A Arras, Mélenchon est en passe de gagner son pari en écartant Le Pen

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Des anciens électeurs du FN ainsi que des abstentionnistes sont tentés par le vote Front de gauche. « Les discours racistes n'ont pas disparu mais c'est la question du pouvoir d'achat qui prime désormais », dit un militant socialiste, surpris de voir le candidat Mélenchon récupérer cet électorat populaire.

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Arras, de notre envoyée spéciale

Quel sera le score de Marine Le Pen au soir du premier tour de l'élection présidentielle ? Dans le Pas-de-Calais, terre de gauche où la crise, la précarité et la misère ont redistribué les cartes politiques, renforçant le Front national à chaque élection, jusqu'à en faire par endroits, comme dans le bassin minier mais aussi en zone urbaine, la deuxième force du département (retrouvez sous l'onglet Prolonger la série d'enquêtes, analyses et reportages de Marine Turchi depuis 2008), la question taraude des militants et des élus. A Arras, c'est la deuxième préoccupation après l'abstention qui plane sur le beffroi et la citadelle de Vauban.

« La parole s'est libérée. Monsieur et Madame Tout-le-Monde disent ouvertement qu'ils vont voter FN car il y a trop de “ratons” », s'affole une militante de gauche. A propos de ce racisme mais aussi de cet antisémitisme latents, son mari, professeur dans un lycée agricole, lui a raconté la réaction de certains élèves le jour de la minute de silence organisée dans les établissements scolaires, au lendemain des événements de Toulouse et Montauban : «Ils voulaient bien se recueillir à la mémoire des militaires mais pas des victimes juives et ce n'était pas des Maghrébins d'origine mais des Arrageois de souche. »

 © Rachida El Azzouzi © Rachida El Azzouzi
Certes, Arras, capitale administrative et universitaire du Pas-de-Calais, n'est pas Hénin-Beaumont, le laboratoire du « marinisme » à moins de vingt minutes en voiture, le fief de Marine Le Pen et de son bras-droit, Steeve Briois. D'Arras la bourgeoise à Arras la populaire, point d'affiche de la candidate du FN, ni de fourmis frontistes sur les marchés, encore moins de tracts dans les boîtes aux lettres, à J-8 de l'échéance suprême.

Ici, le 21 avril 2002, Lionel Jospin est arrivé en tête au coude à coude avec Jacques Chirac alors que dans le département et la région, Jean-Marie Le Pen était le premier homme. En 2007, ce dernier a obtenu 10,68 % des suffrages au premier tour, soit six points de moins que la moyenne départementale (16,02 %) et quatre points de moins que la moyenne régionale (14,88 %), et c'est Ségolène Royal qui l'a emporté (52,7 % au second tour contre 47,3 % pour Nicolas Sarkozy).

Mais il reste que dans cet ancien bastion socialiste, passé aux mains du sénateur centriste de droite Jean-Marie Vanlerenberghe en 1995 puis, en novembre dernier, à son ancien adjoint Frédéric Leturque, personne n'oublie la poussée FN aux dernières cantonales, il y a un an. Des inconnus, confortés par un taux d'abstention de plus de 50 %, caracolaient en troisième et deuxième position au premier tour sans avoir besoin de battre la campagne et sans jamais afficher leurs visages sur les panneaux.

 © Rachida El Azzouzi © Rachida El Azzouzi

A Arras-Sud, Marie-Christine Duriez imposait un duel au second tour au socialiste Jean-Louis Cottigny sans gagner le canton. A Arras-Nord, Hervé Leys jouait les troisièmes hommes avec 17,43 % derrière le PS et l'UMP. Malgré un casier judiciaire fourni en condamnations pour ses activités commerciales, Jean-Marc Maurice, conseiller municipal, le seul à être connu, faisait de même sur Arras-Ouest.

A l'occasion de notre tour de France à la veille des cantonales (que vous pouvez retrouver ici), Mediapart, qui s'était rendu en mars 2011 dans la cité arrageoise, avait constaté cette montée de la vague Le Pen, notamment dans les quartiers ouest de la ville. Des zones en souffrance, déshéritées où lorsque l'on n'est pas au chômage, on touche une petite retraite ou jongle avec des contrats précaires (lire le reportage de Lenaïg Bredoux). Au pied des tours Courbet et Verlaine, « Marine » tenait la vedette sur fond de discours désespérés : « gauche-droite, tous pareils », « il y a trop d'immigrés, d'assistés », « ça sert à rien de voter ». A mots couverts ou à voix haute, des habitants confiaient leur désespoir, leur frustration et leur intention de voter extrême droite.

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Ce reportage a été réalisé samedi 14 et dimanche 15 avril à Arras. Je suis retournée dans les quartiers ouest, au pied des tours Verlaine et Courbet, où ma collègue Lenaïg Bredoux s’est rendue en mars 2011 une semaine avant le premier tour des cantonales et a constaté une poussée du FN, qui s'est vérifiée dans les urnes. A huit jours du premier tour de l’élection présidentielle, Mediapart a voulu retourner à la rencontre de ces habitants. Ce reportage n'entend pas tirer des généralités d'une situation particulière mais se veut un simple “capteur” de la perception du FN sur le terrain à quelques kilomètres d'Hénin-Beaumont, le fief de Marine Le Pen. Cette droite extrême qui se veut la voix des classes populaires que le candidat du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon cogne systématiquement dans ses manifs-meetings et ambitionne de doubler.