L’escroc est-il un assassin? Arnaud Mimran, la chute sans fin d’un affranchi

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L’un des plus grands escrocs de l’histoire de France, Arnaud Mimran, est soupçonné par la justice d’avoir commandité l’assassinat d’un ancien associé et celui de son ex-beau-père milliardaire. Il s’en défend, sans avoir toutefois répondu à aucune des questions des policiers sur les nouveaux éléments de l’enquête. Révélations sur un dossier criminel unique en son genre.

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«Je garde le silence ». À 211 reprises, les policiers de la Brigade criminelle de la police judiciaire de Paris ont dû consigner sur procès-verbal ces quelques mots sans horizon, prononcés par Arnaud Mimran au fil de cinq auditions menées entre les 13 et 15 avril en garde à vue, avec, au bout du compte, un terrible soupçon.

Arnaud Mimran, en 2011 © DR/Mediapart Arnaud Mimran, en 2011 © DR/Mediapart
L’ancien blouson doré du XVIe arrondissement, déjà condamné pour sa participation au « casse du siècle » (l’escroquerie aux quotas carbone), l’homme qui a fait trembler le chef du gouvernement israélien Benjamin Netanyahou à cause de son embarrassante générosité, le flambeur ami des stars qui s’est affiché à la une des gazettes pour ses amours people, cet affranchi qui, en définitive, a écrit le scénario de sa vie comme une fiction, est aujourd’hui suspecté d’avoir commandité deux assassinats.

Le premier, en septembre 2010 : celui de son complice Samy Souied, à qui il devait de l’argent, beaucoup d’argent. Le second, un an plus tard, en octobre 2011 : celui de son ex-beau-père haï, d’une « haine tenace », selon un document judiciaire, le milliardaire Claude Dray, qui avait promis de le faire tomber — y compris devant la justice.

La chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a confirmé, le 26 avril dernier, le maintien en détention provisoire d’Arnaud Mimran, décidé après sa double mise en examen par les juges Benoist Hurel et Matthieu Bonduelle pour meurtre en bande organisée (Samy Souied) et complicité d’assassinat (Claude Dray).

Mais derrière cette spectaculaire accélération judiciaire se cache une enquête hors norme, qui a mobilisé le FBI aux États-Unis, les autorités policières italiennes, autrichiennes et israéliennes, qui a vu un ancien champion du monde de kickboxing Farid Khider être placé en garde à vue puis relâché, contrairement à son frère, Djoudi, mis en examen et incarcéré, une enquête qui a nécessité l’audition (comme témoin) du chanteur et acteur Patrick Bruel et a fait défiler dans le cabinet des juges une bonne partie du gratin du crime français (Manu Dahan, Yannick Dacheville, Christophe Rocancourt, etc…).

Un dossier, en somme, unique en son genre.

Il faut dire qu’au sommet de son art Arnaud Mimran était capable de perdre des millions dans les casinos du monde entier sans bouger un cil, payer Puff Daddy, Pharell Williams et Bar Rafaeli pour la bar-mitzvah de son fils — avec un I-Pad en guise de carton d’invitation pour les convives — et frayer avec des figures du grand banditisme.

Comme le résumera des années plus tard la Brigade criminelle dans un rapport, il « fréquente les cercles de jeux parisiens, le milieu du show-business, vit et évolue dans les plus beaux quartiers de la capitale », tout en côtoyant « à la fois le milieu des affairistes parisiens et des délinquants notoires de banlieue, qu’il employait comme “hommes de main” ».

Mais le temps a passé, les affaires aussi. Et c’est aujourd’hui la chute d’un personnage digne des Affranchis ou de Heat (le film préféré de Mimran) que des milliers de documents judiciaires obtenus par Mediapart racontent, dossier après dossier.

Dans une ordonnance judiciaire datée du 15 avril, les juges d’instruction Hurel et Bonduelle estiment avoir désormais recueilli suffisamment d’« indices graves et concordants à l’encontre d’Arnaud Mimran d’être le commanditaire des deux assassinats [de Samy Souied et Claude Dray] », qui revêtent de nombreuses similitudes : le mobile, le mode opératoire, le calibre utilisé, les alibis fortement fragilisés…

Après son incarcération, Arnaud Mimran a démenti par la voie de son avocat, Me Jean-Marc Fedida, toute participation aux crimes qui lui sont reprochés. Il est présumé innocent.

 I. Samy Souied, 14 septembre 2010

Avant d’être soupçonné de deux crimes de sang, Arnaud Mimran fut un escroc de haut rang. Enfant d’une famille aisée du XVIe arrondissement de Paris — son père a été un haut dirigeant du BTP (condamné pour corruption) —, Arnaud Mimran a fait fortune dans la finance, puis s’est retrouvé en 2008 au cœur de la plus grande escroquerie de l’histoire de France, l’arnaque aux quotas carbone, qui a coûté au bas mot 1,6 milliard d’euros à l’État.

Pour cette escroquerie magistrale, qui a consisté à s’infiltrer sur le marché boursier des droits à polluer grâce à des sociétés fictives, afin de détourner des montagnes de TVA dans les paradis fiscaux, Arnaud Mimran s’est associé à deux spécialistes de la matière. Deux enfants du quartier de Belleville, à l’opposé socialement et géographiquement de son XVIe arrondissement natal : Marco Mouly, dit « Marco l’élégant », et Samy Souied. Deux amis, presque deux frères.

De gauche à droite: Arnaud Mimran, Samy Souied (assassiné) et Marco Mouly, les trois associés du CO2, selon les juges. © DR De gauche à droite: Arnaud Mimran, Samy Souied (assassiné) et Marco Mouly, les trois associés du CO2, selon les juges. © DR

En huit mois seulement, entre octobre 2008 et juin 2009, la filière Mimran a récupéré, à elle seule, 285 millions d’euros d’argent détourné sur les droits à polluer (Arnaud Mimran a été condamné en 2016 à huit ans de prison). Mais comme l’ont expliqué de nombreux témoins, y compris un complice de l’arnaque aujourd’hui réfugié en Israël, Arnaud Mimran est, au sein du trio, celui qui a touché le moins (dans les 20 millions d’euros) alors qu’il est celui qui, grâce à son carnet d’adresses, avait investi le plus dans l’arnaque, dont le fonctionnement était un peu celui d’une locomotive à vapeur : plus on met du charbon, plus elle avance.

Selon l’enquête, Arnaud Mimran aurait alors monté à l’été 2010 un scénario diabolique pour récupérer beaucoup d’argent auprès de Samy Souied — certains témoignages évoquent la somme de 60 millions d’euros — en lui faisant miroiter des investissements boursiers très rentables grâce à un délit d’initiés en lien avec le groupe Safran. L’argument : blanchir l’argent sale de Samy Souied. L’ambition cachée, d’après l’enquête : récupérer ce que Mimran estimait être son dû réel sur l’arnaque au carbone, sans avoir jamais eu la volonté de rembourser les sommes « empruntées » à son associé.

Exilé en Israël et ne voyant pas son argent revenir, Samy Souied a programmé un aller-retour éclair à Paris, le 14 septembre 2010, qui n’avait qu’un seul objectif : faire comprendre à Arnaud Mimran que son impatience grandissait de jour en jour en dépit de ses promesses de remboursement.

Les deux hommes se sont vus à plusieurs reprises ce jour-là. Et après leur dernier rendez-vous, Samy Souied s’est rendu porte Maillot, derrière l’Arc de triomphe, où il devait notamment retrouver son ami et garde du corps, Manu Dahan, une figure du grand banditisme français, qui avait pour mission de le convoyer à l’aéroport, direction Israël.

Mais contre toute attente, Samy Souied est rejoint in extremis porte Maillot par Arnaud Mimran, qui, dit-il, a oublié de lui rendre une bague offerte à sa femme et que Mimran devait faire agrandir pour la mettre à la bonne taille. À l’instant où il lui a tendu la bague — une tête de mort sertie de diamants —, un commando de tueurs juchés sur un scooter a abattu Samy Souied et s’est enfui en empruntant le périphérique voisin.

Sur place, un policier hors service a réussi à relever la plaque d’immatriculation du scooter des tueurs, un Gilera GP800 blanc — connu pour atteindre les 200 km/h. Seulement voilà, il s’agissait d’une plaque volée le jour même dans la commune d’Orly avant d’être apposée sur le scooter utilisé par les assassins, laissant de fait les policiers démunis.

Engluée dans un soupçon poisseux, mais sans piste solide, l’enquête a végété pendant plusieurs années au tribunal de Paris jusqu’à l’arrivée dans le dossier du juge Benoist Hurel, désormais secondé par son collègue Matthieu Bonduelle.

La bague à tête de mort sur la scène de crime du meurtre de Samy Souied. © DR La bague à tête de mort sur la scène de crime du meurtre de Samy Souied. © DR
Comme Mediapart l’a déjà raconté, le magistrat a d’abord demandé en 2016 une expertise qui a permis de démontrer que la bague rendue par Mimran à Souied au moment du crime n’avait jamais été agrandie, contrairement à ce qui avait été affirmé. Mimran n’avait dès lors aucune raison objective de rendre le bijou, à ce moment-là, à cet endroit-là, si ce n’est, d’après le soupçon policier, de désigner la victime aux tueurs à scooter.

À cet égard, les juges évoquent aujourd’hui dans un document d’enquête les « conditions extravagantes » de la remise de la bague fatidique. D’autant que les investigations ont établi que seules trois personnes savaient que Samy Souied se trouverait porte Maillot, le 14 septembre, à 20 heures. Arnaud Mimran en fait partie.

Surtout, deux renseignements livrés les 4 avril 2019 et 27 janvier 2020 à la Brigade criminelle sous couvert d’anonymat, « pour des raisons de sécurité », ont désigné un certain Brice Karsenty (connu pour des affaires de stupéfiants de grande envergure, vol avec arme ou port d’arme prohibé) comme ayant participé avec un autre homme, Didier R., à l’exécution de Samy Souied à la demande d’Arnaud Mimran.

D’après ces renseignements anonymes, le lien entre le commanditaire et les tueurs présumés aurait été fait par les frères Khider : Farid, l’ancien champion du monde et star éphémère de téléréalité, et Djoudi, dit « Mourad ». Arnaud Mimran était, de fait, très proche des deux hommes, comme le prouvent d’innombrables témoignages et photos. Une Porsche 911 de Mimran sera même récemment retrouvée par les policiers chez l’un des frères Khider.

En creusant la piste d’enquête offerte sur un plateau par les deux renseignements anonymes, les enquêteurs ont réussi à faire parler les données téléphoniques des uns et des autres, révélant des liens potentiellement embarrassants.

D’après les relevés de bornage, qui permettent de géolocaliser a posteriori des suspects, Arnaud Mimran se serait ainsi retrouvé à deux reprises dans les jours précédents le crime au même endroit que Brice Karsenty, en présence de plusieurs des frères Khider (Farid, Djoudi et Liesse, assassiné depuis).

Une première fois, le 9 septembre, entre 1 h 35 et 2 h 38 du matin, dans un bar à chicha du XVIIe arrondissement, que Mimran n’a pas l’habitude de fréquenter contrairement aux Khider et à Karsenty. Puis une seconde fois, le 11 septembre, entre 5 h 14 et 5 h 40 du matin, derrière l’hippodrome d’Auteuil, un lieu où les Khider et Karsenty ne se rendent d’ordinaire jamais, contrairement à Mimran.

Il s’agit, d’après un rapport du 26 mars de la Brigade criminelle, de « deux points de rencontre particulièrement suspects » dans les jours qui ont précédé l’assassinat de Souied.

En garde à vue, Brice Karsenty a farouchement démenti avoir rencontré Arnaud Mimran, qui, lui, n’a fourni aucune réponse aux enquêteurs. Problème : Djoudi Khider, présent aux rendez-vous imputés par l’enquête, n’a pour sa part pas exclu que les deux hommes aient pu se rencontrer par son intermédiaire, tout en démentant tout lien avec l’assassinat de Souied.

Le jour du crime, à 15 h 49, Brice Karsenty a par ailleurs échangé avec Djoudi Khider alors que celui-ci se trouvait chez Arnaud Mimran, dans le XVIe arrondissement.

Toujours d’après l’enquête, les frères Khider et Brice Karsenty se trouvaient dans le même secteur, ce 14 septembre 2010, trois heures avant le crime, à Orly, précisément là où a été volée la plaque d’immatriculation apposée par la suite sur le scooter des tueurs. Cet élément est qualifié dans un rapport de la Brigade criminelle de « particulièrement suspect au vu des déplacements et échanges téléphoniques de chacun à quelques heures de l’assassinat de Samy Souied ».

Samy Souied à une date indéterminée. © DR Samy Souied à une date indéterminée. © DR
L’enquête téléphonique a aussi laissé apparaître que Brice Karsenty a pu laisser son téléphone chez lui à partir de 19 h 04, toujours le jour du crime. Plus aucun message ou appel sortant n’a été émis et aucun appel entrant n’a été décroché jusqu’à 20 h 21, laissant crédible l’hypothèse qu’il n’était pas là où se trouvait son portable à l’heure où Samy Souied était abattu porte Maillot, vers 20 heures. « La présence de Brice Karsenty sur la scène de crime n’est donc pas exclue », écrit la Brigade criminelle.

Mis en examen pour meurtre en bande organisée et association de malfaiteurs puis placé en détention provisoire, Brice Karsenty est présumé innocent. « Il est révoltant d’assister à la construction d’une accusation au mépris des éléments matériels d’une procédure, au mépris surtout de la liberté », s’insurge Me Menya Arab-Tigrine, l’avocate de Brice Karsenty.

Non suspecté d’avoir directement participé au meurtre de Samy Souied, mais d’avoir joué les intercesseurs entre Arnaud Mimran et les tueurs, Djoudi Khider a lui aussi coupé son téléphone entre 18 h 27 et 21 heures — au moment, donc, du crime.

En garde à vue, Djoudi Khider a expliqué qu’il n’avait peut-être plus de batterie à ce moment-là et qu’en tout état de cause, il n’est mêlé ni de près ni de loin à la mort de Samy Souied. Et à la question des policiers sur ce qu’il faisait au moment où l’associé d’Arnaud Mimran se faisait tirer dessus porte Maillot, il a répondu : « Aucune idée » — les faits remontent à plus de dix ans.

Au sujet de sa proximité avec Arnaud Mimran, Djoudi Khider a déclaré aux enquêteurs : « On a eu une bonne complicité dans la charriade [le fait de se charrier – ndlr] ». Il a aussi présenté Mimran en ces termes : « Un fou ! Tout dans l’excès. Il vit à 200 à l’heure. Il ne veut que charrier. »

L’enquête a également établi que Djoudi Khider avait récupéré une valise d’argent des mains d’Arnaud Mimran le jour du crime, puis qu’il a revu Brice Karsenty après le meurtre de Souied, toujours dans le même bar à chicha du XVIIe.

Mis en examen pour meurtre en bande organisée, ainsi que pour acquisition et détention d’armes non autorisées, puis placé en détention provisoire, Djoudi Khider est présumé innocent. « Mon client conteste radicalement les faits pour lesquels il est mis en examen », s’est contenté de commenter auprès de Mediapart l’avocat de Djoudi Khider, Me Bertrand Burman.

Au tribunal de Paris, l’association des noms Mimran et Khider n’est pas une nouveauté, comme l’a relevé la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris. « Arnaud Mimran est identifié pour frayer dans le milieu de la criminalité organisée en lien avec les frères Khider », a-t-elle souligné dans un arrêt.

De fait, Arnaud Mimran va être jugé en compagnie de Farid Khider (le petit frère de Djoudi), à partir du début du mois de juin, devant la cour d’assises de Paris, pour l’enlèvement, la séquestration et l’extorsion de fonds d’un financier suisse en 2015.

Une aubaine pour les juges en charge de résoudre l’assassinat de Samy Souied, qui ont observé dans un document que le fait que l’ancien golden boy soit « actuellement renvoyé devant la cour d'assises pour avoir commandité un enlèvement et une séquestration » est une « preuve que le rôle de commanditaire n'est pas, le concernant, une hypothèse d'école ».

 II. Claude Dray, 24 octobre 2011

Peut-être plus que quiconque, un homme a voulu la perte d’Arnaud Mimran. Il s’appelle Claude Dray, le père d’Anna, la femme qu’Arnaud Mimran a rencontrée quand elle avait quatorze ans, avec qui il a vécu près de vingt ans, la mère de ses trois premiers enfants.

Le milliardaire Claude Dray, ex-beau-père d'Arnaud Mimran. © DR Le milliardaire Claude Dray, ex-beau-père d'Arnaud Mimran. © DR
Milliardaire ayant notamment fait fortune dans l’immobilier, réputé aussi bon avec les siens que dur en affaires — ses proches racontent qu’il n’a pas hésité dans sa carrière à tenir tête à Bernard Arnault ou au prince de Monaco —, Claude Dray a fini par détester Arnaud Mimran autant qu’il avait aimé ce fils qu’il n’a jamais eu.

Considéré comme destructeur pour sa fille, Arnaud Mimran était devenu une obsession pour Claude Dray, décidé à tout prix à précipiter la chute de son gendre. Il y mettra beaucoup d’énergie et de moyens, allant jusqu’à solliciter des cabinets de renseignement privés, rencontrer de manière informelle des policiers et même témoigner officiellement contre lui en mars 2011 auprès du service national de douane judiciaire (SNDJ), alors chargé de l’enquête sur l’arnaque aux quotas carbone.

Au sujet de son gendre, il avait déclaré sur procès-verbal : « Je sais qu’il a un train de vie énorme. Il achète beaucoup de véhicules : une Rolls décapotable, une Lamborghini, une Bentley […] Il a acheté un bateau, il ne voyage qu’en avion privé. En France, il n’a rien à son nom. Je sais qu’il a des comptes bancaires à l’étranger, notamment en Chine. C’est un gros joueur, il joue beaucoup à Las Vegas, et perd des sommes folles. »

Et quand les douaniers lui ont demandé s’il connaissait Marco Mouly, Claude Dray a répondu de but en blanc : « Selon ce que je sais, lui et Arnaud seraient liés au meurtre de Samy Souied. »

Sept mois plus tard, dans la nuit du 24 au 25 octobre 2011, Claude Dray est abattu chez lui, à Neuilly-sur-Seine, de trois balles, tirées d’un silencieux « à très courte distance », d’après le rapport balistique. Aucune trace d’effraction n’est relevée. Rien n’est volé dans la maison, pourtant richement meublée. Le ou les tueur(s) n’avai(en)t qu’un objectif : tuer Claude Dray.

Très rapidement, des témoignages recueillis par les enquêteurs ont accusé Arnaud Mimran d’être possiblement derrière le crime : la veuve, une fille, un ami. Mais ce ne furent que des mots, des impressions.

Restée en carafe au tribunal de Nanterre pendant des années, l’enquête sur l’assassinat de Claude Dray a été récupérée en mars dernier par les juges Hurel et Bonduelle. Pour cause : l’un des deux renseignements anonymes obtenus dans le cadre de l’affaire Souied précisait que l’un des frères Khider — sans dire lequel — aurait également « participé à une autre exécution et aurait eu des infos très précises par Arnaud Mimran pour accéder au pavillon de la victime ». Sans que le nom soit livré, cela ressemblait fortement à l’assassinat de Claude Dray.

Arnaud Mimran et Farid Khider, qui s'affichent ensemble sur les réseaux sociaux. © DR Arnaud Mimran et Farid Khider, qui s'affichent ensemble sur les réseaux sociaux. © DR

Contrairement à l’affaire Souied, aucun des frères Khider n’a été formellement mis en cause par la justice dans ce volet. En revanche, les policiers et les juges estiment avoir accumulé suffisamment d’éléments pour accuser Arnaud Mimran d’être, là encore, le commanditaire de l’assassinat — seule hypothèse qui reste possible, d’après les enquêteurs, exactement comme dans l’affaire Souied.

Plusieurs documents de la Brigade criminelle et des juges d’instruction listent les éléments qui pointent le rôle présumé d’Arnaud Mimran dans la mort de Claude Dray. Ce qu’il dément.

Les voici :

  • D’après l’enquête, Arnaud Mimran avait été mis au fait par une indiscrétion d’un ex-beau-frère des démarches de Claude Dray auprès des douanes judiciaires contre lui.

  • Les juges évoquent dans un document les « conditions très étranges » dans lesquelles Arnaud Mimran s’est remis dans les semaines qui ont précédé l’assassinat de Claude Dray avec sa fille Anna, alors qu’il vivait avec une autre femme enceinte. D’après l’enquête, cette manœuvre sentimentale avait pour but réel de connaître les emplois du temps des uns et des autres, de son père, du majordome, ainsi que d’avoir accès aux codes d’entrée de la villa de Claude Dray. D’autant que les investigations ont pu établir qu’un badge d’entrée et des clés ont disparu durant la période.

  • D’après les magistrats, les « circonstances très particulières » de l’assassinat font qu’il n’a pu être commis que par quelqu’un qui connaissait parfaitement la maison et qui, de surcroît, savait que l’épouse de Claude Dray ne se trouverait pas chez elle cette nuit-là.

  • La Brigade criminelle a acquis la conviction qu’Arnaud Mimran a menti sur son emploi du temps le jour du crime. Le témoignage du majordome, confirmé par l’étude des bornages téléphoniques, indique notamment qu’Arnaud Mimran est passé à la villa de Claude Dray ce jour-là, ce qu’il a toujours caché. Pour les policiers, il a pu s’agir d’un repérage effectué pour s’assurer que le code d’entrée de portail de la villa était toujours le bon.

  • Dans le même ordre d’idée, les policiers semblent avoir établi le fait qu’Arnaud Mimran a perdu le soir du crime les deux téléphones portables dont il disposait, ce qui fait dire aux enquêteurs qu’il ne voulait pas être géolocalisé pendant la période de la commission des faits. En garde à vue, les enquêteurs iront d’ailleurs jusqu’à lancer à un Mimran mutique : « Vous n’avez pas d’alibi. »

  • L’étude de la téléphonie a aussi mis au jour l’existence d’une ligne anonyme activée dans le secteur de la scène de crime à des heures tardives le soir de l’assassinat, dont l’un des principaux correspondants se trouve être Arnaud Mimran sans raison apparente.

  • Alors qu’Arnaud Mimran avait toujours dit ne pas connaître de personnes de son entourage (familial ou amical) détenir une arme, les enquêteurs ont découvert que l’un de ses oncles paternels était non seulement un amateur d’armes, mais qu’il avait parrainé Farid Khider (son témoin de mariage) au club de tir de la police nationale. Or, les archives du club, situé dans le XVIe arrondissement, ont révélé que Farid Khider s’y était rendu le 25 octobre 2011, le jour de la découverte du cadavre de Claude Dray, et avait tiré sur place avec un calibre de 7.65 (le calibre du crime) alors qu’il utilisait d’ordinaire un 9 mm — ce fut la seule et unique fois où il a tiré au 7.65. Les policiers émettent l’hypothèse qu’il ait pu vouloir « maquiller » des traces de poudre qu’il aurait sur lui. Farid Khider n’a pas été mis en examen et dément toute implication dans les faits.

  • Juste après l’assassinat, Arnaud Mimran s’est séparé sans ménagement d’Anna Dray, pourtant ravagée par l’assassinat de son père.

Bien des mystères continuent d’entourer les circonstances précises de l’assassinat de Claude Dray et de Samy Souied. Mais les juges ont relevé trop de similitudes pour qu’elles soient le fruit du hasard d’un dossier à l’autre, comme ils l'ont noté eux-mêmes dans un document : « Circonstances des assassinats similaires supposant un commanditaire proche des victimes, utilisation d’un calibre identique, existence d’un conflit avec les victimes, comportement relevant de la préparation avant les faits (conservation de la bague [offerte à Souied – ndlr] et rapprochement d’Anna Dray) »

Dans l’affaire Dray, comme dans le dossier Souied, l’enquête se poursuit. Notamment autour des armes des crimes, mais aussi sur de mystérieux ADN. En effet, un « élément pileux blanc » de deux centimètres retrouvé coincé entre l’index et le majeur de la main gauche du cadavre de Claude Dray pourrait receler un précieux secret. Il n’appartiendrait pas à la victime. Des expertises diront dans les prochains jours si l’ADN correspond à quelqu’un d’identifiable. Ou non.

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