Au procès Preynat, le déni de l’Eglise derrière celui de l’agresseur

Par Mathieu Périsse / We Report

Au deuxième jour de son procès, Bernard Preynat a indiqué avoir été victime d’agressions sexuelles dans son enfance. Une nouvelle clef de lecture pour un parcours marqué par une inertie systématique de l’Église à son égard.

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Lyon (Rhône), correspondance.– Aux racines du mal. Au deuxième jour du procès de Bernard Preynat ce mercredi, le tribunal correctionnel de Lyon a tenté de sonder les motivations profondes de l’ancien prêtre de 74 ans, qui comparaît pour des agressions sexuelles commises sur dix enfants d’un groupe scout de Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône) dont il avait la charge entre 1972 et 1991.

À la barre, Bernard Preynat a affirmé avoir lui-même été victime de plusieurs agressions sexuelles dans sa jeunesse. L’ancien aumônier a expliqué l’avoir écrit récemment à Mgr Dubost, qui assure l’intérim à la tête du diocèse de Lyon depuis la condamnation du cardinal Barbarin pour non-dénonciation dans ce dossier en mars 2019. Bernard Preynat entendait réagir à sa condamnation en juillet dernier par un tribunal canonique, qui a prononcé son renvoi de l’état clérical.

13 janvier 2020. Bernard Preynat sort de la salle d'audience lors de son proces à Lyon. © Nicolas Liponne / Hans Lucas / AFP 13 janvier 2020. Bernard Preynat sort de la salle d'audience lors de son proces à Lyon. © Nicolas Liponne / Hans Lucas / AFP
« Dans la presse, Mgr Dubost parlait des faits abominables que j’ai commis. L’Église m’a condamné, mais c’est peut-être un peu trop facile. Je lui ai dit moi aussi les faits abominables dont j’ai été victime enfant », a lancé Bernard Preynat. Et d’évoquer d’une traite « le sacristain de [s]a paroisse qui [lui] appuyait sur le sexe », « le séminariste qui [lui] caressait la cuisse sous la douche » ou encore le fait qu’il ait « victime d’un prêtre au petit séminaire entre la 6e et la 4e ». Le prévenu n’a pas détaillé ces trois agressions ou viols subis dans les années 1960, qu’il dit avoir évoqués pour la première fois avec la police dans le cadre de l’enquête dont il a fait l’objet en 2016. « J’en avais honte », a-t-il expliqué. Le ton est vif, les mots saccadés, ce qui tranche avec le phrasé habituellement plutôt calme de l’ancien prêtre.

Bernard Preynat a ensuite déclaré que les responsables du petit séminaire de Montbrison, où il étudiait alors, s’étaient « rendu compte [qu’il] s’intéressait trop aux petits garçons » quelques années plus tard. Ils l’auraient alors envoyé passer son bac dans un autre établissement, sans donner les raisons de ce déplacement à sa mère. « Ils m’ont dit que j’étais malade, anormal. J’aurais préféré qu’ils m’aident à m’en sortir », lâche-t-il.

Une fois arrivé au grand séminaire de Francheville, dans l’ouest lyonnais, il dit avoir été visé en 1967 par des plaintes de parents à son encontre pour des agressions commises sur des enfants dans le cadre d’une colonie de vacances où il exerçait comme animateur. Ses supérieurs l’auraient alors contraint à se rendre à Paris « chez un prêtre spécialiste de ce genre de problèmes », puis à suivre une psychothérapie tout au long de l’année scolaire 1967-68, avec des consultations « tous les lundis soir » à l’hôpital du Vinatier, à Lyon.

À l’audience, Bernard Preynat se montre ambigu sur les effets de cette thérapie, disant aussi bien avoir été « content » et persuadé « d’être guéri », que « déçu » de voir qu’il avait « recommencé » à agresser des enfants quelques mois plus tard. Malgré la connaissance du profil du séminariste, ses supérieurs l’ont ordonné prêtre quelques années plus tard, en 1971.

L’évocation de ces faits offre une nouvelle clef de lecture à cette affaire hors norme, tant par le nombre de victimes que par la période très longue des faits. Depuis le début du procès mardi, le tribunal s’emploie à rationaliser l’inimaginable, à comprendre ce qu’a confirmé la veille Bernard Preynat : à savoir qu’il estime avoir agressé « un ou deux enfants par week-end » pendant les 20 ans passés à la tête de la troupe scoute, quand l’association de victimes La Parole libérée en recensait 70.

Mercredi, dans un silence de plomb, la présidente du tribunal Anne-Sophie Martinet a égrené les noms de près de 25 victimes pour lesquelles les faits sont aujourd’hui prescrits, dont deux cas pouvant être qualifiés de viols. Une longue litanie, comme si l’effet d’accumulation pouvait aider à leur donner plus de sens.

L’enjeu est bien de comprendre si Preynat a réellement « pris conscience » seulement après 1990 de la gravité des actes commis, comme il l’a répété au cours des débats, estimant même avoir eu « l’esprit tordu » pendant des années. Ou bien s’il avait en tête qu’il commettait des agressions.

À la barre, l’ancien prêtre a oscillé entre deux attitudes. D’un côté il a reconnu une grande partie des faits, présentant ses excuses et assumant une responsabilité. De l’autre, il n’a cessé de contester certains détails, voire certaines agressions, plaidant régulièrement ne pas s’en souvenir.

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Mathieu Périsse, journaliste indépendant, est membre du collectif We Report, qui réalise des enquêtes et des reportages long format et multimédias.