«Gilets jaunes» et black blocs relancent la bataille des Champs

Pour marquer la fin du « grand débat » lancé par le président de la République Emmanuel Macron, les « gilets jaunes » et les « autonomes » se sont rendus en masse samedi, aux Champs-Élysées. Et ils se sont violemment opposés aux forces de l’ordre, du matin au soir.

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Un café près de la place de la République. Depuis huit heures du matin, les gilets jaunes montés de Toulon, Hyères ou Nice partent par petits groupes vers les Champs-Élysées, où le rendez-vous a été donné pour midi. Certains sont montés en train, d’autres en avion ou en voiture, alors que cet acte XVIII marque la fin du « grand débat » initié par Emmanuel Macron, il y a deux mois. C’est le jeune Florent, à cheval entre Paris et Toulon depuis le début du mouvement, qui sert de guide.

Dans le métro, la petite troupe se sépare à nouveau pour monter dans les wagons, afin d’éviter l’effet de groupe et les contrôles policiers, qui ont commencé dès la sortie des différentes gares de la capitale. « Vous voyez ce qu’on est obligé de faire pour aller manifester ? se désole un street medic niçois, dont la dernière virée parisienne remonte au 3 décembre 2018. « Ce jour-là, je me suis retrouvé à un mètre de Fiorina, la jeune fille qui a perdu un œil. Derrière moi, il y avait un mec de 23 ans, complètement prostré. Après ça, soit je devenais street medic, soit je me mettais à tout casser. »

Dans l'une des rues menant aux Champs-Élysées, le 16 mars 2019. © MG Dans l'une des rues menant aux Champs-Élysées, le 16 mars 2019. © MG

Sortie à l’air libre, station Tour Maubourg. Il est bientôt 10 heures. La plupart des stations autour des Champs-Élysées sont fermées sur ordre de la préfecture. « Oh, la petite dame de fer, que c’est beau ! » Peggy, aide à domicile, et son mari Gaël, auto-entrepreneur plaquiste, ont vécu 20 ans à Paris, avant de partir pour le sud de la France. Gilets jaunes depuis le 17 novembre, ils manifestent pour la première fois dans la capitale. « Revenir ici, pour défendre nos droits, tous ensemble, c’est super émouvant », explique Peggy. Elle s’inquiète quand même pour son compagnon : « T’éloigne pas trop, hein ? »

Les Toulonnais avancent dans les rues chics et désertées du centre de Paris. La plupart ont le téléphone rivé à l’oreille : « Place de l’Étoile ils se sont déjà fait gazer, annonce Mathieu à voix haute, avant de couper ses données cellulaires et son application Telegram. C’est vraiment hardcore. » À quelques mètres des Champs, les street medics du groupe se font contrôler, sans accroc. « On a des croix sur nos casques, donc ils vérifient que le contenu de notre sac corresponde à notre fonction, explique Mathieu, en habitué. Mais ce sont des gendarmes, ils sont réglos. Les flics, c’est autre chose… »

Sur l’avenue des Champs-Élysées, déjà des milliers de personnes, dont beaucoup de non-Parisiens. Flottent drapeaux et banderoles régionales, comme celle des gilets jaunes du Grand Est, de Bretagne, de Normandie… Un groupe de Lodève, dans l’Hérault, défile au son d’un accordéon musette. Quelques minutes après, c’est un tour d’un gilet jaune avançant au son assourdissant d’une tronçonneuse (sans lame) de faire un tabac.

Mathilde, une parisienne, des piercings plein le visage, qui s’est jointe au groupe de Toulon, s’attend à voir débarquer pas mal d’anciens amis du Havre : « Des copains punks, membre du groupe Les rats sans blé, qui essayent de mobiliser sur place… » Une femme est vêtue d’une combinaison pyjama au motif de tête de mort. « Spécial 16 mars ! » Il est 11 heures et les manifestants reçoivent déjà gaz lacrymogènes en masse et jets des canons à eau. Peggy ajuste le masque en papier de Florent : « Je suis une vraie mère pour toi ! »

Les gilets jaunes de Toulon sur les Champs-Élysées à Paris. © MG Les gilets jaunes de Toulon sur les Champs-Élysées à Paris. © MG

Joseph et Lætitia, quinquagénaires venus de l’Allier, proposent du Maalox pour protéger les yeux des manifestants déjà rougis par les gaz incessants. Le couple est arrivé la veille et a dormi chez Franck, un jeune qui a perdu un œil à l’acte III et qui a proposé son aide sur le groupe Facebook dédié à l’organisation de la journée. En face, les vêtements volent au-dessus de la foule, après que des manifestants ont cassé la vitrine du magasin Hugo Boss. « Hugo Boss, Lacoste, bientôt jambon d’Aoste ! » rigole un gilet jaune, pas décontenancé le moins du monde.

Au même moment ou presque, à la gare du Nord, des gilets jaunes de Lille et de Belgique se mettent en marche vers l’Arc de triomphe. Un drapeau bleu blanc rouge côtoie un drapeau noir. Les gens chantent les slogans désormais classiques de la mobilisation – « Emmanuel Macron, oh tête de con, on vient te chercher chez toi » ou le désormais bien connu « Tout le monde déteste la police ». 

Barricade en flammes sur les Champs. © KL Barricade en flammes sur les Champs. © KL

De policiers, il n’y en a guère sur le trajet. Un jeune Lillois marche en tête du cortège d’un bon millier de personnes. Ce n’est pas la première fois qu’il monte à Paris. Venu en bus, il espère que « ça va être pacifique » sans trop y croire. « Si ça casse, je me taille. Mais il faut bien voir que c’est la police qui provoque. » Le cortège grossit à mesure que l’on s’approche des Champs-Élysées. L’arrivée sur l’avenue se fait sous les vivats des gilets jaunes déjà présents.

Un peu plus haut, devant l’Arc de triomphe, les gendarmes mobiles, derrière leurs camions et deux véhicules blindés, font déjà face à une foule compacte et en colère. Le niveau de préparation des manifestants à la violence – équipements de protection, déplacements en groupe – laisse peu de chance aux fameux détachements d’action rapide (DAR) voulus par Castaner, qui, dès qu’ils se montrent, sont ciblés et doivent reculer. La tactique des forces de l’ordre semble, de manière générale, moins offensive que lors des actes précédents.

Autour de l’Arc de triomphe et dans les rues adjacentes, gendarmes et CRS se contentent d’essuyer les attaques et de les noyer sous les lacrymogènes. Entre deux charges suivies de tirs de grenades lacrymogènes en réplique, un jeune homme masqué s’approche : « Castaner [le ministre de l’intérieur], il en a rien à foutre de vous. Ce soir, il sera en boîte, alors pourquoi vous le défendez ? »

Une barricade face à l'Arc de triomphe à Paris. © CG Une barricade face à l'Arc de triomphe à Paris. © CG

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