits arrangements pour s’en sortir. Récit brut. 

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Clément* est étudiant en première année du master d’études cinématographiques, à l’université Paris 8. Il vit avec sa mère, traductrice, et son père, ingénieur informaticien, dans le XIIIe arrondissement de Paris. « Mes parents disent souvent qu’on n’est pas assez pauvres pour être boursiers et pas assez riches pour être propriétaire – en gros, la classe moyenne standard, je pense. » Avant le confinement, sa santé mentale était déjà fragile, la crise actuelle l’a encore plus ébranlée. Nous avons déjà raconté l’enfer du confinement pour les étudiants, notamment pour ceux à la santé mentale déjà abîmée. Clément livre ici son récit brut, intime et politique. 

« J’ai fait un burn out il y a 4 ans, on m’a alors diagnostiqué une dépression, et depuis la gestion de ma santé mentale représente une grosse partie de ma vie. Je suis actuellement accompagné par les bureaux d’aide psychologique universitaire (BAPU), et j’ai repris un traitement il y a un peu moins d’un mois. 

Pour mon cas, le premier confinement avait été catastrophique sur le plan de la santé mentale, mais après avoir pris mes précautions, le deuxième se passe beaucoup mieux. Je dois ajouter que je suis un jeune homosexuel, pas encore sorti du placard, et cela a son importance.

Contrairement au gouvernement, j’ai tiré les leçons de mon premier confinement.

Lors du premier confinement, je ne prenais plus de traitement et je n’étais plus suivi par un psychiatre ni un psychologue depuis plus de six mois. En plus des symptômes habituels de la dépression qui refont habituellement surface pendant l’hiver : idées noires, automutilation, idées suicidaires, épuisement, irritabilité, troubles du sommeil… Le stress lié à un contexte tendu politiquement faisait que je n’étais déjà pas particulièrement stable psychiquement. Mon université, et notamment l’UFR où je suivais mes cours, était alors pleinement en lutte contre la LPPR [loi de programmation pluriannuelle de la recherche – ndlr] et la réforme des retraites, deux luttes sociales auxquelles j’ai beaucoup pris part puisque me sentant concerné par les deux. 

Dans une tentative de prendre soin de moi et de gérer ma santé mentale, en l’absence de traitement, j’avais aussi commencé, avant le confinement, à sortir peu à peu du placard auprès de mes amis, toujours pas auprès de mes parents. Je m’appuyais énormément sur mon réseau d’amis et de soutiens que je m’étais fait à l’université, et qui m’aidaient beaucoup à me sentir accepté.

Lorsque le confinement a été annoncé, j’étais donc déjà très fatigué et j’ai été confiné avec mes deux parents, avec lesquels je vivais déjà à l’année, pour des raisons budgétaires.

J’étais alors confronté à un triple stress constant. 

  1. Le stress des annonces des morts chaque soir aux informations. Pas vraiment optimal quand soi-même on pense à s’ouvrir les veines tous les matins.
  2. Le stress de mes parents. Mon père a très vite dû retourner au travail en présentiel et ma mère a très vite eu peur pour son emploi, encore aujourd’hui elle est en chômage partiel et dans une situation administrative peu claire.
  3. Le stress de ma santé. À la fois pour ce qui est de ma santé mentale et du Covid, après trois mois de manifs presque chaque semaine, j’étais convaincu que ce n’était qu’une question de temps pour que les symptômes apparaissent.

Dans la chambre de Clément. © DR Dans la chambre de Clément. © DR

Ça n’a pas aidé ma dépression, qui a énormément empiré – notamment en termes d’idées noires et d’auto-mutilation. À ça s’ajoutaient des tensions très fortes avec mes parents. Je ne pouvais pas non plus appeler un centre d’aide, les murs de ma chambre sont fins et mes parents m’auraient entendu. Je gardais le silence pour ne pas non plus les inquiéter plus qu’ils ne l’étaient déjà.

Le matin, je me réveillais, et j’avais des crises d’angoisse. Très vite, j’ai perdu mon rythme de sommeil. Je me réveillais après 16 heures, dormais par tranches de trois heures, me couchais après le lever du soleil.

Du jour au lendemain, j’ai perdu mon réseau de soutien, et j’ai été forcé de retourner complètement dans mon placard. À ce moment-là, nous n’étions pas encore complètement équipés pour le télétravail. Mon wifi était un peu hésitant, les profs étaient dépassés par la situation et pour chaque cours, c’était la débrouille. 

Comme j’avais déjà fait un burn out auparavant, j’étais donc particulièrement déterminé à garder une limite claire entre mon espace intime et un espace professionnel. Je refusais complètement d’avoir le moindre cours à distance pour cette raison. Difficile d’expliquer ça à des profs. 

Très vite, j’ai compris que j’avais un choix à faire : ou je sacrifiais les cours, ou je sacrifiais définitivement ma santé mentale. J’ai cessé d’assister aux cours en distanciel, pour me préserver, et je comptais sur mes bonnes notes de l’année pour sauver mon diplôme. Pendant ce temps-là, les appels du gouvernement et des médias à la responsabilité individuelle dans la gestion de l’épidémie ont aussi été extrêmement pesants, je m’obstinais à ne pas dépasser le cercle des 1 kilomètre, à ne pas voir des amis. Même après la levée du confinement, j’hésitais encore à sortir.

Le contexte faisait que je ne me sentais pas du tout légitime à demander de l’aide. J’étais chez mes parents, je me disais que je faisais partie de ceux qui avaient de la chance, ceux qui ne devaient pas aller travailler ou rester enfermés dans leurs chambres CROUS, à manquer de nourriture. Et ils étaient nombreux. Depuis ma chambre, je voyais les réseaux de solidarité, les distributions de nourriture aux étudiant·e·s de Paris 8 ou de Tours, je voyais des gens de mon âge stresser, sur Twitter, parce que leurs frigos étaient vides. Alors je renonçais totalement à voir un psychiatre, ou à reprendre un traitement. Je me disais que d’autres en avaient plus besoin, que je faisais partie des privilégiés, que je devais déjà m’estimer heureux de n’avoir qu’une dépression. 

Le renoncement aux soins, c’est super fréquent, justement à cause des tabous sur la santé mentale. Heureusement pour moi, je me suis de plus en plus rapproché des milieux LGBTQI. Et dans ces milieux, la question de la santé mentale est beaucoup plus présente. C’est ça aussi qui a pu par la suite me pousser à reprendre des soins.

Après tout ça, il a fallu postuler au master. C’était l’enfer. Pour un master recherches, j’étais censé fournir un projet de recherches, alors que les BU étaient fermées, que je n’avais plus de contacts avec mes profs depuis deux mois. Heureusement, le master d’admission avait deux tours d’admission, et j’ai été admis au deuxième tour.

Ça, c’est pour le premier confinement, une catastrophe ! 

Message de Clément envoyé à certains de ses amis. © dr Message de Clément envoyé à certains de ses amis. © dr

Chaque année, j’ai l’habitude de partir seul en vacances, un peu plus d’un mois ; cette année, j’ai dû décaler mon départ, tout simplement parce que mes idées noires ont persisté bien après juin. Au final, j’ai pu partir, heureusement. 

J’ai décidé de reprendre des médicaments puisque ma dépression est passée au stade supérieur. Pendant l’été, j’ai notamment eu des variations d’humeur très brusques, et enfin, bien plus tôt que d’habitude, début septembre, je me retrouvais à avoir, en plus des symptômes habituels de la dépression, des symptômes nouveaux : variations d’humeurs très larges, tremblements, et même une petite hallucination.

J’ai pris l’initiative de recontacter mon psychiatre, travaillant dans un BAPU, qui m’avait déjà accompagné lors de mon burn out et de ma dépression quelques années auparavant. J’ai donc repris un traitement, anti-dépresseurs et anxiolytiques.

Cette fois-ci, j’ai pris le temps de parler à mes parents de mes symptômes, pour ne pas avoir à faire mon traitement tout en devant le leur cacher. Pourtant, je ne suis toujours pas sorti du placard, il en est hors de question.

Par chance, mon emploi du temps dans mon master est très relax, donc j’ai très peu de pressions sur le plan scolaire, d’autant que je me suis entretenu avec ma directrice de recherches au sujet de mon traitement, en la prévenant qu’il y avait des chances que je décroche. Heureusement pour moi, en plus d’être extrêmement compréhensive, elle a mis un point d’honneur à me dire que la santé mentale était plus importante que mes performances académiques.

Heureusement, cette année, je n’aurai pas à naviguer entre les cours, à hésiter à parler de ma santé mentale, en fonction des profs et des affinités. Mon traitement me fait dormir 12 heures par nuit, me régule complètement et mes humeurs ne se dérèglent plus. Entre le terrorisme, la pandémie et à peu près tout ce qui arrive, je ne sais pas jusqu’où je serais allé dans ma dépression cette fois-ci, si je n’avais pas repris de traitement.

Maintenant, pour moi, l’autre problème, c’est de savoir ce qui va se passer après. Si c’est difficile pour tout le monde de se projeter après la pandémie, pour moi c’est un casse-tête. Moi qui voulais profiter de mon master pour partir du domicile familial et enfin m’émanciper, je me retrouve un peu coincé. Dans ce contexte, je ne peux pas imposer à mes parents de me payer un logement. La crise écologique, la hausse de la précarité chez les jeunes et ma santé mentale fragile faisaient que j’avais déjà un mal fou à m’imaginer vivre décemment. Aujourd’hui, avec le Covid, je vois encore moins quand et comment je suis censé pouvoir prendre mon autonomie. 

J’ai l’impression qu’il faudra se remettre à “vivre” plus tard. »

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* Le prénom a été modifié