La justice épargne ArcelorMittal

Par Pascale Pascariello

Le parquet de Dunkerque vient de classer sans suite un accident mortel survenu dans l’usine d’ArcelorMittal. Pourtant, les conclusions de l’enquête de police et celles de l’inspection du travail retiennent la responsabilité de la multinationale.

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Après cinq ans d’enquête préliminaire, le parquet du tribunal de grande instance de Dunkerque a classé sans suite le décès de M. R. par asphyxie, survenu en avril 2012 dans l’usine d’ArcelorMittal de Dunkerque. Les conclusions de la police à l’issue de son enquête, rejoignant celles de l’inspection du travail, auxquelles Mediapart a eu accès, étaient pourtant accablantes pour l’entreprise et son sous-traitant. Elles suggéraient de les poursuivre pour « homicide involontaire pour manquement à une obligation de sécurité ».

L'ensemble du dossier rend la décision de classement difficilement compréhensible. Pourquoi la justice a-t-elle privilégié la version de la multinationale ? Alexandre Barège, avocat de la famille de la victime, dit « s'interroger sur la protection dont bénéficie ArcelorMittal, dont la responsabilité est engagée dans la mort d’un homme ».

En avril 2012, M. R., 58 ans, père de trois enfants, travaille comme guniteur depuis plus de 25 ans pour ArcelorMittal Dunkerque, via le sous-traitant Harsco Metals. Son salaire, entre 1 400 et 1 900 euros, varie selon les primes. Son travail consiste à projeter du béton sur des convertisseurs, d’immenses « marmites » de plusieurs centaines de tonnes, dans lesquelles la fonte est transformée en acier.

Les conditions de travail sont particulièrement difficiles, comme le décrit l’un de ses collègues, entendu par la police : « Il fait très chaud, et il y a beaucoup de poussière. Par exemple, ce matin, j’ai mesuré la température sur le casque de mon collègue et j’ai relevé une mesure de 350 degrés, donc imaginez ce que nous subissons… Parfois, nous pouvons rester pendant trois heures exposés à la chaleur, puisque nous devons enchaîner les convertisseurs les uns après les autres. » Mais M. R. y est habitué. « Très bon élément, toujours disponible, consciencieux, il ne restait jamais à rien faire. Il travaillait comme un jeune », explique l’un de ses supérieurs.

Le soir du dimanche 15 avril, M. R. quitte son domicile pour rejoindre l’usine. Il  doit travailler de 21 heures à 5 heures du matin. « Il était comme d’habitude, gai, joyeux, à plaisanter. Lors de son départ pour le boulot, il allait bien, il a même rigolé en disant qu’il allait voir ses poules, en parlant de ses collègues. Il était naturel comme il était à l’ordinaire », témoigne son épouse. 

Le 16 avril, aux alentours de 2 h 15, M. R. est retrouvé par ses collègues, inanimé, à genoux, la tête penchée à l’intérieur d’une armoire de commande renfermant des vannes d’ouverture et de fermeture libérant de l’azote. Ce gaz est utilisé pour projeter le béton sur les parois des convertisseurs. Inodore et incolore, l’azote provoque, au-delà d’un certain seuil, l’asphyxie.

F. travaille avec M. R. le soir du 15 avril : « La dernière fois que je l’ai vu vivant, c’était vers 21 h 30, à l’usine. Il avait toujours la patate, jamais un arrêt maladie, dès qu’il pouvait faire des heures il les faisait, il n’y avait jamais de problème avec lui. Cette nuit-là, lorsque j’ai terminé de nettoyer la “marmite”, j’étais en attente de M. R. mais je ne le trouvais pas. J’ai vu la machine à guniter de M. R., je me suis dirigé vers celle-ci et en regardant aux alentours, je l’ai vu la tête dans une armoire à commande. Je suis allé vers lui mais il ne répondait pas, je l’ai pris par le col et j’ai vu son visage, il était blanc et froid»

Dans l'usine de Dunkerque © Reuters Dans l'usine de Dunkerque © Reuters
Les différentes auditions menées par la police pointent, rapidement, de graves dysfonctionnements. La machine de commande dans laquelle M. R. a été retrouvé n’est pas aux normes de sécurité. Les vannes de sortie du gaz d’azote doivent être normalement déclenchées par un bouton à l’extérieur de l’armoire. Or ce système ne fonctionnait plus et les ouvriers étaient donc contraints d’intervenir manuellement à l’intérieur même de cette armoire. Bien qu’informé de ces anomalies, ArcelorMittal n’était pas intervenu pour y remédier. « À force de le signaler, j’ai même arrêté de le faire », déplore l’un des salariés lors de son audition.

L’enquête de police révèle qu’en l’absence de réponse d’ArcelorMittal et du sous-traitant, les ouvriers devaient eux-mêmes faire face aux multiples défaillances et se débrouiller en trouvant des solutions de fortune. Certains d’entre eux expliquent, par exemple, avoir colmaté des tuyaux avec du simple chatterton.

Au fil des auditions, on apprend également que des fuites d’azote existaient au niveau de cette machine. Or, comme le signale au procureur le policier chargé des auditions : « Notons que sur la majorité des salariés entendus, très peu savent que l’azote est utilisé pour le gunitage et très peu en connaissent les propriétés dangereuses ! » Et pour cause, dans le plan de prévention porté à la connaissance des ouvriers, l’employeur n’avait mentionné ni l’utilisation de l’azote, ni les risques encourus, ni les moyens de s’en protéger.

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