Champions du monde: heureux mais lucides

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Les Bleus sont champions du monde (4-2 contre la Croatie) et la France exulte. Une France unie comme un seul homme, un homme de toutes les couleurs. Mais attention : ce moment de bonheur collectif, à déguster, ne réglera aucun problème.  

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Il faut raison garder, même dans l’euphorie, parce que l’on sait trop d’où l’on vient. Savourons l’exploit de la bande à Didier Deschamps. Saluons ce coach singulier, ni charismatique ni tacticien génial, mais plutôt « chef louveteau » d’une équipe de jeunes talents, voire parfois de jeunes génies du foot.

Le bonheur est trop rare pour opposer des réserves au moment où il s’exprime dans une ferveur exceptionnelle et qui fait plaisir à voir. Ce peuple de France, de la France d’aujourd’hui, osons le mot de 1998, de la France « black-blanc-beur », qui descend dans les mêmes rues, à la même heure, pour exulter aux mêmes exploits, il est là, sous nos yeux, et c’est réconfortant.

Un million, deux millions de personnes, trois millions, peut-être davantage dans toute la France, c’est tellement exceptionnel qu’on ne peut pas balayer cette image en faisant la fine bouche. Combien de leaders politiques se prendraient pour les rois du monde en rassemblant le dixième de cette marée populaire ?

Dimanche soir, dans les rues de Paris © Rachida El Azzouzi Dimanche soir, dans les rues de Paris © Rachida El Azzouzi

Il faut accorder à ce peuple d’un soir, et sans arrière-pensées, le sentiment qu’Albert Camus projette sur Jean-Baptiste Clamence, le héros de son roman La Chute : « Maintenant encore, les matchs du dimanche, dans un stade plein à craquer et le théâtre, que j’ai aimé avec une passion sans égale, sont les seuls endroits au monde où je me sente innocent. » Et se souvenir de cette phrase d’Antonio Gramsci parlant de « royaume de la loyauté humaine exercé au grand air ».

Cela dit sans réserve, en soufflant même dans les trompettes, les cornes de brume, et en se cassant la voix à force de hurler « Champions du monde ! Champions du monde ! », on ne confondra pas le champ clos d’un stade de foot, même d’une finale de Coupe du monde, et les réalités d’un pays travaillé par des refus identitaires croisés, des inégalités sociales de plus en plus croissantes et un doute radical, voire une rage envers la politique et les politiciens.

Inutile d’accorder plus d’honneurs qu’ils n’en peuvent recevoir aux artistes du ballon rond qui nous ont fait vibrer. Merci à eux, mais ce ne sont que des joueurs de foot, beaucoup trop payés, pas les prophètes d’une nouvelle société dont les problèmes se régleraient à coups de dribbles ou d’arrêts fabuleux. Même si ce soir ils marchent sur l’eau, ils n’ont pas inventé les « circenses » qui multiplieraient le « panem »…  

Inutile de se lancer sur un réseau social, comme l’ardent Philippe Poutou, dans un rapprochement entre la colère profonde des cortèges de manifestants et la ferveur épidermique des fêtards de la Coupe du monde.

Il n’a fait que semer le buzz, le populaire Philippe ! À quoi bon ce tweet finalement cruel pour le monde politique et pour lui-même, incapables l’un comme l’autre de rassembler une telle population : « Un réveil de la population qui se mobilise enfin contre les licenciements ou pour l’accueil des réfugiés ? » Comme si l’engagement politique, profond et difficile, avait quelque chose à voir avec l’engouement sympathique d’un jour, pour un match de football…

Inutile de ressortir les mandolines de 98 sur le rassemblement miraculeux d’une France toujours fracturée dans ses replis communautaires : la tête de Zidane n’a pas changé les cerveaux.

Les rues de France auront ce soir, espérons-le sans incidents, le même visage enthousiasmant qu’après la demi-finale contre la Belgique, mardi dernier, puisque la France est championne : des gens de toutes les couleurs et de toutes les origines, unis dans une seule joie, tous ensemble. Mais dans trois jours, trois semaines, trois mois, les mêmes méfiances continueront de s’exprimer, comme en 98.

Ce n’est pas sur un coup de pied qu’on ressoude un pays, c’est sur des politiques éducatives, des investissements urbains, des luttes contre les discriminations, des moyens qu’on ne retire pas.

Inutile de prétendre, même le temps de cette superbe aventure, que nous aurions vécu une sorte de trêve de l’exclusion, voire de l’ignominie. Il a sévi de long en large, le rejet de l’autre, depuis la qualification pour la finale. L’écrivain d’extrême droite Renaud Camus a osé cette saillie : « J’aime bien les Africains mais pour le match Afrique-Europe [France-Croatie – ndlr], ils ne m’en voudront pas de soutenir l’équipe de mon peuple, les Européens. »

C’est que Camus trie les Gris, les Noirs et les Blancs, et choisit son camp, comme au temps de l’Occupation le bon collaborateur, soucieux de régénération nationale, choisissait le grand Reich au nom de la même Europe…

Sur le bord opposé, un sociologue a lui aussi témoigné, d’une façon certes bien moins choquante, des névroses ethniques du pays. Il s’est moqué d’une photo de l’état-major du parti Les Républicains, à la mi-temps du match contre la Belgique : « Papa, pourquoi personne ne ressemble à Umtiti ? » 

Le ton est nettement moins agressif, mais pas une minute, dans ces heures d’unité festive, l’obsession identitaire n’aura rendu les armes.  

Inutile, enfin, de se lancer dans des développements savants pour évoquer d’éventuelles retombées électorales pour les grands élus en place. La victoire de l’équipe de France aura peut-être, et sans doute, une influence sur l’humeur du moment, et pourra faire monter la cote d’Emmanuel Macron dans les sondages pendant quelques semaines. Mais elle ne changera pas le cours des prochaines échéances, européennes, municipales, régionales, et présidentielles enfin.

Comment en être aussi sûr ? Parce qu’aucune compétition où la France a brillé n’a, depuis des lustres, provoqué autre chose qu’une écume de quelques jours sur le plan économique, social ou politique. L’exemple le plus fameux, et le plus cruel puisque nous sommes nombreux à avoir pris nos rêves pour des réalités, remonte naturellement à la Coupe du monde de 1998.

Le 12 juillet de cette année-là, la France bénéficie de trois coups de pouce du sort. D’abord elle joue chez elle, ensuite elle est unie autour de Zinédine Zidane comme les deux doigts d’une seule main, enfin le prodige brésilien Ronaldo a fait un malaise très grave la nuit précédente et a été aligné à la dernière minute, sans que la consigne de marquer Zidane sur les coups de pied arrêtés ne lui ait été transmise (lire ici sur France Football). Zidane marque deux fois de la tête en première mi-temps, sur corner, Emmanuel Petit complète la fête dans les arrêts de jeu. Et un, et deux, et trois zéro !

Jacques Chirac brandit le maillot bleu, Lionel Jospin exulte dans son style plus retenu et dans tout le pays la France libère un bonheur absolu, qui mêlera, pendant plusieurs jours, ses hommes et ses femmes de toutes les origines, ses Blacks, ses Blancs, ses Beurs. L’expression entrera dans l’histoire.

Cet été-là, le président de la République gagnera 14 points dans les sondages entre le mois de juin et le mois d’août, le premier ministre en engrangera 9 (source Kantar TNS-Le Figaro Magazine) et le grand battu s’appellera Jean-Marie Le Pen, que cette liesse multicolore paraît disqualifier.

On connaît la suite : moins de quatre ans après, au premier tour de la présidentielle, Jacques Chirac réalise le score le plus squelettique d’un président sortant de la Ve République (19,88 %), Lionel Jospin est éliminé et Jean-Marie Le Pen provoque un séisme en se qualifiant au second tour. Et un, et deux, et trois zéro…

Qu’en cette journée d’allégresse aucun politique, aucun commentateur, aucun conjoncturiste n’oublie qu’après l’ivresse, terminus tout le monde dessaoule… Si la France qui descend en ce moment dans les rues en klaxonnant de bonheur dit quelque chose d’elle-même, c’est qu’elle répond présente pour les coups de cœur collectifs mais s’absente aux élections, et que c’est un grave problème.

Donc ne mélangeons pas la liesse d’un jour et l’avenir d’un pays. La jubilation de ce soir sera sans lendemain ? Raison de plus pour en profiter. Allez, je vous laisse, ou plutôt je vous rejoins, et on va faire la fête…

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