Goodyear: prison ferme pour avoir retenu deux cadres

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Le tribunal correctionnel d’Amiens a condamné, mardi 12 janvier, huit ex-salariés de Goodyear à neuf mois de prison ferme et quinze mois avec sursis pour avoir retenu, entre le lundi 6 et le mardi 7 janvier 2014, deux cadres du site menacé de fermeture. Leur avocat, Me Fiodor Rilov, s'insurge.

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Au départ, il a raccroché. Parce qu’il ne veut « plus parler à personne », qu’il en a « ras-le-bol ». Puis, deux minutes plus tard, il a rappelé. En s’excusant platement d’être « si à cran ». Jean-François Quandalle a appris ce mardi 12 janvier 2016 qu’il était condamné à deux ans de prison dont neuf mois ferme aménageables. La première condamnation sur son casier judiciaire, à la veille de souffler ses 53 bougies. Il a appelé sa femme, leur fils, qui étaient au travail, pour leur annoncer « la terrible nouvelle » en les rassurant, « la vie devait continuer », il allait « voir un JAP (juge d’application des peines) » le 27 janvier, il aurait « certainement un bracelet électronique ». Et leur dire qu’il « ne regrettait absolument rien ».

Jean-François Quandalle et sept autres anciens salariés de l’usine de pneus Goodyear d’Amiens-Nord (Somme) sont condamnés pour avoir « séquestré » deux de leurs anciens cadres : celui qui était à l’époque directeur des ressources humaines, Bernard Glesser, et celui qui était à la tête de la production, Michel Dheilly. Une décision judiciaire extrêmement lourde, inédite dans les annales du droit français, légèrement en deçà des réquisitions particulièrement sévères du parquet, de deux ans de prison dont un an ferme. Elle intervient alors même que le procès s’est déroulé, le 24 novembre dernier, sans plaignant : Goodyear ayant retiré sa plainte en application de l'accord de fin de conflit signé avec les syndicats, fin janvier 2014, tout comme les deux cadres concernés, qui se sont désistés après avoir déposé plainte à titre individuel.

« La séquestration. » C’était il y a deux ans, entre le lundi 6 et le mardi 7 janvier 2014. Dans les locaux de l’usine de pneumatiques sous tension maximale, en partie occupée par des salariés à bout, Jean-François et quelque 300 collègues retenaient durant trente heures les deux cadres, pour faire pression sur l’équipementier, Titan, Américain lointain aux milliards d’euros de bénéfices et qui veut les sacrifier sur l’autel de la rentabilité, alors que cette usine c’est toute leur vie, celle de leur famille, de leur père et grand-père. C’était un geste de désespoir, de révolte face au drame de la perte de son travail après des années, des mois de conflits, de débrayages, de chantages à l’emploi. Une ultime action de la CGT, syndicat ultra majoritaire, avant la fermeture de l’usine et la suppression de 1 173 postes dans une région sinistrée par le chômage et la misère. Un acte pour obtenir la réouverture d’un dialogue social, de négociations pour sauver le site.

Durant le conflit à l'usine Goodyear, en janvier 2014. © Reuters Durant le conflit à l'usine Goodyear, en janvier 2014. © Reuters
Ce n’était pas « une séquestration », ni « un kidnapping », qui prive une personne de ses allées et venues, comme les médias l'ont longuement affirmé, mais une détention sans violences physiques. « Les deux cadres avaient leur liberté de mouvement, leur téléphone portable, s’ils voulaient sortir fumer, manger, ils pouvaient. Au contraire, on les a protégés des dérapages, les débordements du personnel très en colère », a plaidé, le 24 novembre dernier, Jean-François Quandalle devant la présidente du tribunal correctionnel d’Amiens lors d’une audience fleuve. « Avec tout le foin autour de la chemise déchirée du DRH d’Air-France », Jean-François Quandalle, 33 ans de maison dont 20 à la CGT, s’attendait à être condamné à une peine de prison avec sursis mais pas à de la prison ferme. Et aussi parce que «Sous Sarkozy, quand les gars avaient tapé du CRS à Rueil-Malmaison lors d'une manif, ils avaient pris six mois avec sursis».

Parmi les condamnés dont six sont relaxés de l’accusation de violences en réunion (et ce n’est pas rien), cinq sont syndicalistes CGT : Jean-François Quandalle, Reynald Jurek, Hassan Boukri, Mickaël Mallet, et « Micka », Mickaël Wamen, le meneur « des barjots du syndicat communiste », avait dit le PDG de Titan, la figure médiatique et volcanique de la lutte des Goodyear, saga sociale à multiples rebondissements et souffrances depuis 2007. « Que le parquet maintienne ses accusations alors qu’il n’y a eu aucune agression physique et pas de plaintes interroge sur la répression pénale à l’œuvre qui résonne avec la montée de l’autoritarisme », note le professeur de droit Emmanuel Dockès. « Abasourdi » par la décision, « l’incroyable disproportion entre ce qu’ils ont fait et ce qu’ils vont subir », il constate « inquiet, combien les puissants demeurent bien lotis en France quand les faibles sont réprimés ».

« D’ordinaire, dans les conflits sociaux, les magistrats prennent en compte le contexte des événements et ne prononcent pas de prison ferme, au pire, du sursis », poursuit le juriste, qui plaide pour « une vraie juridiction du travail ». Selon lui, « nous sommes ici face à des magistrats totalement déconnectés du monde du travail auxquels on demande de juger des conflits sociaux et qui les jugent à la chaîne entre un vol de Mobylette et un trafic de stupéfiants, en les isolant du contexte social dans lequel ils ont lieu. Or, ce sont des conflits valides dans une société démocratique qui autorise le droit constitutionnel, fondamental, au conflit, à la grève ».  

« C’est le signal du déclenchement d’une vraie campagne pour menacer tous les salariés qui voudraient exprimer leur révolte sociale de manière forte », renchérit, tout aussi « sonné », l’avocat des Goodyear, Me Fiodor Rilov, du barreau de Paris, qui a aussitôt interjeté appel. Pour cette bête noire des grands patrons qui licencient à tour de bras, auquel il est reproché une trop grand proximité avec Mickaël Wamen, « cette décision, qui s’inscrit dans l’air du temps, est politique. Il n’est pas possible qu’un parquetier décide tout seul de condamner à de la prison ferme des salariés qui se battent pour défendre leur usine, leur travail. Ce jugement est une tentative d’intimidation qui va lourdement peser sur le climat social en France dans la façon dont on conduit une grève, occupe une usine ». Il est « l’arme avec laquelle Hollande, Valls, Taubira et l’ensemble du gouvernement ont décidé d’intimider tous les salariés qui se battent pour leurs droits et leurs emplois », dit de son côté la CGT d’Amiens.

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