Les salaires «extravagants » des PDG européens en débat

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Le président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, a dénoncé, mardi 13 mai, les salaires «extravagants» octroyés parfois aux PDG et a annoncé des mesures européennes de moralisation. Ce débat prend de l'ampleur dans plusieurs pays européens. La France est le pays où les PDG sont le mieux payés en Europe, mais aussi celui où la volonté de légiférer est la plus timide.

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C'est une tendance nouvelle qui mérite d'être relevée : alors qu'en France la spectaculaire progression des revenus des grands patrons choque souvent l'opinion mais n'a pas incité le gouvernement à prendre des dispositions, par exemple de nature fiscale, l'Europe commence de plus en plus à s'inquiéter de cette dérive.
Le signe le plus spectaculaire de cette prise de conscience est la sortie tonitruante, mardi 13 mai dans la soirée, du président de l'Eurogroupe, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker. A l'issue d'une réunion des ministres des finances de la zone euro, à Bruxelles, le premier ministre luxembourgeois (qui cumule cette fonction avec celle de ministre des finances) a en effet lâché ces commentaires inhabituels : « Nous pensons que les dérapages excessifs sur les salaires que nous avons pu observer dans plusieurs pays sont proprement scandaleux et regardons quels moyens (utiliser) pour lutter contre ces excès là. »
Selon lui, les pays européens vont donc envisager d'imposer fiscalement les primes de départ versées sous différentes formes aux dirigeants qui quittent leurs fonctions, telles que les « golden handshake » (poignée de main dorée) et autre « golden parachute » (parachute doré), a-t-il dit. Le président de l'Eurogroupe a aussi observé que, le plus souvent, ces primes sont non imposables car présentées comme des frais généraux, ce qui constitue, selon lui, un véritable « fléau social ».
« Nous courons le risque de ne plus être compris par nos concitoyens si nous leur adressons d'un côté des appels incessants à la modération salariale » pour freiner l'inflation et que de l'autre les chefs d'entreprise font l'inverse, a lâché Jean-Claude Juncker. Avant d'ajouter : « Il n'est plus acceptable qu'un certain nombre de dirigeants bénéficient de parachutes dorés sans relation avec les performances mesurables » de leurs entreprises. En conséquence, a-t-il conclu, tous les pays de la zone euro ont été invités à faire connaître à la Commission ce qu'ils font déjà ou envisagent de faire pour lutter contre « ces comportements extravagants ».

Les Pays-Bas en éclaireur


Cette invitation à prendre des dispositions pour moraliser le système des rémunérations des grands patrons intervient alors que dans plusieurs pays européens des dispositions nouvelles viennent tout juste d'être prises ou sont en passe de l'être. Exemple spectaculaire : les Pays-Bas. Dans ce pays, une nouvelle disposition a été annoncée en début d'année, avec entrée en vigueur le 1er janvier 2009, prévoyant une fiscalisation à hauteur de 30% des « golden parachute », quand le montant de ces primes dépasse 500.000 euros nets et est supérieur au salaire annuel du PDG concerné. Une disposition complémentaire prévoit une taxation complémentaire de 15% des augmentations de salaires octroyées aux PDG à l'approche de leur départ à la retraite. Dans la foulée le gouvernement a aussi annoncé qu'il avait l'intention de renforcer la taxation des revenus des gérants de fonds d'investissement.

En mars, quand ces mesures avaient été annoncées, le ministre des finances néerlandais les avait justifiées en disant qu'elles n'étaient pas destinées « à voler leurs revenus à des gens qui réussissent ». « Mais nous avons la responsabilité de tracer une frontière lorsqu'il s'agit d'excès que personne ne peut justifier.»

En Belgique, un vif débat a par ailleurs lieu actuellement sur l'opportunité de légiférer sur la question. Ce sont les hausses des rémunérations de quelques grands patrons, constatées pour 2007, qui ont déclenché la polémique : + 42% soit presque un million d'euros d'augmentation pour Didier Bellens, le PDG de Belgacom ; +15% pour Jean-Paul Votron, son homologue de la banque Fortis... Du coup, l'idée d'un plafonnement des rémunérations chemine. Le PS, qui est membre de la majorité gouvernementale, a en outre souhaité la création d'un observatoire de la gouvernance des entreprises.

En Allemagne, également, le même débat fait rage. Le SPD notamment défend l'idée de mesures incitatives pour limiter les salaires des grands patrons. Cette fois, le scandale a rebondi du fait du constructeur automobile Daimler. Les revenus des membres du directoire du groupe ont presque doublé en 2007, avec une augmentation de 45% ! En additionnant les salaires fixes et les bonus annuels, 29,8 millions d'euros ont été partagés entre les neuf membres de cette instance.

Le paradoxe français


Dans ce contexte, le cas de la France constitue un véritable paradoxe : c'est en effet, sans contestation possible, le pays où les dérives les plus spectaculaires ont été constatées ; mais c'est aussi le pays qui manifeste le moins d'allant pour les freiner.

La longue enquête réalisée récemment par Mediapart sur les rémunérations des PDG en 2007 témoignent de ce phénomène d'emballement. A preuve, le patron du CAC 40 le mieux payé en France, en 2006, était Louis Schweitzer (à l'époque à la tête de Renault), avec une rémunération globale de 11,9 millions d'euros (intégrant son salaire brut, son salaire variable, ses avantages en nature et ses plus-values réalisées sur ses stock-options). Il était suivi par le PDG de la Société générale, Daniel Bouton (10,8 millions d'euros). Or, en 2007, tous ces records ont été battus. Bernard Arnault (LVMH) arrive en tête, avec 84 millions d'euros, suivi par Jean-René Fourtou (Vivendi) qui totalise 23,6 millions d'euros (et encore leurs jetons de présence comme administrateur dans d'autres sociétés ne sont pas pris en compte). Lindsay Owen-Jones (L'Oréal) totalise, lui, 19,8 millions d'euros, Carlos Ghosn (Renault) 15,2 millions d'euros, ou encore Xavier Huillard (Vinci) 14,2 millions si, dans son cas, on agrège également les actions gratuites (pour 1,12 million d'euros) dont il a profité.

Plus spectaculaire encore, toutes les études disponibles attestent que, de tous les PDG européens, les Français sont ceux qui sont en moyenne les mieux payés. En 2006, selon une enquête du magazine Forbes, 10 Français apparaissaient au hit-parade des 20 PDG européens les mieux payés.

Et, dans le même temps, la France traîne des pieds pour moraliser le système. Intégré au « paquet fiscal » de juillet 2007, un nouveau dispositif oblige les entreprises à « subordonner le versement de rémunérations différées à certaines conditions de performance fixées dès le départ dans une convention et appréciées par le conseil d'administration au moment du versement ». Cette convention devra être approuvée, séparément, par l'assemblée générale des actionnaires. Les anciennes conventions aussi. Mais la mesure est le plus souvent de pure forme. Les critères de performance sont souvent fixés de telle sorte qu'il est quasi impossible... de ne pas les atteindre!

Le même texte a aussi encadré l'attribution des stock-options, mais de manière très marginale. Initialement, le candidat Nicolas Sarkozy s'était déclaré partisan « de plans de stock-options pour tous, ou pour personne ».
Mais l'idée a été abandonnée. La réforme s'est bornée à conditionner l'attribution de stock-options pour certains cadres « à l'octroi d'autres dispositifs en faveur de l'ensemble des salariés de l'entreprise (intéressement, participation, plan épargne entreprise) ». Or, on comprend bien que la mesure n'a rien de contraignant. Preuve irréfutable : le même Bernard Arnault, en 2007, s'est attribué à lui-même pour 36,8 millions d'euros de stock-options et a versé en intéressement à l'ensemble des 70.000 salariés de son groupe une somme de... 35,2 millions d'euros ! Dans le même temps, les stock-options profitent toujours d'une fiscalité avantageuse.

En quelque sorte, même si la ministre française des finances, Christine Lagarde, a appuyé les propos de Jean-Claude Juncker, il ne faut pas se tromper sur ce qui s'est joué mardi soir à Bruxelles : c'était d'abord la France qui était au banc des accusés.