La «GUD connection», l’équipe bis de Marine Le Pen

Par et Mathias Destal

Mediapart publie un chapitre de Marine est au courant de tout…, le livre enquête de Marine Turchi et Mathias Destal, consacré aux dérives et à l’ascension du premier cercle de Marine Le Pen. Composé d’anciens activistes du GUD, il tire aujourd’hui toutes les ficelles financières du Front national. 

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Mercredi 16 novembre 2016, journée portes ouvertes au QG de campagne de Marine Le Pen. Des dizaines de journalistes sont venus découvrir L’Escale, située au 262 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, dans le VIIIe arrondissement de Paris. Au programme : visite guidée, présentation de la rose bleue qui fera office de logo de campagne, et brève allocution de la candidate. « Alors, il vous plaît, notre nouveau local ? Vous pouvez le dire, vous ne serez pas accusés de servir la campagne ! », s’amuse la présidente du Front national, pas peu fière de son vaisseau amiral. À ses côtés, l’éternel Florian Philippot, le directeur de campagne, David Rachline, et le fidèle Jean-Lin Lacapelle. Dans un coin de la pièce, autour d’une table garnie de pains au chocolat, Louis Aliot, Bernard Monot et le conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais, Jean-Richard Sulzer. Aucune trace, en revanche, du staff parallèle de la présidente. Ou seulement quelques clins d’œil pour les initiés, comme ces affiches détournées des Tontons flingueurs.

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Accrochées çà et là, elles suggèrent la patte du réseau des anciens du GUD, dont les membres, à commencer par le chef, Frédéric Chatillon, sont de grands fans de Michel Audiard, l’anar de droite qui a signé les dialogues du film culte. La veille au soir, Chatillon se trouvait d’ailleurs au QG pour un apéro en compagnie, entre autres, de Marine Le Pen, sa sœur aînée Marie-Caroline et son directeur de campagne, David Rachline. Le matin même, il était là aussi, mais il a décampé à temps pour ne pas croiser les journalistes.

Les protagonistes de cette « GUD connection » n’aiment pas être au centre de l’attention. Hormis Philippe Péninque, le « parrain » des anciens blousons noirs qui gravitent autour de Marine Le Pen, aucun n’a accepté nos multiples demandes d’entretiens. Si d’aventure ils se rendent à des raouts frontistes, comme ce fut le cas de Frédéric Chatillon et d’Axel Loustau en septembre 2016 à Fréjus, pour la dernière rentrée politique de Marine Le Pen avant la présidentielle ou encore début février à Lyon, pour le lancement de la campagne, ils se tiennent à bonne distance des photographes et des caméras. La lumière les intéresse peu. Leur carburant à eux, c’est l’argent, l’influence et l’action.

  •  « La politique à coups de poing »

Pour comprendre la philosophie de ces hommes qui, avant de devenir des chefs d’entreprise, ont longtemps porté la croix celtique en étendard et adopté un rat noir comme signe distinctif, il faut remonter au tournant des années 1960-1970. À l’époque où les militants d’Ordre nouveau, un parti fondé en 1969 sur les ruines d’Occident, se rassemblent autour d’un adversaire : le communisme.

Le Groupe Union Défense (GUD), une faction satellite, tient alors lieu de bras armé à Ordre nouveau dans les universités et notamment à la faculté de droit parisienne de la rue d’Assas, que les jeunes radicaux entendent transformer en « no gauche’s land ». Cette période, c’est Philippe Péninque qui en parle le mieux. Après être passé par la faculté de droit de la rue d’Assas, l’élève de l’Institut d’études politiques de la rue Saint-Guillaume, alors leader du GUD à Paris, consacre son mémoire d’histoire à ces années d’effervescence politique.

Intitulé « La Politique à coups de poing », son manuscrit s’arrête longuement sur les faits d’armes des castagneurs aux « nuques rasées, brosses agressives », agrégés dans un mouvement qui « sentait le soufre ». Les affrontements avec les « rouges ». Le local de la rue des Lombards rempli « de barres de fer, lances, boucliers, manches de pioche ». La violence devenue « fascination », « but de l’action », mais aussi « esthétique » « romantique »… Le tout sous-tendu « par l’appel aux vieux mythes nationalistes : le sol, le sang, les morts, l’exaltation des corps d’élite ». Ou encore le « culte de soi, passant par l’accomplissement dans le groupe, absolument soumis au chef, sans autre finalité que la réussite d’une belle opération sans but objectif ». Et ce « goût de la peur vaincue, du danger côtoyé, désir du monde sans femme, des retours triomphants », qui « entraîne un activisme débridé ».

Mais, à la fin de l’année 1976, conscient de l’impasse dans laquelle mène la violence physique, l’ancien chef du groupuscule finit par ranger les armes. Son but : « rentrer dans le système pour le combattre de l’intérieur ».

L’entrisme comme mode de fonctionnement, l’influence comme nouvelle stratégie de destruction. En 1984, Péninque monte un cabinet d’avocats avec son ami Jean-Pierre Émié, surnommé « Johnny le Boxeur » à Assas, où il étudia de 1974 à 1979. Fidèle à son surnom, Émié fit même, au milieu des années 1970, la une de Libération bâton à la main en train d’agresser un jeune homme noir. Du passé. Désormais, le duo brandit le Code pénal plutôt que le manche de pioche. Sans renier pour autant leurs engagements et l’esprit de solidarité qui règne chez les gudards. C’est ainsi que les deux avocats se retrouvent à plusieurs reprises dans les prétoires pour défendre la relève des années 1990. La nouvelle génération est désormais en lutte contre l’impérialisme états-unien mais aussi contre ce qu’elle estime être son corollaire, le « lobby sioniste ». Elle montre un certain enthousiasme à appliquer les méthodes de leurs anciens, ainsi que le souligne une note rédigée en 1993 par les policiers chargés du suivi de l’extrême droite : « Une aggravation de la tension et une multiplication des affrontements […] ont été constatées en 1992, principalement en milieu universitaire, notamment à Paris. »

Frédéric Chatillon accompagnant Marine Le Pen lors de son voyage en Italie, le 22 octobre 2011 © Capture d'écran d'un documentaire de Canal Plus. Frédéric Chatillon accompagnant Marine Le Pen lors de son voyage en Italie, le 22 octobre 2011 © Capture d'écran d'un documentaire de Canal Plus.

Cette recrudescence serait le fait, poursuivent les fonctionnaires, du « Groupe Union Défense (GUD), formation la plus virulente actuellement, dont la vacuité idéologique n’a d’égale que cette propension débridée à la violence ». L’année 1992 correspond justement à l’arrivée à la tête du GUD de Frédéric Chatillon, épaulé par ses amis Axel Loustau, Olivier Duguet et Jildaz Mahé O’Chinal.

  • La dérive néonazie

Denis Le Moal, passé par le GUD entre 1986 et 1995, raconte une anecdote qui en dit long sur le vieil ami de Marine Le Pen. C’était en 1992, le soir de l’enterrement de vie de garçon de Frédéric Chatillon : « Nous étions tous dans un bar du IIe arrondissement, détaille Le Moal. Il y avait un Noir derrière le comptoir… Chatillon a dit : “Toi, le nègre, sers-moi un verre.” Ça a tourné à la baston générale. » Après avoir « ravagé le bar », le groupe se fait la malle, avant de se retrouver le lendemain pour refaire le match. Frédéric Chatillon n’a pas que le goût de la violence. Avec ses copains, au premier rang desquels Axel Loustau et Olivier Duguet, il voue aussi une passion à l’idéologie fasciste, tendance nazie. « Le 19 mars 1990, il se signale en faisant le salut hitlérien pendant La Marseillaise lors d’une commémoration des combats en Algérie », notent les policiers chargés de sa surveillance.

En mars 1992, il effectue un voyage en Espagne avec plusieurs membres de la bande, dont Axel Loustau, pour y rencontrer l’ancien Waffen-SS belge Léon Degrelle, qui vit alors en exil à Madrid. Une entrevue au cours de laquelle Loustau demande à l’octogénaire de lui dédicacer l’un de ses livres en lui glissant un « mon général, c’est un très grand honneur  ». Sept mois plus tard, Chatillon renouvellera la visite à cette figure du nazisme européen qui voyait en Adolf Hitler « le génie foudroyant, le plus grand homme de notre siècle ». En novembre, il se rend encore à Sterrebeek, en Belgique, où il assiste au 50e anniversaire de la « Légion SS Wallonie ». Des années plus tard, en 2009, le Français évoquera avec nostalgie ses « dîners » réguliers avec Degrelle : « Il nous donnait l’envie de combattre, enfin de militer pour nos idées. On revenait de là, on était galvanisés. On avait vraiment envie de continuer dans notre engagement, nos idées, c’était vraiment des moments très très forts. »

En 1992, Frédéric Chatillon tient la caisse d’Ogmios, une librairie parisienne où l’on trouve tout ce que l’édition française compte d’ouvrages négationnistes, antisémites et pro-nazis. En tête de gondole, L’Ordre SS d’Edwige Thibaut, pseudonyme de Laure Bleuset. Préfacé par Léon Degrelle, le livre « aborde l’univers idéologique de la SS » et prétend démontrer « qu’elle fut loin d’être uniquement un organe répressif ou militaire », ainsi que l’indique la quatrième de ouverture. Le 20 avril, Chatillon est remarqué par la police à un dîner organisé dans un restaurant du VIIe arrondissement de Paris.

Ce soir-là, les convives sont réunis pour fêter l’anniversaire d’Adolf Hitler, né cent quatre ans plus tôt. Une célébration rituelle, à en croire le témoignage que Denis Le Moal a versé au dossier d’un procès intenté par Frédéric Chatillon au journaliste Frédéric Haziza, qui avait osé écrire qu’il était « néonazi ». « À cette époque, chaque année, Frédéric Chatillon organisait un dîner, le jour de l’anniversaire du Führer, le 20 avril, pour rendre hommage à “ce grand homme”, écrit le repenti. Au cours de l’un de ses dîners, le seul auquel j’ai participé, dans un restaurant de Montparnasse, il avait apporté avec lui un portrait peint d’Adolf Hitler […]. Un portrait que Chatillon nous présentera au cours du dîner en prononçant ces mots “mon Führer bien-aimé, il est magnifique”, avant de l’embrasser. »

Quelques années auparavant, l’étudiant Chatillon aurait, toujours selon Le Moal, organisé « des soirées “pyjamas rayés”, en allusion aux tenues de déportés juifs ». Rien d’étonnant, alors, à ce que les bras tendus et les « Sieg Heil » – le cri de victoire hitlérien – fassent florès au 25e anniversaire du GUD, organisé par Chatillon le 3 mai 1993, à la Mutualité à Paris. Interrogé ce jour-là par le journaliste Michel Soudais, il explique très tranquillement : « Après l’effondrement du communisme, nous avons trouvé comme nouvel ennemi, dans la rue, dans la vie quotidienne, le sionisme. » D’après Denis Le Moal, le GUD prend « un tournant totalement antisémite et négationniste ». Un épisode en atteste. En décembre 1996, lorsqu’une cassette vidéo piégée est envoyée à l’hebdomadaire Tribune juive, plusieurs gudards, dont Frédéric Chatillon, sont interpellés tandis que leurs domiciles et leurs bureaux sont perquisitionnés.

L’enquête sera classée sans suite. Mais, à cette occasion, les policiers découvrent une « importante documentation à connotation raciste et antisémite », des armes à feu et des manuels de fabrication d’explosifs. En intervenant chez Chatillon, ils auraient mis la main sur un drapeau nazi et un pistolet calibre 7.65. « Un drapeau à croix gammée chez moi ? Demandez aux flics de vous le montrer ! s’exclame son épouse Marie d’Herbais, dont il est aujourd’hui séparé, et qui était présente le jour de la perquisition. On avait un drapeau… à croix celtique, et un drapeau des confédérés. » Elle ajoute, comme pour appuyer ses dénégations : « J’avais aussi un magnifique imperméable des motards de la Wehrmacht [l’armée du IIIe Reich] que m’avait offert mon père. Un truc splendide qui doit peser 18 kilos, que je garde précieusement. »

Vingt ans après, cet antisémitisme teinté de folklore nazi ne semble pas s’être dissous dans de supposées erreurs de jeunesse.

Les « Réprouvés » comme les gudards aiment à se désigner, en référence à l’un des livres de chevet de Philippe Péninque, nourrissent encore et toujours cette passion inavouable. Elle se manifeste, à l’occasion, sur Facebook. Comme ce 1er mai 2009, lorsque Frédéric Chatillon écrit qu’il a « encore déroulé avec la fine équipe », « celle du 30 avril », jour du suicide d’Adolf Hitler. « Il fallait nous remonter le moral ; ça a bien marché », ajoute le prestataire préféré de Marine Le Pen. Les ex-gudards embrayent : « Oui en effet quelle triste journée… il nous manque beaucoup !!! » ; « Je t’accompagne Axel dans les snif… snif… »

Ces dernières années, plusieurs comptes anagrammes d’Axel Loustau ont vu le jour sur le réseau social. À l’instar de celui d’« Alex Soulatu », supprimé depuis, et très fréquenté par Frédéric Chatillon. Sur ce profil, agrémenté d’une photo de l’actuel conseiller régional FN, on pouvait lire, le 22 janvier 2013, plusieurs références implicites à la Shoah. « 6 millions de Franciliens inquiétés par le gaz pppppffff », écrit « Alex Soulatu », alors que le prix du gaz vient d’augmenter.

Dans le fil de la discussion, ses « amis » ironisent sur ce chiffre « impossible », « tout bonnement incroyable ». « Moi non plus je n’y crois pas », répond le détenteur de la page. « Ça va encore faire un four cette histoire… », ose l’un des commentateurs. Sur un autre profil, un certain « Alex Saloutu » – qui ne compte parmi ses abonnés que Frédéric Chatillon, Olivier Duguet et une vingtaine d’amis communs – dit avoir étudié à « Tel Aviv University ». « Qu’est-ce que c’est que ce bin’z ? ? », l’interroge une amie. « J’essaye d’échapper à mes ennemis ! », répond l’intéressé. « Je suis là mon Mérou ! », intervient Chatillon. Le 20 avril 2015, le jour du supposé anniversaire de Saloutu, Duguet poste un « Alles gut zum geburtstag! ».

Un autre gudard s’amuse : « Une sacrée date pour un excellent anniversaire. » Le 20 avril n’est autre que le jour de naissance d’Hitler. Une simple coïncidence ? Ce qui est sûr, c’est qu’un soir de février 2011 Axel Loustau, qui fêtait pour de vrai ses quarante ans sur une péniche, près de la tour Eiffel, a salué ses invités d’un bras droit tendu bien haut. L’un des convives a immortalisé l’instant. Sur ces photos de Loustau devant son gâteau, on distingue nettement Frédéric Chatillon, ainsi que Minh Tran Long, qui affirmera n’avoir « pas pris part à ces élucubrations ». Ancien membre de la Légion étrangère, le Franco-Vietnamien Minh Tran Long a connu la bande du GUD après avoir milité aux côtés de son frère aîné, Yann, dans les rangs de la Fédération d’action nationale et européenne (Fane).

Les tracts de ce mouvement néonazi dissous en 1980 donnent le ton : « Nationaux socialistes de tous les pays, unissez-vous ! » L’un des fondamentaux du groupuscule n’est autre que « la défense et la sauvegarde de la race blanche », selon son frère, interrogé par un policier à la suite de son interpellation avec un ami, alors qu’ils étaient équipés de matraques, d’un cocktail Molotov et de nunchaku dans le coffre de leur voiture. Sur des photos d’époque, on peut voir les membres du groupe faire le salut fasciste.

Et, lorsque la journaliste de Libération, Annette Lévy-Willard, se rend dans le local de la Fane pour un reportage, accueillie par un flot de propos antisémites, Minh Tran Long lui lance : « Moi, je suis asiatique et chez moi on n’aime pas les juifs, on ne les a jamais laissés s’installer. » « Avec ce système racial, vous et moi nous retrouvons sur le même bateau », lui fait-elle remarquer. « Peut-être mais vous serez la première à passer par-dessus bord. » « On leur fait couic et puis pssss [sifflements de lame de rasoir]… », entend la journaliste, alors que des militants jouent avec des manches de pioche. « C’était une boutade ! », nous assure Minh Tran Long, qui se plaint qu’on veuille « faire de [lui] un nazi avec baudrier et casquette noire ».

Minh Tran Long © patrouilledelevenement.com Minh Tran Long © patrouilledelevenement.com

Pour autant, il « ne regrette rien » de son engagement aux côtés des « blousons noirs » : « On faisait les cons, on avait seize, dix-sept ans, c’était de la provoc’. » Celui qui se faisait appeler « le Tigre » est devenu un prestataire régulier du Front national : il a notamment œuvré à la communication numérique des campagnes présidentielle et législatives de 2012 avec sa société Click and Apps, puis a travaillé pour le sénateur et maire de Fréjus, David Rachline, entre 2014 et 2016, avec la Patrouille de l’événement, une SAS créée à l’occasion des élections municipales.

Tout ce petit monde se retrouve régulièrement dans les bureaux d’Axel Loustau, place Léon-Deubel, dans le XVIe arrondissement. On y évoque les folles années 1990 en buvant du champagne. On y cause aussi des hauts faits de Hitler, que la plupart ici appellent « Tonton ». « Il n’y a pas une soirée où il n’y a pas un salut nazi, raconte un témoin. Tout tourne autour de ça. Ils ne parlent que des juifs, tout le temps. Quand ils sont entre eux, ils se lâchent complètement. Et quand ils sont dans un restaurant où il y a du monde, leur “blague” est de faire des petits saluts, en levant juste la main, comme ça », mime notre interlocuteur.

Quand ils ne célèbrent pas l’auteur de Mein Kampf, il arrive que la fine équipe rende hommage à d’autres leaders d’extrême droite aux positions antisémites. L’Autrichien Jörg Haider a notamment eu leurs faveurs, lors d’une soirée organisée chez un ancien gudard, à deux pas de la place Charles-de-Gaulle à Paris. « Il y avait un portrait de Haider sur la cheminée avec un ruban noir », détaille notre témoin. À l’anniversaire d’Olivier Duguet, à son domicile des Hauts-de-Seine, en 2009, la bande-son était du même tonneau : marches militaires et chants nazis.

Surnommé « Doug Doug », cet homme de 49 ans qui porte blouson en cuir et crâne rasé a rejoint le GUD après avoir fait ses classes comme ultra dans les tribunes du Parc des Princes – à son arrivée à la tête du mouvement, Frédéric Chatillon est allé recruter chez ces supporters du PSG réputés pour leur violence. Bien connu des services de police, Olivier Duguet est notamment présent le 25 octobre 1992 lors d’une manifestation en opposition à un rassemblement d’associations juives devant l’ambassade d’Allemagne à Paris. Un temps videur d’une boîte de nuit à Pigalle, le colosse d’un mètre quatre-vingt-dix, qui devient rapidement l’un des hommes de confiance du chef, se reconvertit ensuite dans la comptabilité. On le retrouve à ce poste clé dans plusieurs sociétés liées à la communauté gudarde, à l’image de Correctif, une entreprise spécialisée dans l’édition, dirigée par Grégoire Boucher, un proche du groupe.

En juin 2012, Duguet a été condamné à six mois de prison avec sursis, comme Boucher, pour « escroquerie » au préjudice de Pôle Emploi : il avait établi de faux certificats de travail et de fausses attestations Assedic, en 2010, juste avant la liquidation de la société, détournant un total de 100 748 euros au titre de l’allocation chômage. Devenu le trésorier de Jeanne, le micro-parti de Marine Le Pen, cette même année 2010, « Doug Doug » a quitté le poste le 15 mars 2012, au moment où sa convocation par la police judiciaire est arrivée dans sa boîte aux lettres. Axel Loustau l’a remplacé au pied levé.

Leur aîné Philippe Péninque ne voit dans ce folklore qu’un « hara-kiri d’extrême droite », à l’« humour dé-vasta-teur». « Ils blaguent sur tout ! Eux-mêmes, leurs femmes, leur sexualité, leur érection. Ils me font pisser de rire. » Les « soirées Hitler » ? « C’est un gimmick, c’est du même type que Gainsbourg brûlant un billet de 500. » Quant au culte voué à Léon Degrelle, il ne s’agirait, à l’entendre, que d’une célébration du « génie de l’homme politique ».

  • Le business de la galaxie GUD

C’est sous l’impulsion de l’ex-avocat que les « rats noirs » – l’emblème du GUD – vont mettre un pied dans l’entreprenariat et élargir leurs réseaux au-delà de la seule extrême droite. Un jour de 1993, Péninque réunit la bande pour leur livrer une leçon qu’ils n’oublieront pas de si tôt : « Vous êtes des géants militaires, mais des nains politiques. Arrêtez de faire les cons et de vous faire mettre en prison. Maintenant, c’est un autre monde, si vous voulez combattre, il faut faire des études, travailler, devenir puissant, exister. » Une approche déjà théorisée dans son mémoire de Sciences-Po.

Entre 1995 et 2016, les gudards vont créer des dizaines de sociétés qu’ils domicilient souvent aux mêmes adresses. Les actionnaires se croisent et changent à la vitesse de l’éclair, les prête-noms – femmes, sœurs et belles-sœurs – se succèdent, les amis sont embauchés à tour de bras et les experts-comptables tournent d’une boîte à l’autre. Lorsque les structures sont radiées ou liquidées, une pratique habituelle chez les gudards, il s’en crée de nouvelles dans la minute. Au grand désarroi des services fiscaux et judiciaires.

La plus emblématique de ces entreprises n’est autre que Riwal, baptisée ainsi en mémoire de la mère de Frédéric Chatillon, enterrée dans le village breton de Saint-Rivoal – qui signifie aussi « Roi et Valeur » en celte. Spécialisée dans « le conseil en communication, le marketing direct, l’édition de livres et de revues », la SARL a été enregistrée en juin 1995, soit trois mois avant des élections municipales qui sont un succès pour le Front national. Aux manettes : Frédéric Chatillon et Axel Loustau, rejoints l’année suivante par un autre gudard passé au FNJ, Thomas Lagane.

Olivier Duguet est chargé de la comptabilité, tandis que Jildaz Mahé O’Chinal, lui aussi affublé de la double étiquette GUD-FNJ, prend la direction du marketing. Une fois Riwal mise sur orbite, la communauté des « rats noirs » édite une Histoire des étudiants nationalistes, sous la direction, entre autres, de Frédéric Chatillon. Philippe Péninque, Jean-Pierre Émié, ainsi qu’Axel Loustau, Jildaz Mahé O’Chinal et une dizaine d’autres anciens participent à la naissance de cet album autoédité sous la houlette de Riwal. De prime abord, la couleur politique de l’agence est imperceptible. Sur la première version de son site Internet, l’équipe, dont le chef se fait alors appeler « Frédéric Dalle », du nom de jeune fille de sa mère, dit s’appuyer sur un « réseau de partenaires » et de professionnels avec qui elle entretient « des rapports privilégiés ».

Après avoir travaillé les techniques de mise en page pour des fanzines amis ou des petites organisations comme le Renouveau étudiant, Chatillon offre ses services au Front national. Dès 1995, Riwal participe à la fabrication de tracts du FNJ dirigé par Samuel Maréchal, telle cette carte de visite barrée du slogan « Ni droite ni gauche, Français ! » qui se déplie, faisant apparaître le beau-frère de Marine Le Pen en bras de chemise à côté de plusieurs jeunes, dont Bruno Bilde. Un surfeur au teint hâlé accompagne le tout, avec cette formule : « Rejoins-nous, prends la nouvelle vague ! »

Le jeune patron de Riwal contribue aussi à la maquette de Français d’abord, le journal du parti, et au magazine Au Front, qu’il édite, cette fois, par l’intermédiaire de Dolmen, une société en participation (SEP) spécialisée dans le secteur du « conseil pour les affaires et la gestion », toujours en activité. Chatillon passe ensuite aux campagnes électorales. À l’instar des législatives de 1997 – où son ami Alex Loustau est candidat dans le 92 –, préparées « en un mois », souligne Thierry Bouzard, à l’époque membre de l’équipe de propagande du FN. « Chatillon faisait partie des trois prestataires qui s’occupaient de la réalisation des documents. En gros, on lui filait le modèle, les photos, et il débitait du film et de la mise en page pour chaque candidat. »

L’année du clash avec Bruno Mégret, les gudards jouent sur les deux tableaux, offrant aussi leurs talents au MNR, le concurrent du FN, notamment à Vitrolles. Entre 1999 et 2002, Chatillon édite Le Rocher, le journal municipal de la ville conquise par les Mégret en 1997. « Il avait pris ouvertement le parti de Bruno Mégret à l’époque », affirme aujourd’hui son ex-femme, Marie d’Herbais, alors aux premières loges. La bande organisera même « les toutes premières réunions dans les bureaux de [son] mari ». Avant de revenir rapidement dans le giron du Front national.

Le 12 mai 2014, au siège du FN. © Reuters Le 12 mai 2014, au siège du FN. © Reuters

Dix ans plus tard, Riwal participe officiellement à la présidentielle de 2007, grâce à ses bonnes relations avec la directrice stratégique de la campagne : Marine Le Pen. L’agence signe une série d’affiches avec le slogan « Ils ont tout cassé ! », chacune accompagnée d’un portrait et d’un thème. Celui de la « nationalité » est illustré par la photo d’une jeune métisse, un choix qui tranche avec le style habituel des campagnes frontistes et suscite la polémique dans le parti. D’autant que la photo n’aurait pas été réalisée sur le sol français, mais en Italie, avec une figurante étrangère.

À la même époque, les affaires du groupe prennent une autre dimension à la suite de la création de Taliesin, fondée en 2006 par Frédéric Chatillon, Jildaz Mahé O’Chinal… et Philippe Péninque, qui vient de dégager plus de 10 millions d’euros avec Histoire d’or. L’idée ? Créer une société « d’édition » pour lancer un magazine gratuit, Cigale, distribué dans les boulangeries. Philippe Péninque en est persuadé : ils ont entre les mains une poule aux œufs d’or. Excité par cette nouvelle aventure, l’ancien avocat s’en ouvre à Marine Le Pen lors d’un déjeuner entre amis dans un restaurant situé à côté du conseil régional d’Île-de-France, où celle-ci est élue. Selon Jean-François Touzé, témoin de l’échange, il lâche alors sur un ton badin : « Si tu veux te présenter à la présidentielle, ce journal financera ta campagne. »

Distribué dans plusieurs centaines de boulangeries, le magazine de « l’art de vivre au Parisien » propose chroniques gastronomiques et bonnes adresses de bistrots. Rien ne distingue a priori Cigale des autres journaux du genre, mais les gudards contrôlent de A à Z ce nouveau bébé, surnommé dans le milieu « Sieg Heil ». Au fil des années défilent dans l’« ours » du magazine la compagne de Frédéric Chatillon, Sighild Blanc, la mère de Jildaz Mahé O’Chinal ou la soeur d’Axel Loustau. Entre deux interviews de personnalités tels les acteurs Albert Dupontel, Julie Delpy, ou la maire PS de Paris, Anne Hidalgo, Cigale fait la promotion des amis du FN et de leurs activités : Brigitte Bardot et sa Fondation, Minh Tran Long et ses applications pour Smartphone, Axel Rondouin et son commerce d’œuvres d’art, ou encore Thibaut Nicolet et ses talents de sommelier. Mais le principal objectif est surtout d’engranger des recettes publicitaires, notamment au travers de numéros thématiques. Comme le « spécial Damas » de 2008 qui propose aux lecteurs de gagner « un séjour de rêve en Syrie ».

Fin 2008, le trio Péninque-Chatillon-Mahé O’Chinal revend ses parts dans Taliesin à un fonds d’investissement danois, Mulvaney’s Ejendomme Aps, qui n’est autre qu’une filiale de la société Artec gérée par… Péninque. Octans Investissements, un autre fonds qu’il pilote grâce à l’une de ses nombreuses entreprises, entre également au capital. Officiellement, la nouvelle équipe de Cigale n’a plus rien à voir avec l’ancienne. C’est ce que martèle Alexis Sainte Marie, le directeur depuis 2012 : « Il n’existe pas d’“accointances” entre l’extrême droite et la société depuis le départ des actionnaires fondateurs et son rachat en 2009. »

En réalité, Péninque garde bel et bien le contrôle de Cigale, qui s’agrandit, en 2009, avec la création de Cigale Digital, qui propose de fournir des écrans publicitaires dans les boulangeries. La banque partenaire reste la Bred, dont le conseiller officieux de Marine Le Pen est un important client, et le magazine garde aussi son adresse dans des bureaux lui appartenant. Quant aux gérants, ce sont des membres du réseau, de même que le commissaire aux comptes, Benoît Rigolot. Cet ex-associé d’Olivier Duguet contrôle également les comptes de Jeanne. En novembre 2016, Cigale Digital est devenu Log in Digital et s’est offert un nouveau site Internet… La dissimulation, encore et toujours.

Outre le secteur de la communication, les gudards investissent également celui de la sécurité, par l’intermédiaire d’Axel Loustau. Rien d’étonnant : son père, Fernand Loustau, un ancien de l’OAS et vieil ami de Jean-Marie Le Pen, a dirigé pendant plus de quinze ans une entreprise de gardiennage, Normandy SA, qui a travaillé avec le FN.

À sa disparition, Axel, assisté de son frère, Philippe, reprend le business. En 2003, il crée sa propre société, Vendôme Sécurité, qui compte comme clients le lieu culturel parisien le 104, ou les locaux d’Europe 1. Mais aussi, à partir de 2011, le Front national de Marine Le Pen. Un contrat dénoncé par plusieurs anciens membres du service d’ordre du FN, le DPS (Département Protection Sécurité).

Stéphane Bolâtre, évincé après « dix-huit ans de bons et loyaux services », car jugé trop proche de Jean-Marie Le Pen, considère que l’ancien leader du GUD « a pris la place du DPS ». Philippe Ponge, un ancien responsable du service d’ordre frontiste « parti avant de [se] faire virer » se souvient, lui, de discussions avec les collègues lorsque la société de Loustau commence à faire parler d’elle : « On se disait qu’on allait être cantonnés aux parkings et que Vendôme prendrait le reste. » Claudy Baldo, ex-DPS également, déplore que les bénévoles aient été traités comme « la dernière roue du carrosse », à la différence d’« Axel Loustau qu’on voyait partout ». Vincent Morelle, qui fut frontiste lui aussi, parle du chef d’entreprise comme d’un « mec qu’il ne faut pas faire chier parce qu’il arrive à fournir de l’emploi à des gros bras du FN ».

D’un caractère sanguin et bagarreur, intimidant volontiers les journalistes, le spécialiste en sécurité de la « GUD connection » a récemment fait parler de lui. C’était en avril 2013, pendant les manifestations contre la loi sur le mariage pour tous à Paris. Le 16, l’homme au physique de pilier de rugby un peu rond est filmé par Canal+ mettant un coup au visage d’un membre du service d’ordre de l’organisation, sous le regard de l’ex-gudard Lancelot Galey, ancien chef de projet de… Cigale. Quelques jours plus tard, en tenue noire et casque de moto sur la tête, Loustau est vu à proximité de l’esplanade des Invalides en train d’insulter des policiers, entouré d’une armada de jeunes du GUD, dont le chef de la section parisienne à l’époque, Logan Djian. Il sera également interpellé et menotté avec son casque vissé sur le crâne, lors d’un troisième rassemblement, le 23 avril.

Ces images ont fait l’objet d’une compilation diffusée sur YouTube : « La semaine d’Axel Loustau à la manif pour tous ». En son nom et celui de Vendôme Sécurité, l’intéressé s’est tourné vers la justice pour obtenir de l’auteur du montage et de la plateforme vidéo le retrait du clip. Cette tentative de ménage a échoué : il a été débouté fin juillet 2013.

Trois ans plus tard, l’épisode a refait surface aux 20 heures de TF1. Invitée à réagir sur les échauffourées en marge des manifestations contre la loi Travail, Marine Le Pen parle, ce soir-là, de « casseurs » et « milices d’extrême gauche ». Le journaliste la questionne alors sur les sorties casquées d’Axel Loustau et diffuse une photographie. Fronçant les sourcils, la frontiste évacue le sujet sans répondre. Pour que son pedigree ne nuise pas à ses affaires, et parce qu’il aspire à une carrière politique, Axel Loustau se met progressivement en retrait de ses sociétés. Il en garde néanmoins le contrôle grâce à une holding familiale, créée en 2007, la Financière Sogax – acronyme de son prénom, ceux de sa femme et son fils.

En 2012, il fonde Colisée Sécurité, dont il délègue la gérance à des proches, afin de prendre le relais de Vendôme. Et en 2015, alors qu’il est mis en examen dans l’affaire du financement du FN, Loustau lâche les rênes de la Sogax, rebaptisée Financière Agos, dont il confie la présidence à une intime. Il en reste néanmoins actionnaire. « Après plus de vingt ans de vie professionnelle, j’ai des participations dans de nombreuses sociétés, je ne les dirige pas toutes. […] Je me consacre aujourd’hui principalement à la politique », justifie-t-il au printemps 2016.

Jamais à court d’idée, et pour ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier, quelques gudards vont se lancer dans un autre projet, sans rapport avec leurs compétences traditionnelles : la création d’une marque d’eau minérale, issue d’une source découverte aux abords du massif des Écrins, dans les Hautes-Alpes. C’est Olivier Duguet, accompagné d’un autre copain de la bande, Olivier Michaud, qui se charge de mettre le projet sur pied, en créant la SDEES 3 en 2012, avant d’en prendre la gérance.

Axel Loustau lors de son 40e anniversaire, en 2011, sur une péniche, à Paris © Thierry Vincent / Mediapart Axel Loustau lors de son 40e anniversaire, en 2011, sur une péniche, à Paris © Thierry Vincent / Mediapart

Selon plusieurs proches, Philippe Péninque serait à l’origine de ce casting, les deux Olivier présentant l’avantage d’être moins médiatisés que Chatillon et Loustau. L’ex-avocat dément : « Les affaires de mes amis ne m’intéressent que quand ils m’en parlent. » Les associés débarquent sur place, assurant pouvoir réunir les 25 millions d’euros nécessaires au projet, et signent une convention avec l’intercommunalité du pays des Écrins.

Mais, lors de réunions préparatoires, le comportement « autoritaire » de Duguet inquiète certains élus. « Je me suis renseigné à la gendarmerie, on m’a dit : “Tenez-en-vous loin si vous pouvez” », relate Cyrille Drujon d’Astros, le président (LR) de l’intercommunalité, qui demande à Olivier Michaud, en 2014, d’écarter « ce personnage ». Aussitôt dit, aussitôt fait : les associés installent un autre gérant, un ancien du GUD lui aussi, mais plus « présentable ». Sauf qu’en coulisses Duguet continue de tirer les ficelles. Et puis, plus rien… « On n’a jamais eu le projet économique qu’on demandait, explique Cyrille Drujon d’Astros. C’était toujours : “Ça y est, ça arrive !” » Sans réponse sur les levées de fonds, la communauté de communes résilie le contrat en novembre 2016 et saisit son avocat pour récupérer les 500 000 euros engagés. « Je ne m’attends pas à revoir mon chèque… », soupire aujourd’hui le président de l’intercommunalité.

  • Les réseaux italiens

Frédéric Chatillon, trop exposé en France, a fini par quitter Paris pour s’installer à Rome en septembre 2014. Il s’agissait alors pour le communicant du FN de « se mettre au vert », au moins jusqu’en 2017, selon son ami Christophe Boucher, l’un de ses associés. « Du fait de son passé et de la couverture médiatique [de ses ennuis judiciaires], Fred est complètement grillé en France », ajoute Olivier Demeocq, quarante-trois ans, un autre bon copain. Si Chatillon quitte Paris, c’est aussi parce qu’il a un plan pour étendre son business.

À l’automne, il crée avec l’aide de Jildaz Mahé O’Chinal, également installé à Rome, la branche italienne de Riwal. Au même moment, Mahé O’Chinal lance, avec Michel Galloyer, le patron des boulangeries du Grenier à pain, un autre projet d’envergure : le Carré français. Le concept : créer « un espace 100 % français au cœur de Rome pour tous les amateurs des bonnes choses françaises, les Français nostalgiques». Pas moins de 1,5 million d’euros est investi dans ce restaurant couplé à une épicerie fine, sans compter les 400 000 euros de travaux qui doivent faire de ces 600 mètres carrés l’« ambassade des savoir-faire français ».

L’affaire est bouclée grâce à un montage alambiqué ne permettant pas de connaître les noms des investisseurs derrière des sociétés étrangères partenaires : Golden KernelLimited (Royaume-Uni), Click Multimedia Co. (Bangkok), De Pictura (Hong Kong), ou encore Lapalinex, une société luxembourgeoise détenue par Pascal Xatart, « ami d’enfance » et associé de Frédéric Chatillon dans un montage à Singapour.

Officiellement, l’entrepreneur tout terrain n’apparaît nulle part. « Je me cantonne à ce que je sais faire, la communication », assurait-il en novembre 2014, lorsque nous lui demandions s’il jouait un rôle dans le projet. Le 8 octobre 2015, l’ancien gudard, accompagné de sa compagne Sighild Blanc, est pourtant présent à l’inauguration de l’établissement flambant neuf, symbolisé par un coq tenant une baguette et un verre de vin. En veste bleu marine et chemise blanche, il semble ici chez lui.

Plus étonnant, le communicant qui jure n’avoir aucun lien avec le « Carré français » répond aux commentaires des internautes sur le site Trip Advisor, en se présentant comme le « directeur » du lieu. Philippe Péninque assure lui aussi qu’il n’a « rien à voir du tout » avec le Carré. La société qui gère le restaurant n’en est pas moins domiciliée à l’une de ses nombreuses adresses, à Boulogne-Billancourt. Promise à un grand avenir, la marque a été déposée à l’INPI, et devrait s’exporter à Milan, puis dans d’autres capitales.

Pour faciliter son passage de l’autre côté des Alpes, Frédéric Chatillon a pu compter sur de multiples contacts noués durant ses années de militantisme avec des néofascistes italiens qu’il qualifie d’« anciens homologues ». À l’instar de Marcello De Angellis, invité à s’exprimer à la tribune le jour du 25e anniversaire du GUD, en 1993. Le maître de cérémonie présentait alors cet homme comme « un combattant que le GUD a connu en cavale ».

Membre d’un groupe de rock identitaire et député du parti de Silvio Berlusconi de 2008 à 2012, De Angellis a fait plusieurs passages par la case prison dans les années 1980. À l’époque, il grenouillait dans les réseaux de l’extrême droite italienne la plus radicale aux côtés d’un certain Roberto Fiore, alors membre du mouvement « Terza Posizione » (Troisième voie). Très ami avec Chatillon, Fiore a longtemps vécu en exil à Londres après avoir été inquiété, puis blanchi, dans l’attentat de Bologne, en 1980, qui fit 85 morts. Considéré par certains comme le parrain politique de Chatillon à Rome, Fiore, qui a domicilié l’une de ses sociétés dans les bureaux d’Axel Loustau, n’est autre que le fondateur et actuel secrétaire général du parti italien Forza Nuova (FN).

Mais son implantation romaine, Chatillon la doit aussi beaucoup à son « ami » Sébastien Magnificat, le porte-parole de CasaPound, un mouvement néofasciste fondé en 2003. Début 2015, ce quadragénaire a lancé avec sa compagne un autre bistrot romain, le Carré Monti, lieu de rendez-vous des « fafs » italiens. Ce bar, où s’affiche une Jeanne d’Arc sur le mur, est lui aussi « un petit coin de France à Rome », selon la formule de Frédéric Chatillon, qui y passera une tête à son ouverture. Ici, les clients ont la possibilité d’acheter des produits made in… le Carré français.

  • « Fantasmagorie »

C’est avec ce clan aux CV garnis et aux réseaux sulfureux que Marine Le Pen travaille, et aime faire la fête. En 2003, une soirée privée qui a mal tourné avait fait l’objet d’un article dans Libération. La présidente du Front a attaqué en justice tous ceux qui se sont aventurés à l’évoquer ; elle nous a été racontée par le menu par l’une de ses principales protagonistes.

Ce 20 février, Marie d’Herbais organise une soirée pour les trente-cinq ans de son mari, Frédéric Chatillon. Une cinquantaine de convives sont réunis dans leur appartement de la rue de la Tour, dans le XVIe arrondissement. « À une heure trente du matin, les flics arrivent : “Police, police, tapage nocturne !”, se remémore l’ancienne amie de Marine Le Pen. Je vais pour chercher mon passeport, mon mari me dit : “Non, tu leur donnes pas tes papiers à ces fils de pute !” On avait bu un coup… Marine qui n’était pas en forme, va leur parler à la porte : “Vous ne savez pas à qui vous parlez, on est des gens de bonne famille !” Et moi j’enchaîne : “Vous faites moins les malins quand vous allez en banlieue, c’est plus facile d’arrêter des bons Français que des bougnoules !”»

D’autres s’en mêlent, la visite nocturne de la police tourne à la bagarre générale. Un pouce est cassé, un invité se retrouve menottes aux poignets. « En général, les flics sont plutôt de notre côté, mais là on est tombés sur une fliquette de gauche, donc ça a dégénéré », analyse Marie d’Herbais, encore hilare quatorze ans plus tard. Les policiers portent plainte contre la maîtresse de maison, qui dépose plainte à son tour. Et se fend d’un mot de plates excuses à l’attention de ses voisins. Depuis, les poursuites des uns et des autres se sont évanouies dans la nature.

Aujourd’hui encore, et malgré des frasques pour le moins encombrantes, Marine Le Pen défend sa bande de copains, coûte que coûte. L’antisémitisme et le négationnisme de certains membres de cette « franc-maçonnerie » ne sont, selon elle, que pure « fantasmagorie ». Face à la journaliste de BFMTV, Ruth Elkrief, qui lui demande, le 27 février 2014, s’il n’y a pas un souci à défendre vaille que vaille l’ancien leader du GUD, la présidente du FN rétorque : « Frédéric Chatillon n’est pas un nazi, je n’ai pas de nazis autour de moi. » Circulez… « Ce sont des copains qui ont toujours été fidèles, elle ne veut pas les lâcher en rase campagne », commente son ancien chef de cabinet, Philippe Martel, à qui la présidente du FN aurait confié un jour : « Je peux compter sur eux à la vie à la mort. »

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