Avec les naturalistes en lutte à Notre-Dame-des-Landes

Par

Grenouille agile contre béton armé, sur la zone du projet d’aéroport du Grand Ouest. Depuis le début de l’année, plusieurs dizaines de botanistes, ornithologues, herpétologues et savants des mousses inventorient la faune et la flore du secteur. Objectif : reconnaître la richesse des bocages pour bloquer les travaux.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Il y a les ronces, la renoncule en pente, le nombril de Vénus, le lierre terrestre et la cardamine hirsuta. Nous sommes huit corps accroupis au bord d’un fossé et nous scrutons la dent de l’extrémité de la feuille de la potentilla sterilis que Jean-Marie, botaniste, fait tourner entre ses doigts : elle est plus courte que les autres, c’est à ça qu’on la reconnaît. Son nom profane est : « fausse fraise ».

Une reinette près d'une mare de la Zad de Notre-Dame-des-Landes (JL) Une reinette près d'une mare de la Zad de Notre-Dame-des-Landes (JL)
Bordereau en main, il pointe une à une les espèces repérées sur la zone dont il a la charge en ce dimanche 14 avril, la quatrième journée d’action in situ des naturalistes en lutte. C’est la zone n°9, sur l’emplacement du projet de barreau routier destiné à relier les routes de Rennes et Redon pour mieux desservir l’aéroport. Un petit groupe l’a rejoint, si bien qu’il improvise une leçon de nature pour les militants contre l’aéroport qui pataugent dans son sillage en brandissant leurs propres trouvailles : une aubépine, un jonc, une fougère ou l’herbe tue-vache, celle que les bovins savent ne pas manger.

Et c’est la même rengaine un dimanche par mois depuis janvier, sur trente-six secteurs en tout. Les 1 650 hectares de la zone d’aménagement différé (ZAD) promettent d’être l’un des territoires les plus observés de France. Cette connaissance ultra-précise de la nature ordinaire des bocages de Notre-Dame-des-Landes aura peut-être raison de l’aérogare.

Naturalistes en lutte à Notre-Dame-des-luttes © Mediapart


Car la longue histoire du projet, né autour de 1965, vient de prendre un nouveau tournant : pour la première fois, un collège d’experts scientifiques a conclu à l’impossibilité de construire l’aéroport tel qu’il est aujourd’hui prévu, en respectant la loi. Dans leur rapport publié la semaine dernière (voir ici), douze spécialistes des sciences de la nature et des techniques agricoles invalident la méthode de compensation proposée par l’État et le maître d’ouvrage, la société aéroport du Grand Ouest (AGO), filiale du groupe Vinci. Ils énumèrent dix réserves la concernant, et estiment qu’elles « devraient être levées pour que le projet puisse être poursuivi ».

Une mare sur la Zad (JL) Une mare sur la Zad (JL)
De quoi s’agit-il ? En vertu de la loi sur l’eau, la destruction de zone humide doit être compensée par la reconstitution du double de la superficie supprimée. Mais l’étendue de la Zad est telle que le respect de cette règle est impossible. Le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (Sdage) de Loire-Bretagne autorise une autre méthode de compensation qui prend en compte les fonctions de la faune et de la flore.

C’est celle-là que les constructeurs ont choisi d’adopter, une démarche jugée « innovante » par les experts. Sauf qu’elle est encadrée par de fortes contraintes, à commencer par la nécessité de recréer des zones humides « équivalentes sur le plan fonctionnel et de la qualité de la biodiversité » dans le même bassin versant, c’est-à-dire le territoire drainé par un même cours d’eau et ses affluents. Or cette condition n’est pas du tout respectée par le plan de Vinci. Et nul ne peut, à l’évidence, repousser les frontières d’un bassin versant, à moins de basculer dans un délire surréel de géo-ingénierie.

Par ailleurs, le facteur temps joue, pour une fois, dans le sens des protecteurs de la nature : « La destruction du milieu est immédiate, tandis que la recréation ou la restauration des fonctions perdues peut demander dans certains cas des décennies », s’inquiètent les experts. Ils préconisent du coup de créer des « zones tampons », pour disposer d’une réserve de compensation. Mais cette solution ferait peser une double pression sur les agriculteurs, pris en tenailles entre le bétonnage aéroportuaire et la neutralisation de terres de culture au nom de la préservation de la biodiversité. Une « double peine » rejetée d’emblée par le gouvernement.

Et ce n’est pas tout : le collège scientifique critique aussi la « complexité excessive et peu intelligible par les citoyens » de la méthode de calcul qui limite la capacité du public à « participer à l’élaboration des décisions publiques ayant une incidence sur l’environnement », principe pourtant défini par la charte de l’environnement, elle-même adossée à la constitution et inscrite dans la convention d’Aarhus. Le projet d’aéroport menace ainsi d’enfreindre la loi française et la constitution, le droit européen, ainsi que le droit international. Beau score pour un aérogare de province.

Sur la Zad, pendant un inventaire (JL) Sur la Zad, pendant un inventaire (JL)

 

« Le complexe de zones humides de Notre-Dame-des-landes est-il compensable dans l’absolu ? » se demandent les experts : « Si on entend par compenser recréer ou restaurer des surfaces équivalentes sur le plan fonctionnel, la tâche est probablement irréalisable », écrivent-ils. « Créer ou restaurer un tel complexe d’écosystèmes à l’identique ne paraît pas possible », insistent-ils.

Leur rapport a été adopté à l’unanimité, ce qui lui confère une forte autorité. À sa suite, le comité permanent du Conseil national de protection de la nature (CNPN), une instance consultative mais dotée elle aussi d’une grande autorité symbolique, s’est réuni le 10 avril. Ses délibérations se déroulent à huis clos. Cependant, dans un communiqué (à lire en cliquant ici), il explique « faire siennes les réserves émises dans le rapport », demande leur prise en compte par les maîtres d’ouvrage, recommande la réalisation d’études supplémentaires pendant au moins deux ans de plus. Il demande aussi sur cette base à l’État de revoir toute la procédure d’instruction des projets d’aménagement du territoire. Un nouveau camouflet pour les pouvoirs publics.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

J'ai réalisé ce reportage à Notre-Dame-des-Landes dimanche 14 avril avec un groupe de naturalistes avec qui j'avais pris contact quelques jours auparavant. Vingt-quatre heures plus tard, des affrontements entre gendarmerie mobile et occupants de la Zad se déroulèrent tout près de la zone que nous avions arpentée.