A Lille, l'état d'urgence sert à protéger les «identitaires»

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Pendant un an, la préfecture a utilisé une disposition de l'état d'urgence pour interdire tout rassemblement dans le centre-ville où a ouvert un bar privé réservé aux « Blancs ». Ces interdictions étaient motivées par des notes des services de renseignement évoquant des risques d'affrontements. Des militants ont saisi le tribunal administratif.

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Le bar privé La Citadelle a fêté, le 24 septembre dernier, le premier anniversaire de son inauguration officielle dans le centre-ville de Lille. L’événement avait attiré une bonne partie des médias nationaux, venus couvrir l’ouverture de ce cercle privé réservé aux « Blancs », ou plutôt « aux patriotes sincères, aux helléno-chrétiens, aux Européens de souche », comme l’expliquait alors au Parisien Aurélien Verhassel, chef de file du mouvement d’extrême droite Génération identitaire Flandres-Hainaut.

La Citadelle est depuis redevenue bien discrète. Plutôt que « bar », les adhérents préfèrent le terme de « maison de l’identité ». Bien que celle-ci se trouve à quelques minutes à pied de la Grand-Place de Lille, au 8 de la rue des Arts, aucune affiche ni enseigne ne l’indique. Pour y entrer, il faut sonner à un interphone et, une fois franchie une grille, prouver son appartenance à l’association. Rien, en passant devant la façade, ne permet de deviner que se trouve là un QG de Génération identitaire. Le lieu est pourtant à l’origine de pas moins de 18 interdictions de manifester prononcées par la préfecture au nom de l’état d’urgence.

En effet, depuis l’inauguration de La Citadelle, le centre-ville de Lille est interdit à certaines organisations. Et celles-ci ont décidé de contre-attaquer en contestant deux de ces interdictions, prononcées pour les 23 mai et 15 juin 2017, devant le tribunal administratif. « Nous ne nous sommes pas tout de suite rendu compte que le centre-ville était frappé d’une interdiction », raconte Muriel Ruef, avocate du syndicat Sud Santé Sociaux à l’origine des recours. « La préfecture l’a joué assez fin. Lorsque les organisateurs déposaient une déclaration de manifestation, elle les rappelait pour leur demander de modifier leur parcours. Et souvent, les gens cèdent. Ce n’est qu’au bout d’un an que nous nous sommes rendu compte qu’il y avait une interdiction générale et absolue. »

Le premier signe de cette stratégie de la préfecture est apparu dès le samedi 24 septembre 2016, jour de l’ouverture de La Citadelle. La veille, la préfecture avait interdit tout rassemblement dans le secteur du bar raciste jusqu’au dimanche à 8 heures. Le lendemain, environ 500 militants antifascistes ont défilé, sans incident notable, à quelques centaines de mètres de la zone interdite. Au mois de novembre 2016, une deuxième manifestation, réunissant cette fois entre 600 et 1 000 personnes, doit une nouvelle fois se soumettre à un parcours autorisé par la préfecture.

Depuis l’ouverture de La Citadelle, et jusqu’au mois de septembre dernier, chaque rassemblement susceptible d’attirer des militants antifascistes a ainsi été banni du centre-ville. Seules les dernières manifestations des mois de septembre et d’octobre ont échappé à cette règle, sans que l’on sache s’il s’agit d’un changement de politique de la part de la préfecture ou d’exceptions de la part de celle-ci en raison de la médiatisation de ces rassemblements. D’autant que, du côté des organisateurs de manifestations, le mécontentement monte. Le 19 septembre, un collectif de militants, syndicalistes, avocats, a diffusé, via Mediapart, un appel dénonçant un « abus de pouvoir caractérisé » de la part du préfet du Nord, Michel Lalande. Les militants ont également reçu le soutien du député de La France insoumise de la circonscription, Ugo Bernalicis.

Ceux-ci dénoncent tout d’abord le principe même de l’interdiction du centre-ville. « Ces méthodes ne sont pas saines », explique Muriel Ruef. « Certes, les manifestations peuvent être en théorie déplacées. Mais si on accepte ces pratiques, on inverse le problème des libertés publiques. C’est comme si je vous demandais : “Ça ne vous dérange pas de ne plus porter de pull-over rouge ?” Dans l’absolu, ce n’est pas gênant, vous pouvez toujours porter des pulls verts, bleus… mais en termes de libertés, ce n’est pas acceptable », pointe l’avocate. « Le centre-ville, c’est là où on est le plus visible, et effectivement là où on dérange le plus. Mais si on cède sur ces principes, on ne fera toujours que reculer. »

Mais ce qui marque le plus, à la lecture des arrêtés, c’est l’impression que donne la préfecture d’interdire des manifestations afin d'assurer la sécurité d’un bar ségrégationniste, et ce au nom de l'état d'urgence. Les objectifs de l’État, clairement avoués, sont en effet dérangeants. Les interdictions ont été prononcées sur le fondement de l’article 8 de la loi sur l’état d’urgence. Celui-ci permet à l’autorité administrative d'interdire les « cortèges, défilés et rassemblements de personnes sur la voie publique » à condition qu’elle « justifie ne pas être en mesure d’en assurer la sécurité compte tenu des moyens dont elle dispose ».

Pour justifier cette incapacité à assurer l’ordre public, les arrêtés d’interdictions évoquent toute une série d’incidents intervenus lors des manifestations des derniers mois et attribués à « l’ultra-gauche ». Cette vision d’un Lille tenu par l’extrême gauche fait sourire Camille (le prénom a été modifié), militant ayant participé à de nombreux rassemblements.

« Depuis le temps, ils devraient nous appeler la “méga-gauche” », rigole-t-il. « Plus sérieusement, les choses se sont plutôt bien passées à Lille durant la loi travail. Les manifestations étaient plutôt calmes. Bien entendu, il y a toujours quelques jets de canettes, de peinture, quelques vitrines ou des distributeurs de billets abîmés », raconte-t-il. « Mais honnêtement, cela n’avait rien à voir avec Paris ou Nantes. Durant le mouvement contre la loi travail, il a dû y avoir une trentaine de personnes qui se sont retrouvées devant les tribunaux. Et en comptant large. »

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Mise à jour du 13 octobre à 11 h 15 : ajout de précisions sur la note blanche du 5 mai.