A Paris, Delevoye tente une dernière fois de vendre son «magnifique projet de société»

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Édouard Philippe présente ce mercredi 11 décembre « l’intégralité du projet du gouvernement » pour réformer le système des retraites. La veille, Stanislas Guerini et Jean-Paul Delevoye participaient à une ultime réunion publique sur le sujet. Plus que leurs réponses, ce sont les questions de la salle qui étaient intéressantes, pour ce qu’elles disent du macronisme et de ceux qui s’y reconnaissent.

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Le temps presse et c’est dommage parce que Stanislas Guerini avait préparé « quelques slides » – un diaporama, diraient les moins disruptifs – pour illustrer les échanges. Oui mais voilà, le délégué général de La République en marche (LREM) et le haut-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye sont attendus pour dîner à l’Élysée dans deux petites heures. La deuxième journée de manifestations nationales vient tout juste de s’achever. Elle a de nouveau réuni plusieurs centaines de milliers de personnes.

Avant d’aller discuter avec Emmanuel Macron et Édouard Philippe des derniers arbitrages de la réforme des retraites qui sera présentée mercredi 11 décembre vers midi par le premier ministre, les deux hommes ont tout de même tenu à faire un crochet – sous grande escorte – par l’espace Batignolles du XVIIe arrondissement de Paris, au cœur de la circonscription de Guerini. Le député est ravi de retrouver des visages familiers. Il serre des mains, tape des épaules, claque quelques bises.

À ses côtés, Jean-Paul Delevoye ne boude pas son plaisir, lui non plus. Fragilisé par les révélations en cascade sur ses activités parallèles à sa fonction au gouvernement – administrateur à l’Institut de formation de la profession de l’assurance et président du think tank Parallaxe, deux postes dont il a été contraint de démissionner en 24 heures –, le haut-commissaire aux retraites entend bien profiter de la soirée pour parler d’autre chose. À commencer par le sujet qui le préoccupe depuis deux ans : le système de retraite universel par points.

Corinne Vignon, Jean-Paul Delevoye et Stanislas Guerini à Paris, le 10 décembre. © ES Corinne Vignon, Jean-Paul Delevoye et Stanislas Guerini à Paris, le 10 décembre. © ES

Passées les quelques courtoisies d’usage – et énoncé « le profond respect » que lui inspire « l’intelligence » de Stanislas Guerini et « sa capacité à entraîner les foules » –, l’ancien chiraquien devenu macroniste se lance dans le vif du sujet. Ou plutôt dans son Histoire avec un grand H. Au bout de quelques – longues – minutes, il finit par poser la seule question qui vaille à ses yeux : « Quelle est la protection sociale du XXIe siècle ? » Et y répond dans la foulée : c’est « le magnifique projet de société » qui sera dévoilé dans quelques heures.

Pour les détails de ce « magnifique projet » – l’expression est répétée à plusieurs reprises –, il faudra en revanche attendre. Ce qui n’empêche pas les deux hommes d’assurer aux quelque quatre-vingts personnes venues les écouter mardi soir qu’ils sont là pour répondre à toutes leurs questions et « éventuelles inquiétudes ». « Je vois que dans la salle, il y a beaucoup de jeunes et je pense que c’est important », se réjouit Stanislas Guerini, qui demande qu’on leur accorde la parole en premier.

Ça tombe bien, un jeune homme assis au fond veut justement la prendre. On lui tend un micro et les sourires se crispent soudain. « Je suis assez choqué quand vous dites que les hommes sont égaux en France. Neuf millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté et les ouvriers ont une espérance de vie beaucoup plus faible que tous les autres. Est-ce que votre réforme ne va pas juste reproduire des inégalités ? », demande-t-il. La salle grommelle.

Mais le jeune homme continue, en s’adressant directement à Jean-Paul Delevoye : « Est-ce que c’était sérieux quand vous avez dit que vous aviez oublié de déclarer… » C’en est trop. La salle s’offusque à présent. On entend des « oooooohhhh » et des « non mais ça va, hein ». « Si on pouvait avoir des questions qui ont un rapport avec le sujet de ce soir », tente le militant qui passe le micro. Impassible, le haut-commissaire aux retraites n’élude aucun sujet, mais avec un art si prononcé de la digression qu’il est difficile d’en retenir quelque chose.

Sur ses activités parallèles, il dénonce « l’amalgame » qu’en font certains, avant d’embrayer sur une autre idée. Sur le reste, il cite des chiffres, beaucoup de chiffres, fait référence aux travaux d’Antoine Bozio, l’économiste qui a inspiré sa réforme de retraite par points à Emmanuel Macron, parle même de Thomas Piketty, ce qui a le don d’en agacer certains. « La référence à Piketty me choque un peu parce que je pense que Piketty n’est pas un économiste valable », lâche un homme.

Le jeune qui avait pris la parole en premier quitte la salle. « Merci Monsieur pour le débat, lui lance Jean-Paul Delevoye en guise d’au revoir. On pose une question et ensuite, on s’en va… Bon, c’est comme ça… » Les échanges se poursuivent. La plupart des questions sont très précises, la plupart des réponses beaucoup moins. Et pour cause : les éléments de la réforme sur lesquels le haut-commissaire aux retraites planche pourtant depuis deux ans sont encore, de son propre aveu, « en cours d’arbitrage ».

Finalement, les interrogations du public sont plus intéressantes que les propos tenus sur l’estrade, pour ce qu’elles disent du macronisme et de ceux qui s’y reconnaissent. Un homme prend une grosse voix pour imiter le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez, provoquant l’hilarité de l’assistance. Une femme s’agace des régimes spéciaux « aberrants » dont bénéficient « ceux qui nous empêchent de nous déplacer en ce moment ».

Un homme s’étonne de « ces gens qui soutiennent les grévistes alors qu’ils bénéficieront du futur système ». « Ils se tirent une balle dans le pied ! », s’exclame-t-il. Un autre s’inquiète de la mobilisation des avocats « qui ont l’impression qu’on leur pique leur magot ». « Comme c’est plutôt notre électorat et que j’ai l’impression qu’ils sont en train de se retourner… » Mais Jean-Paul Delevoye ne veut pas entrer dans ce genre de considérations. Jusqu’ici, « les politiques ont préféré perdre un citoyen à condition de gagner un électeur », affirme-t-il.

Lui estime que « notre société est au bord du déchirement » parce que « chacun pense pour soi », alors que « si vous êtes dans un régime universel, chacun retrouve le bien commun qu’est le pacte social ». C’est pourquoi, plaide le haut-commissaire aux retraites, il est nécessaire de « réembarquer la confiance des jeunes » autour de ce toujours « magnifique projet », notamment en leur proposant un système équilibré lors de son entrée en vigueur, prévue en 2025. Et d’ajouter : « Aujourd’hui, le modèle qu’on défend, c’est la maison communiste… euh… commune ! » Ah, ah, les communistes ! La salle est comblée.

L’heure tourne, il est temps pour Stanislas Guerini et son invité du jour de s’éclipser. Pour ceux qui seraient restés sur leur faim, la députée LREM Corinne Vignon, présidente du groupe de travail sur la réforme à l’Assemblée – connue pour s’être difficilement illustrée sur le sujet au mois de septembre –, se propose de prendre le relais. Arrivée en cours de route – « il y avait un petit peu de bouchons, j’ai mis 1 h 30 pour venir », tient-elle à préciser –, elle demande si quelqu’un souhaite qu’elle fasse « un petit point » sur le rapport Delevoye, paru en juillet dernier, il y a une éternité politique.

Pendant ce temps, les deux hommes essaient tant bien que mal de cheminer vers la sortie. « Je suis attendu par le président de la République… », glisse le haut-commissaire aux retraites à une femme qui le suit pour lui poser une ultime question. « Oui d’accord, mais moi je suis une citoyenne, vous êtes payé avec mon argent, et j’ai des choses à vous demander », lui répond-elle, avant qu’il ne s’engouffre à l’arrière d’une voiture déjà prête à démarrer.

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