Le gendarme de l’Elysée avait des liens avec le milieu corse

Par et Brendan Kemmet

Selon nos informations, Lionel Lavergne est apparu en 2014 dans une enquête sur un parrain corse. En dépit d’écoutes confondantes, il a été nommé peu après cette découverte au poste hautement sensible de gendarme chargé de la sécurité à l’Élysée. Une fonction qu’il a occupée pendant cinq ans, auprès de François Hollande puis d’Emmanuel Macron. Révélations.

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Longtemps, les portes sont restées fermées… Les hauts magistrats, les gradés de la police approchés, tout le monde avait peur de parler. Et pour cause, il s’agissait de révéler que la cavale de l’homme fort du grand banditisme corse a conduit les policiers qui le traquaient aux portes de l’Élysée.

Début 2015, une première source nous avait évoqué l’histoire d’un colonel de gendarmerie, affecté à la présidence de la République, qui devait être mis sur la touche pour avoir fréquenté d’un peu trop près le milieu corse. En 2018, l’affaire Benalla nous a amenés à nous pencher de nouveau sur les questions de sécurité à l’Élysée. Lorsqu’on retourne voir notre première source pour tirer au clair l’histoire du gendarme placardisé, ladite source, aux premières loges de l’affaire, s’époumone :

« Mais il n’a jamais été mis au placard ! Il vient d’être promu général. C’est Lionel Lavergne. »

Entre décembre 2014 et mai 2019, Lionel Lavergne a dirigé – d’abord en tant qu’adjoint puis en tant que chef – la soixantaine de policiers et de gendarmes du Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR). À ce titre, il était l’homme chargé d’assurer la protection de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, les deux derniers présidents de la République. Et ce alors que l’existence d’une connexion avec le milieu corse était connue comme l’ont confirmé à Mediapart une dizaine de témoignages concordants recueillis au sein de trois services de police, d’un service de renseignement et auprès de plusieurs magistrats et très hauts fonctionnaires.

Contacté lundi 9 novembre, Lionel Lavergne a refusé de répondre à nos questions, ni même d’en prendre connaissance comme nous le lui proposions. « Quel est l’intérêt de publier cette histoire maintenant ?! s’est-il étonné. Je ne m’exprimerai pas. J’ai un devoir de réserve. »

Capture d'écran de Lionel Lavergne lors d'une de ses auditions devant l'Assemblée nationale dans le cadre de l'affaire Benalla. © DR Capture d'écran de Lionel Lavergne lors d'une de ses auditions devant l'Assemblée nationale dans le cadre de l'affaire Benalla. © DR

Officiellement, cette histoire commence le 24 septembre 2014, lorsque les enquêteurs de la Brigade nationale de lutte contre la criminalité corse (BNLCOC) et la Brigade de recherches et d’intervention (BRI) de Paris récoltent un tuyau d’un indicateur : un certain Dominique Luciani serait susceptible, selon l’informateur, de réaliser « des contrats [des assassinats – ndlr] » pour le compte du milieu corse et servirait de logisticien en Île-de-France à plusieurs organisations criminelles. 

Jusqu’ici, cet enfant des Hauts-de-Seine – né le 22 décembre 1964 à Nanterre et vivant désormais quelques kilomètres plus loin à Courbevoie – n’avait jamais fait parler de lui. Âgé de 49 ans, il était, selon l’expression, « inconnu des services de police ou de gendarmerie ».

Aussitôt après avoir reçu le tuyau de leur indic, les policiers surveillent le domicile de Dominique, dit « Doumé », Luciani. À 13 heures, ils découvrent leur client – « de forte corpulence, cheveux et barbe poivre et sel » – sur le balcon de son appartement. 

Les enquêteurs ignorent qu’à l’intérieur de son domicile, le suspect entrepose un revolver Manurhin 357 Magnum, un Glock 9 mm, une boîte de 50 cartouches 38 SW Spécial et une boîte de 39 cartouches 9 mm Luger Parabellum. Sans que cela soit illégal : Dominique Luciani est licencié au club de tir de Courbevoie et a déclaré les deux armes.

Ils ignorent aussi que cet ancien serveur de boîte de nuit qui déclare être « sans activité » depuis une vingtaine d’années (la faute à une méchante dépression qui lui vaut une pension d’invalidité) n’est pas sans revenus, ni moyens. À son domicile, il dispose de trois ordinateurs, deux tablettes, onze montres de marques (Audemars Piguet, Breitling, Hublot) et huit téléphones portables…

Et quand il n’est pas en région parisienne, Luciani se prélasse dans des lieux de villégiature, Honfleur, Monaco, Noirmoutier, Saint-Tropez… Surtout, il se rend sur l’île de Beauté. Au moins cinq séjours dans les environs de Bastia pour la seule année 2014. A minima. Proche d’une salariée de la compagnie Air France à l’aéroport de Bastia-Poretta, les policiers le soupçonneront de se rendre en Corse en maquillant son nom de famille (2 « C » au lieu d’un seul).

Mais revenons à ce 24 septembre 2014. Lorsque Luciani sort au volant de sa BMW série 1, de couleur blanche, il adopte une « conduite très méfiante », procédant à des « accélérations brutales » amenant les policiers à abandonner leur filature.

Le lendemain de cette première surveillance, sur la foi du seul renseignement et de la conduite suspecte de Luciani, une enquête préliminaire est ouverte des chefs d’« association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime (meurtre en bande organisée) et de non-justification de ressources ». Elle va conduire les policiers aux portes de l’Élysée.

Durant deux mois, ils suivent « Doumé » Luciani à ses rendez-vous mondains à l’hôtel Bristol, au bar le Mathy’s, à la table L’atelier de Joël Robuchon. Il y discute, entre autres, avec Kamel Berkaoui, alias « Virenque », un voyou francilien « parfaitement intégré dans [le] milieu du grand banditisme corse », selon un procès-verbal de la police judiciaire de Versailles qui enquête sur cet homme en train d’importer de la cocaïne avec la complicité de deux fonctionnaires de la Police aux frontières (PAF) de Roissy, une affaire qui lui vaudra une condamnation à 20 années de réclusion criminelle et à un total de 3,8 millions d’euros d’amendes.

Quand il ne fréquente pas des truands fichés au grand banditisme, Doumé Luciani rencontre des représentants de l’État.

Au sortir d’un palace parisien, le quinquagénaire téléphone à un proche en Corse lié au grand banditisme. Entre deux considérations grivoises, Luciani explique qu’il était avec « notre ami gendarme ». « Il va avoir un super boulot, ça va être bon pour nous », assure-t-il après avoir laissé entendre à son interlocuteur qu’il avait prise sur le militaire pour des affaires de vie privée. Les deux Corses espèrent que cette relation haut placée va les aider, notamment à installer des cercles de jeux en Île-de-France.

Quelques jours plus tard, Doumé, toujours sur écoute, téléphone à un certain « Lionel » à qui il recommande une magnétiseuse. Les enquêteurs s’adressent à l’opérateur de téléphonie pour identifier le proche en question. Pour réponse, l’opérateur leur envoie une adresse dans les Yvelines correspondant à un site du… ministère de la défense. Les enquêteurs acquièrent la conviction qu’ils sont sur la piste de « l’ami gendarme » des deux Corses.

Sur la bande, les policiers croient reconnaître l’utilisateur de cette ligne. Ils font entendre l’enregistrement de la conversation téléphonique, sans lui dire de quoi il s’agit, à un collègue ayant fréquenté le gendarme à qui ils pensent. À la première écoute, ledit collègue s’exclame : « C’est Lionel Lavergne ! »

Une filature démarrée au Grand Orient de France

Présenté comme l’un des plus brillants officiers de sa génération, le colonel Lavergne, un saint-cyrien de formation, est passé par le GIGN alors qu’il était commandé par Denis Favier qui est désormais, en cette année 2014, à la fois le tout-puissant directeur de la gendarmerie nationale et un proche du premier ministre en exercice Manuel Valls.

Lionel Lavergne a dirigé le groupement de gendarmerie de la Haute-Corse entre 2009 et 2012 au plus fort de la guerre fratricide que se livraient les survivants du gang bastiais de la Brise de mer dont Doumé Luciani est considéré être, par les enquêteurs, un des correspondants en région parisienne.

Or, sur décision du président de la République François Hollande, Lionel Lavergne doit être affecté en tant que chef adjoint au GSPR le 14 décembre 2014, soit quelques semaines après les écoutes téléphoniques dans lesquelles Luciani annonce que son « ami gendarme […] va avoir un super boulot ». Et il est d’ores et déjà prévu, au nom d’une règle non écrite instituant que le GSPR devait être dirigé tantôt par un policier, tantôt par un gendarme, que le colonel Lavergne doit prendre la tête du service dans les premiers mois de 2015.

Mais alors que les policiers découvrent, ébahis, cette connexion entre leur suspect et des serviteurs de l’État (Doumé Luciani se vante également sur une écoute d’être ami avec un membre d’un cabinet ministériel important, que Mediapart n’a pas pu identifier), leur enquête initiale sur ce qui reste leur cœur de mission, la lutte contre le grand banditisme, s’accélère.

À partir du 24 novembre 2014, Doumé Luciani voit à plusieurs reprises François-Marie Giacobetti, dit « Fanfan », un agriculteur d’Aléria qui vient d’arriver en métropole. Dans les archives de la police judiciaire (PJ), l’agriculteur Giacobetti est surtout connu pour avoir été condamné pour extorsion dans l’affaire du cercle de jeux Wagram. La PJ le considère comme un homme de main de Jean-Luc Germani. Ce dernier incarne la figure dominante du banditisme corse et, à cette époque, le fugitif le plus recherché de France.

Depuis l’arrivée de Giacobetti en région parisienne, l’attitude de Luciani « change radicalement », notent les policiers. 

Capture d'écran Google Maps du siège du Grand Orient de France, d'où les policiers commenceront la filature qui va les conduire au parrain en cavale, Jean-Luc Germani. © DR Capture d'écran Google Maps du siège du Grand Orient de France, d'où les policiers commenceront la filature qui va les conduire au parrain en cavale, Jean-Luc Germani. © DR

Le 26 novembre 2014 doit être un grand jour pour Doumé. Franc-maçon, il va être élevé au rang de maître. Il a convié de nombreux « frères » à la cérémonie qui doit se dérouler dans sa loge au Grand Orient de France. C’est dans cette loge, à l’entendre sur les écoutes, que Luciani aurait connu son « ami », membre d’un cabinet ministériel.

À l’origine, Doumé a prévenu Fanfan que ce 26 novembre, il ne serait pas disponible car il est « bloqué » avec sa « secte », selon ses propres déclarations lors d’une écoute téléphonique. Mais il doit changer ses plans et voici que Luciani annonce à ses frères francs-maçons qu’il ne va pas pouvoir rester à sa propre cérémonie « en raison d’un rendez-vous important »

Le 26 novembre, les effectifs de la BRI se déploient aux abords de la rue Cadet. Peu après le déjeuner, ils voient Doumé Luciani quitter le siège du Grand Orient de France, en compagnie de Fanfan Giacobetti. Les deux amis se séparent. Doumé multiplie alors les changements de rythme et de direction, pour déjouer une éventuelle filature, pénètre dans la bouche de métro de Notre-Dame-de-Lorette, non sans avoir éteint son téléphone portable. Dans la rame de métro, le Corse des Hauts-de-Seine dévisage les autres passagers, regarde derrière lui. Méfiant, très méfiant. 

À 16 h 05, il rallume son portable, les policiers de la BNLCOC qui gèrent en direct les écoutes préviennent leurs collègues de la BRI sur le terrain. Leur objectif commun est dans les environs de la station Sèvres-Babylone, dans le VIe arrondissement de Paris. Il a retrouvé à l’entrée du Bon Marché Fanfan Giacobetti, accompagné d’un homme portant une casquette grise et des lunettes de vue à grosse monture. Au bout d’une dizaine de minutes, l’inconnu abandonne Luciani et Giacobetti.

Les policiers en planque ont réussi à photographier au téléobjectif l’homme qui se cache sous la casquette grise. De retour au service, ils tergiversent sur l’identité de cet individu. Le lendemain matin, l’un d’eux a l’idée de sortir une impression de la fiche d’identité judiciaire de Jean-Luc Germani où figure une photo de profil, ce afin de la comparer à la prise de vue de l’homme à la casquette grise. Il stabilobosse une barbe sur la photo de l’IJ. Plus de doute possible.

« C’est lui ! C’est Germani ! »  

À cause des hauts fonctionnaires croisés par Luciani au cours de leur enquête, les chefs de la BNLCOC et de la BRI décident de ne pas prévenir leurs hiérarchies respectives, de peur que des fuites au sommet de l’État n’alertent les truands corses. « On travaille dans le secret car on n’a pas confiance », confie sous le sceau de l’anonymat un enquêteur de terrain qui se souvient encore de ce haut gradé de la direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) qui, après coup, « était fou de ne pas avoir été avisé »« Oui, nous craignions des fuites, confirme un second policier. Nous ne parlions pas de notre affaire, hormis en cercle très restreint. Nous étions très prudents… »

Le 27 novembre, Dominique Luciani et l’inconnu à la casquette grise sortent en BMW du parking de l’Opéra et roulent vers Puteaux. Calibres au poing, les flics bloquent la voiture au niveau de La Défense. Ils viennent d’interpeller Jean-Luc Germani et son chauffeur.

En garde à vue au 36, quai des Orfèvres, Dominique Luciani assure, selon Le Journal du dimanche, tout ignorer de celui qu’il conduisait : « Je l’ai rencontré pour la première fois fortuitement avant-hier au Bon Marché. J’étais au téléphone et je parlais corse avec un correspondant corse dont j’ai oublié l’identité. À la fin de ma communication, il m’a abordé et m’a parlé en corse. Il m’a dit bonjour et nous avons discuté de notre région, car nous sommes tous les deux de la plaine orientale. Il m’a dit ne pas connaître la capitale et m’a demandé si je pouvais l’aider à circuler dans Paris. »

Le quinquagénaire au carnet d’adresses bien rempli se révèle peu curieux. Entendu dans une autre affaire, il déclarera à propos du passé criminel d’une de ses connaissances : « Je ne suis pas habitué à poser des questions aux gens… »

Jean-Luc Germani lors d'une précédente filature policière en 2011 à Paris. © DR Jean-Luc Germani lors d'une précédente filature policière en 2011 à Paris. © DR
Au fil des années qui vont suivre, le parrain Jean-Luc Germani va être condamné à 6 ans de prison dans l’affaire dite du cercle Wagram, une autre fois à 6 ans pour une association de malfaiteurs en vue de la préparation du meurtre en bande organisée de Jean-Claude Colonna, cousin de l’ancien parrain « Jean-Jé » Colonna, à 4 ans pour avoir braqué un viseur laser sur un gendarme en Corse et à 18 mois pour escroquerie et blanchiment en bande organisée dans le sud de la France.

Dans Vendetta (éditions Plon), livre-enquête sur le milieu insulaire paru en juin 2020 dont il a essayé en vain de faire interdire le chapitre le concernant, les journalistes Violette Lazard et Marion Galland décrivent notamment un détenu Germani qui évoque depuis sa cellule des Baumettes, à Marseille, ses connaissances dans le monde des affaires et de la politique.

Lors d’une sonorisation de sa cellule aux Baumettes, on entend le parrain corse se vanter d’avoir organisé le ménage de sa planque à Puteaux… après son arrestation. 

« Dites-lui qu’elle vienne vider l’appartement. Vite, vite, vite ! » 

Cette manœuvre lui aurait permis, écrira un magistrat dans le réquisitoire définitif portant sur la cavale du voyou, « d’éviter que les policiers ne saisissent sur place des ‘‘papiers’’, des “sous’’ et surtout ses téléphones ». Une partie du puissant réseau, qui a permis au fugitif d’échapper durant des années à toutes les polices, reste dans l’ombre.

L’enquête permettra tout de même de déterminer que l’homme le plus recherché de France se cachait avec toute sa famille dans de luxueuses villas en Corse et en Sardaigne l’été, et dînait dans des restaurants gastronomiques dans le Ier ou le IIe arrondissement de Paris quand il venait dans la capitale à l’automne. Sur une écoute réalisée alors qu’il est en prison, Germani conseille à son interlocuteur « pour passer de bonnes vacances » de descendre au Royal Monceau ou à l’hôtel Costes…

« J’ai des amitiés philosophiques, cela ne va pas se passer comme cela ! »

Dominique Luciani sera mis en examen pour « recel de malfaiteurs » en compagnie de plusieurs personnes suspectées d’avoir aidé le parrain dans sa cavale, dont Paul Canarelli, qui a l’habitude d’accueillir l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy dans son domaine de Murtoli en Corse et de côtoyer, à l’instar de Luciani, des hauts gradés des forces de l’ordre (comme Mediapart l’a raconté ici et ). Entre juin et octobre 2014, Jean-Luc Germani aurait passé au moins une dizaine de jours dans les bergeries de Murtoli, des bergeries louées 16 700 euros la semaine mais dans lesquelles il était gracieusement invité. Dans l’une d’elles, le parrain en cavale a succédé à l’ancien secrétaire d’État chargé du commerce Frédéric Lefebvre.

Dans un réquisitoire définitif en date du 17 juin 2020, le parquet de Paris a requis le renvoi devant le tribunal correctionnel de Paul Canarelli, de Dominique Luciani, de deux autres complices (mais pas François-Marie Giacobetti qui ressortira libre de sa garde à vue et ne sera plus inquiété) et de Jean-Luc Germani pour avoir aidé la cavale de ce dernier.

En attendant leur éventuel procès, Dominique Luciani a trouvé un travail, il exerce en tant que « directeur des relations institutionnelles » au sein d’une « société d’intelligence artificielle informatique » basée en région parisienne. D’après Jean-Philippe Hubsch, l’actuel grand maître du Grand Orient de France, Dominique Luciani a démissionné de la célèbre obédience maçonnique en février 2015. Selon nos informations, celui que l’on surnomme Doumé a été vu fréquenter le bar du Lutetia où il se révèle toujours plus méfiant. Jamais rien n’a permis d’étayer l’hypothèse d’un Luciani tueur à gages du milieu, le tuyau qui l’a fait tomber était à moitié percé.

Dérangé en plein rendez-vous, Dominique Luciani nous a répondu à propos de sa relation avec Lionel Lavergne : « Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Je ne comprends pas de qui vous parlez ! » Quant à sa propre mise en examen, « pour moi c’est du passé tout ça », conclut le Corse natif des Hauts-de-Seine avant de raccrocher, refusant de répondre ultérieurement à nos questions.

Le cas du colonel Lavergne apparaissant dans une enquête sur le milieu corse a fait l’objet d’un rapport de signalement rédigé par Éric Hermenier, le patron à l’époque de la BNLCOC, et transmis à sa hiérarchie au sein de la direction centrale de la police judiciaire. Contacté, Éric Hermenier n’a pas souhaité faire de commentaire.

D’après plusieurs témoins, le colonel Lavergne ayant appris l’existence d’un rapport le visant est allé demander des comptes à Christophe Molmy, le patron de la BRI, qui n’en était pas l’auteur. Les deux gradés auraient eu une explication houleuse dans le bureau du second. Contacté, Christophe Molmy n’a pas souhaité faire de commentaire. Mediapart n’a pas réussi à déterminer comment le gendarme a pu, même partiellement, être au courant de la teneur d’un rapport interne à la police le concernant.

Le colonel Lavergne s’est donné du mal pour rien. Selon nos informations, ni la direction centrale de la police judiciaire française ni la police judiciaire parisienne, au courant de ses liens avec le milieu corse, n’ont poursuivi plus loin leurs investigations. Côté gendarmerie, c’est pareil. Sollicité, Denis Favier, l’ancien directeur général de la gendarmerie nationale, se souvient : « J’en ai entendu parler après sa nomination [de Lionel Lavergne au GSPR – ndlr] mais je n’ai pas été saisi officiellement. » Par ailleurs, « on ne m’a rien montré de probant », assure l’ancien patron des gendarmes.

Sylvie Odier, la cheffe de la section criminalité organisée au parquet de Paris, a été avisée de la situation, comme nous l’a confirmé une source judiciaire haut placée. Mais la magistrate est partie depuis dans le sud de la France. L’existence du rapport de la BNLCOC n’entraînera aucune suite judiciaire. « Le colonel Lavergne n’a jamais été entendu. Dans notre service, on pensait tous que l’affaire allait au moins éclater médiatiquement. Rien. Il était protégé », estime l’enquêteur de terrain déjà cité. Le nom de Lionel Lavergne n’est jamais mentionné dans le réquisitoire définitif du parquet de Paris rendu cet été. 

Le fait est que les contacts avérés de Lionel Lavergne avec le seul Dominique Luciani ne suffisent pas à établir une quelconque infraction pénale. Entendre sur des écoutes des voyous qui se réjouissent de la promotion d’un gendarme et estiment que cela va être bon pour leurs affaires n’apporte pas la preuve de la corruption dudit gendarme. En revanche, les menus services que vous rend dans le cadre de votre vie privée une personne liée au banditisme insulaire constituent une fragilité quand vous vous apprêtez à devenir l’homme chargé d’assurer la sécurité du président de la République.

À peine un an plus tôt, l’Élysée avait été ébranlé par la révélation par le magazine Closer de la liaison du président François Hollande avec la comédienne Julie Gayet et le fait que le couple se retrouvait dans un appartement au nom de Michel Ferracci, un acteur vu dans la série Mafiosa et qui a longtemps gagné sa vie comme directeur des jeux… du Cercle Wagram. Michel Ferracci écopera d’une peine de dix-huit mois de prison avec sursis pour le rôle qu’il a joué dans les détournements de fonds du cercle Wagram au profit du gang de la Brise de mer. Un Michel Ferracci très proche du beau-frère de Jean-Luc Germani mais aussi de l’individu en Corse qui discutait au téléphone avec Dominique Luciani de la future promotion de Lionel Lavergne.  

Aussi la connexion, même lointaine, entre celui qui doit prendre la tête du GSPR et un nom apparu dans l’affaire Gayet suscite-t-elle une certaine crispation.

Début 2015, Thierry Lataste, le directeur de cabinet du président de la République, convoque le colonel Lavergne dans son bureau. Le préfet Lataste explique au gendarme que François Hollande ne souhaite plus changer l’équipe chargée de sa sécurité et que donc il ne pourra pas prendre la tête du GSPR comme c’était initialement prévu.

Selon nos informations, lors de cet entretien, ses connexions avec le milieu corse n’auraient pas été évoquées, même si Thierry Lataste avait été informé de la situation et que c’était un des éléments qui entraient en ligne de compte dans la décision du directeur de cabinet. Qu’importe. Lionel Lavergne ne l’entend pas de cette oreille. Selon le récit qu’en fait Thierry Lataste auprès de trois sources différentes, le colonel aurait mis en garde le directeur de cabinet du président de la République :

« Vous n’avez pas compris à qui vous avez affaire. J’ai des amitiés philosophiques. Vous allez voir, cela ne va pas se passer comme ça ! »

Selon plusieurs témoignages, dont un gendarme ayant servi sous ses ordres, Lionel Lavergne occuperait un rang important au Grand Orient de France, au sein de la même loge que Doumé Luciani. À ce sujet, le grand maître Jean-Philippe Hubsch (l’essentiel de ses réponses à nos questions est à lire sous l’onglet Prolonger) botte en touche : « Je n’ai aucune information sur M. Lavergne. Je n’ai pas à dévoiler le nom d’un membre éventuel. »

Quoi qu’il en soit, Thierry Lataste, choqué, va raconter ce qui vient de se passer à plusieurs fonctionnaires de l’Élysée. Contacté, l’ancien directeur de cabinet du président de la République n’a pas voulu commenter la scène.

Dans les mois qui suivent, plusieurs articles de presse s’étonnent que le colonel Lavergne n’ait pas encore pris la tête du GSPR et font porter la responsabilité de ce blocage à Sophie Hatt, la commissaire qui renâclerait à lâcher le poste, le tout sur fond de rivalité toujours vivace entre la police et la gendarmerie (dans Atlantico et dans Capital). Une enquête du Monde, basée sur des témoignages recueillis à l’intérieur du GSPR, dénonce les « failles » et « incohérences » du dispositif de protection du président de la République. Là encore, le rôle de la policière Sophie Hatt est pointé. Jamais celui du militaire qui est supposé la seconder. Jamais non plus ne sont révélés les vrais motifs pour lesquels l’Élysée ne veut pas que le second remplace la première.

Capture d'écran de Lionel Lavergne lors d'une de ses auditions devant l'Assemblée nationale dans le cadre de l'affaire Benalla. © DR Capture d'écran de Lionel Lavergne lors d'une de ses auditions devant l'Assemblée nationale dans le cadre de l'affaire Benalla. © DR
« Cela ne va pas se passer comme ça ! », aurait promis Lionel Lavergne. Le temps va lui donner raison. Le 5 mars 2017, il obtient finalement le poste tant désiré. Thierry Lataste, le directeur de cabinet de l’Élysée qui s’y opposait, a été nommé, un an plus tôt, haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie. Et la supérieure et rivale Sophie Hatt a hérité de la direction de la coopération internationale du ministère de l’intérieur. Plus rien ne s’oppose à l’obtention du poste qu’il devrait occuper depuis deux ans. 

L’information sur ses déboires de 2014 s’est, semble-t-il, perdue avec le temps. François Hollande nous a fait savoir qu’il ignorait tout d’un lien entre Lionel Lavergne et le milieu corse avant que Mediapart ne le lui apprenne dans le message que nous lui avions laissé.

Le nouveau chef du GSPR poursuit sa mission après l’élection d’Emmanuel Macron. Le 25 juillet 2018, il est même promu général de brigade. Le jour même de son audition par une commission d’enquête de l’Assemblée nationale dans le cadre de la mission d’information relative à l’affaire Benalla… Une semaine auparavant, le journal Le Monde a révélé qu’un chargé de mission à l’Élysée, Alexandre Benalla, s’en était pris à un homme à terre, place de la Contrescarpe lors des manifestations du 1er mai 2018.

Le tout frais général – son nouveau grade sera effectif six jours plus tard – est sommé de s’expliquer sur ses relations avec celui dont la rumeur prête la volonté d’avoir voulu réformer la sécurité du président de la République, le GSPR se retrouvant dilué dans une nouvelle structure. « C’est une faute, grave, inacceptable, déclare Lionel Lavergne à la représentation nationale à propos des événements de la Contrescarpe. Le comportement de monsieur Benalla est inqualifiable, très clairement. » Au cours de ses auditions à l’Assemblée nationale et au Sénat, il répète qu’Alexandre Benalla « n’occupait aucune fonction de protection du Président de la République », des propos qui seront contredits par le supérieur direct de Benalla.

Épinglé par le rapport du Sénat comme étant un des trois hauts fonctionnaires ayant « retenu une part significative de la vérité lors de leur audition par la commission », Lionel Lavergne sera entendu par la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BDRP). Aucune poursuite ne sera ordonnée à son encontre.

En mai 2019, il quitte ses fonctions de chef du GSPR. Ce n’est nullement une sanction. Nommé adjoint au directeur des opérations et de l’emploi (DOE), il supervise les missions des quelque 123 000 gendarmes d’active et réservistes. À ce poste, pronostique le magazine L’Essor de la gendarmerie, Lionel Lavergne devrait décrocher sa troisième étoile, comme général de division.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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« Quel est l’intérêt de publier cette histoire maintenant ?! » s’est étonné le général Lionel Lavergne, quand nous lui avons téléphoné lundi 9 novembre.

Oui, pourquoi raconter une histoire vieille de six ans ? Parce qu’il nous a fallu près de trois ans pour reconstituer le puzzle, confronter, vérifier, contextualiser les différents aspects de cette affaire. Différents gendarmes interrogés évoquaient une simple « rumeur » lancée par un ou des policiers malveillants, une manipulation sur fond de rivalité entre loges maçonniques.

Les preuves matérielles manquaient, les écoutes et rapports écrits n’ayant pas été versés dans la procédure judiciaire. Aussi il nous fallait multiplier les récits, vérifier chaque élément d’une mise en cause, dénicher des procès-verbaux, des documents qui confortaient tel ou tel témoignage.

Et surtout, il a fallu convaincre au fil des mois les témoins directs et indirects de parler. La plupart refusaient dans un premier temps, même sous le sceau de l’anonymat. Y compris certains très hauts fonctionnaires à des postes plus importants que le général de gendarmerie. « Ce n’est pas de Lionel Lavergne que j’ai peur, nous expliqua une de nos sources qui finalement parla, mais des francs-maçons… » Avéré ou fantasmé, le pouvoir de nuisance prêté à la franc-maçonnerie continue à effrayer y compris dans la haute fonction publique et surtout au sein de la police où certaines carrières météoriques peinent à s’expliquer sur la base du seul mérite.

Quand nous sommes parvenus à les convaincre de la nécessité de témoigner, la volonté d’anonymat de nos sources a été respectée du fait du caractère d’intérêt général des informations publiées, nos révélations mettant au jour l’existence, au cœur de l’État, de connivences entre des membres des forces de l’ordre avec le milieu corse sous le prétexte de fraternité philosophique.

Les faits rapportés dans cette enquête n’en ont pas moins été recoupés auprès de plusieurs sources et vérifiés dans le respect des règles professionnelles d’une enquête journalistique sérieuse. Par ailleurs, Mediapart a exclu tout élément susceptible d’attenter à la vie privée de quiconque.

Cet article ne serait pas complet sans la partie « contradictoire », indispensable à toute enquête journalistique de bonne foi. Mediapart a sollicité les points de vue de Lionel Lavergne (destinataire d’une quinzaine de questions circonstanciées auxquelles il n’a pas donné suite) et des principaux acteurs, cités dans l’article ou non, ayant joué un rôle dans un des différents volets de cette histoire. Que les uns et les autres aient accepté de répondre ou non, aucun n’a remis en cause les informations que nous lui soumettions.

Alors que Lionel Lavergne revenait plusieurs fois dans l’actualité, au moment de l’affaire Benalla, de ses auditions devant les commissions parlementaires ou de son départ du service de sécurité de la présidence de la République, nous avons retenu nos informations car nous estimions que notre enquête n’était pas terminée, qu’il restait des sources à rencontrer, des points à éclaircir. C’est maintenant, une fois tout ce travail d’investigation effectué, que nous prenons la décision de publier.

Il va sans dire que la révélation de ces informations ne préjuge de la culpabilité de personne et que tous les protagonistes mentionnés sont présumés innocents.