Le nouveau président ou le stade spectral de la Ve République

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Le nouveau président est le prototype de l’homo politicus néolibéral dont le moteur est la promesse différée. L’important n’est plus de mettre en œuvre le programme mais de laisser penser qu’on est à l’orée de quelque chose.

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Dès sa déclaration de candidature, Emmanuel Macron a installé sa campagne dans un horizon mythologique, non pas seulement une campagne électorale mais l’apparition transpolitique d’une figure christique. Les bras ouverts, adoptant le ton d’un prédicateur, il n’a cessé d’inscrire sa candidature dans le registre du fabuleux et du légendaire. Aux journalistes qui l’interrogeaient sur son programme, il ne craignait pas d’affirmer : « C’est une erreur de penser que le programme est le cœur d’une campagne électorale… La politique, c’est mystique, c’est un style, c’est une magie. » Ses premiers mots au soir de sa victoire en témoignent : « Tout le monde nous disait que c’était impossible, mais ils ne connaissaient pas la France », faisant écho aux mots de Barack Obama en 2008 : « Ils disaient que c’était impossible, que ce jour n’arriverait jamais… »

La scènographie de son apparition au soir de sa victoire est déjà culte. Le nouveau président de la République est apparu seul, marchant d’un pas lent dans la nuit jusqu’à la pyramide du Louvre au son de L’Ode à la joie, l’hymne de l’Union européenne. Cour Napoléon pour l’histoire, pyramide du Louvre pour la modernité. La plus belle perspective de Paris comme horizon d’attente. Et pour évoquer ce « moment déterminant de l’histoire », le chœur des commentateurs a adopté spontanément le lexique de la révélation : paroles légendaires, homme providentiel, élection historique.

Le nouveau président se dirige vers ses sympathisants esplanade du Louvre, le 7 mai 2017, à Paris. © Reuters Le nouveau président se dirige vers ses sympathisants esplanade du Louvre, le 7 mai 2017, à Paris. © Reuters

L’assèchement de la symbolique de l’État, la désacralisation et la perte d’aura de ses représentants, dus à l’affaiblissement de la souveraineté étatique, sont le signe d’une tendance que la révolution des technologies de l’information a aggravée, achevant par le bas un processus de désacralisation entamé par le haut. Au cœur de ce processus de déconstruction de la fonction politique, une double révolution : la souveraineté déclinante des États, vidée peu à peu de son contenu par la révolution néolibérale et par la révolution technologique des moyens de télécommunication, qui substitue au rituel et au protocole des apparitions du souverain la télé-réalité du pouvoir. L’homme politique se présente de moins en moins comme une figure d’autorité, quelqu’un à qui obéir. Il est de plus en plus quelque chose à consommer et même à dévorer. Il se présente moins comme une autorité légitime que comme un produit de la sous-culture de masse, un artefact, comme n’importe quel personnage de série ou de jeu télévisé.

Avec Nicolas Sarkozy, les Français avaient élu un sujet de conversation. Le quinquennat de François Hollande fut à bien des égards un sujet de consternation. Avec Emmanuel Macron, nous voici face à un objet d’adoration. Macron 1er, Macron le Magnifique. Rétroaction monarchique au sein même de la Ve République.

Depuis une semaine, l’heure est au décryptage. On guette les apparitions du nouveau président, on commente ses faits et gestes, leur timing et leur mise en scène. Symptômes compulsifs d’une démocratie envoûtée, qui est passée de l’âge de la discussion et du dissensus à celle de l’interactif, du performatif et du spectral.

« Ovni politique », « Bonaparte », « Obama »… Les commentateurs ne savent plus quelle métaphore filer pour tenter de cerner le phénomène. L’un raconte son « coup de foudre immédiat », l’autre son impression d’avoir rencontré un personnage « entre Pierre Mendès France et Antonin Artaud » ! « Sa victoire, ce serait un événement presque poétique », estime-t-il. Un destin d’« homme d’État réconciliateur », de la trempe d’« Henri IV ou Bonaparte au moment du Directoire », ajoute un autre. La magie Macron est une tentative de resacraliser la fonction présidentielle, tout en la faisant basculer dans un autre univers que celui de la politique, l’univers managérial du néolibéralisme.

La Ve République fondait sa légitimité sur la rencontre d’un homme d’État et de son peuple. Macron a fondé toute sa campagne sur la connexion magique avec une audience. Non plus la confrontation de programmes politiques auxquels les gens ne croient de toutes façons plus, mais la sacralisation, l’héroïsation d’une personnalité charismatique. Quand le roi est nu et le pouvoir impuissant, en quoi consistent l’exercice de l’État, le fait de gouverner, sinon à jouer de manière délibérée avec les apparences ? Lorsque la politique est dépeuplée, il faut se connecter à l’audience qui est la forme spectrale du peuple absent. Une obligation susceptible d’être acceptée comme une nécessité économique à condition d’apparaître aussi comme un fait culturel, une nouvelle mode ou un roman. C’est d’autant plus compliqué que le pouvoir ne s’incarne plus dans la figure du monarque qui possède « l’art de gouverner » mais dans celui du manager qui connaît sur le bout des doigts « la grammaire des affaires ». « Comment se construit le pouvoir charismatique ? confiait Emmanuel Macron pendant sa campagne. C’est un mélange de choses sensibles et de choses intellectuelles. » 

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