Dossier: Sciences-Po, la fuite en avant et les scandales

A Sciences-Po, la succession s'organise dans un climat pesant

Les candidats à la succession de Richard Descoings, décédé en avril, ont jusqu'au 15 juin pour se faire connaître. En interne, certains critiquent l'opacité et le verrouillage du mode de sélection. 

Lucie Delaporte

15 juin 2012 à 09h15

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Une page va-t-elle se tourner à Sciences-Po ? La liste des aspirants à la succession de Richard Descoings, décédé en avril, doit être close ce vendredi 15 juin. A cette date, chaque prétendant aura déposé son CV et une note détaillant les grandes lignes de son projet pour l’école. Deux comités de sélections nommés pour l’occasion, l’un à la FNSP (Fondation nationale des sciences politiques), l’autre à l’IEP, Richard Descoings étant à la fois administrateur de la première et directeur du second, auront ensuite la charge de faire émerger un candidat.

La nomination à venir devra statutairement être approuvée par l’Elysée. Jean-Claude Casanova qui dirige la FNSP, cette structure de droit privé qui gère l’IEP (Institut d’études politiques), espère que tout sera bouclé pour la rentrée de septembre.

Entrée de Sciences-Po Paris © NC

Cette succession intervient à un moment particulier pour l'école, en proie à une crise profonde. Les révélations de Mediapart, en décembre dernier, sur les super bonus que s’octroyait l’équipe dirigeante ou sur l’autoritarisme de Richard Descoings ont mis au jour les dérives d'un système avec lequel beaucoup, au sein de l'école, espèrent aujourd'hui rompre. La publication imminente d'un rapport de la Cour des comptes sur l'école, dont les premiers éléments qui ont filtré laissent penser qu'il sera critique à l'égard de la gestion de la précédente direction, est attendue avec anxiété rue Saint-Guillaume.

« Le climat est très lourd, raconte un enseignant. On se demande vraiment si le vent du changement va souffler jusque chez nous », ironise-t-il. Les syndicats se sont d'ores et déjà émus d'avoir appris les modalités de désignation du successeur de Richard Descoings « par la presse », dénonçant dans une lettre adressée à Jean-Claude Casanova, le 29 mai, « le manque de transparence et de pratique démocratique » dans cette procédure dont les salariés ont été, selon eux, délibérément tenus à l'écart. « Comment concevoir un projet pour l'institution avant le 15 juin ? En trois semaines c'est illusoire », poursuit le courrier.

En interne, certains enseignants craignent en effet que l'actuelle direction de Sciences-Po ne tente de verrouiller la succession. Dans un entretien au Monde, daté de jeudi, Jean-Claude Casanova présentait ainsi le directeur adjoint de Sciences-Po et actuel directeur par intérim, Hervé Crès, comme « le candidat naturel ». Et il traçait la feuille de route du futur directeur de Sciences-Po de la façon suivante : « Il n’est pas question de remettre en cause (le bilan de Richard Descoings, NDLR), mais au contraire de mettre en ordre, de renforcer ce qui a été construit depuis dix ans. » Il adoubait une fois de plus celui qui s’inscrit le plus ouvertement dans la filiation de Richard Descoings dont il partage la même vision de l’école. « Descoings a fait de cette école une Ferrari dans un monde universitaire qui ressemble à une 2 CV. A-t-on vraiment envie de revenir en arrière ? » lance une enseignante proche d'Hervé Crès.

Qu'on n'aille pas regarder la poussière sous le tapis

Pourtant, s'il a ses soutiens, Hervé Crès, professeur d’économie de 45 ans, est loin de faire l'unanimité. « C'est le candidat idéal de ceux qui ne veulent pas trop qu'on aille regarder la poussière sous le tapis », raille un enseignant de Sciences-Po. Il souligne que le comité de sélection choisi par Casanova est composé de membres de la commission des rémunérations, celle-là même qui a laissé passer les extravagants bonus. La candidature d'Hervé Crès, dont même ceux qui le soutiennent reconnaissent qu'il manque un peu de charisme, est donc tout sauf évidente.

Hervé Crès, directeur par intérim à Sciences-Po © NC

A ce jour, plusieurs personnalités se sont également portées candidates. Dominique Reynié, le directeur de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), et professeur de science politique à l’école, a été l’un des premiers à proposer ses services. Mais celui qui anime ce think tank très proche de l’UMP ne paraît pas l’un des mieux placés.

Autre candidat dont le nom est régulièrement évoqué, Jean-Michel Blanquer, l'actuel directeur général de l'enseignement scolaire (DGESCO). Depuis l'arrivée de Vincent Peillon rue de Grenelle, celui qui incarne le sarkozysme scolaire (il est l'initiateur des internats d'excellence et celui qui avait conçu cette bien étrange idée de rémunérer les élèves assidus) sait que ses jours sont comptés. Le ministère ne serait sans doute pas fâché de lui trouver un point de chute mais sans doute pas aussi prestigieux.

Quant au président de l’IEP de Lille, Pierre Mathiot, proche de Martine Aubry et qui se positionnerait sur une ligne de rupture très claire avec la politique menée par Richard Descoings, il devrait lui aussi se déclarer le 15 juin.

D'autres ont déjà renoncé. Pascal Lamy, directeur général de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), se serait bien vu à la tête de Sciences-Po. Celui qui siège au conseil d’administration de la FNSP a fait part de son très grand intérêt pour le poste. Mais le mode de désignation arrêté par Jean-Claude Casanova, impliquant de se déclarer avant le 15 juin, puis de voir sa candidature soumise au choix d’un comité de sélection, l’aurait finalement conduit à renoncer. Difficile en effet, de rendre publique son envie de rejoindre la rue Saint-Guillaume sans compromettre sa place à l’OMC.

De même, l'historien Benjamin Stora, qui a enseigné plusieurs années à Sciences-Po, a déclaré jeudi à Mediapart qu’il jetait l’éponge pour « des raisons personnelles ». Le climat très particulier qui entoure cette succession éminemment politique, laisse-t-il entendre, ne serait pas, non plus, complètement étranger à sa décision. 

Lucie Delaporte


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